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Publié par Saoudi Abdelaziz

« Une historiette colorisée », écrit aujourd’hui K. Selim  à propos du documentaire consacré à la "guerre d'Algérie " par une chaîne française de télévision. Et sur notre télévision publique : « Panne de mémoire et bug historique, nous n'avons donc ni passé ni bilan ! »

 

 

 

Benjamin Stora 2 - Entv 0

par K. Selim

 

Benjamin Stora 2 - ENTV 0. C'est le constat caustique, et hélas juste, que l'on peut lire sur le mur d'un confrère sur Facebook. D'autres buts seront marqués par l'inévitable Stora et les télévisions françaises dans les jours et les semaines qui viennent. Car, à quelques jours du 19 Mars, ce que l'on appréhendait se développe irrésistiblement : l'Algérie passe magistralement à côté du cinquantenaire de l'indépendance. Que ce soit pour évoquer le long combat des Algériens pour la dignité et la liberté ou encore pour faire le point sur ce qu'a été ce demi-siècle.

Panne de mémoire et bug historique, nous n'avons donc ni passé ni bilan ! Circulez, il n'y a rien à voir ! En France, les documentaires s'enchaînent, et sur nos rivages amnésiques, on peine encore à connaître le programme. Un film ou deux seront peut-être disponibles pour ce cinquantenaire. Le reste ne serait que projets de scénarios qui attendent, semble-t-il, toujours un sésame de la «conformité» historique qui doit être délivré quelque part entre les ministères des Moudjahidine et de la Culture. Autant dire que même s'ils sont validés, ces projets ne verront pas le jour avant 2013 ou 2014.

D'ici là, il faudra se contenter d'écouter Benjamin Stora raconter sa version de notre histoire. Il faudra assister, en spectateurs contraints, à une lecture audiovisuelle de l'histoire algérienne à sens unique. Cette réécriture, on l'a vue à l'œuvre dans la soirée du 11 mars sur France 2 à travers le documentaire «Guerre d'Algérie, la déchirure» de Gabriel Le Bomin et Benjamin Stora. Rien de scandaleusement erroné. Seulement des images colorisées et une fausse distanciation qui égrène la succession des événements, sans évoquer ce que fut l'ordre colonial pour les Algériens musulmans.

Nous voici donc en présence d'un «drame» qui n'aurait pas eu lieu c'est dans le registre de l'implicite  si des Algériens n'avaient pris les armes pour faire le coup de feu au paradis colonial. Les faits énoncés dans le documentaire ne sont, pour l'essentiel, pas contestables. Benjamin Stora connaît trop bien son métier pour se faire prendre sur ce terrain. L'exercice est ailleurs. Dans l'agencement des images - certaines inédites -, dans le choix de mots pour désigner et expliquer.

Et cela donne un documentaire très relativiste où, après le feu de paille «sauvage» du 8 Mai 1945, tout commence réellement par l'imprévisible séisme de Novembre 1954 avec les Aurès pour épicentre. Pour les Algériens âgés qui n'oublient pas ce que fut concrètement l'ordre colonial, son inhumanité, son apartheid, sa violence permanente, ce documentaire est une historiette colorisée.

Mais qu'en est-il des nombreux jeunes Algériens dont la culture historique est maintenue à un niveau moins que sommaire ? Hier, un collègue est revenu, interloqué et abattu, après avoir effectué un mini-sondage auprès de collégiens sur la signification de la date du «19 Mars 1962». La réponse massive, un taux électoral non fraudé, est «rien» à 98% ! Rien de surprenant. Tel est le résultat d'une aseptisation continue de l'histoire. L'ordre colonial est une abstraction pour ces jeunes qui le confondent avec la France d'aujourd'hui, où certains souhaitent se rendre pour échapper à la vacuité nationale. Des confrères à l'unique nous expliquent, à voix basse, que la priorité des priorités est de convaincre les Algériens d'aller voter…

En clair, la commémoration du cinquantenaire de l'indépendance, fruit d'un terrible combat, passe au second plan. On entendra donc Stora et consorts réinventer notre histoire selon un cahier des charges et un prisme aisément identifiables. On marquera le cinquantenaire plus tard. En attendant, on continuera à «consommer» français en comptant les buts que les télévisions françaises marquent aux dépens de l'unique. Frantz Fanon, si tu savais !

 

 K. Selim, 15 mars 2012, Le Quotidien d’Oran

 

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