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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Ce matin, deux éditos sont consacrés à Frantz Fanon qui était la veille livré à un colloque universitaire réunissant des gens de bonne compagnie autour d'un homme pourtant infréquentable. Car cinquante ans après sa mort, le défunt révolutionnaire reste intransigeant. K. Selim note que l’opression toujours à l’œuvre dans le monde « donne une tonalité subversive à des textes qu'aucune commémoration ne peut affadir, tant ils continuent à porter cette charge subversive d'un homme révolté qui refuse de transiger ». De son côté, Salima Ghezali observe : « Fanon est aujourd’hui autrement plus vivant dans les rapports de police et de gendarmerie que dans les colloques universitaires ».

 

 

 

Fanon, un homme qui toujours interroge

 

 La disparition de Frantz Fanon a presque l'âge de l'indépendance de l'Algérie. Cinquante ans. Et quand on relit ses écrits, on les redécouvre pleins d'une tension vitale et d'une actualité qui n'étonnent pas vraiment. Le monde, malgré nos indépendances, n'est pas devenu un paradis et les thèmes sur lesquels travaillait et combattait Fanon, comme la dépossession, l'aliénation, l'injustice, l'écrasement des femmes et des hommes par les puissants, restent toujours de mise.

Il y a, bien sûr, le grand contexte des guerres de libération qui a façonné une œuvre qui a marqué des générations de révolutionnaires dans le monde entier. Pourtant, en relisant ses écrits, on n'y découvre pas seulement un témoignage sur une époque, mais une réflexion encore éloquente sur un monde dont les structures ont évolué, peut-être, mais sans changer fondamentalement. Y compris
et peut-être surtout
dans les pays anciennement colonisés. Il suffit en effet de gratter le vernis des indépendances et du rétablissement des drapeaux pour constater la permanence d'un monde de domination, d'exploitation et d'injustice. Les temps ont changé, les apparences aussi, mais pas les mécanismes. C'est cela qui donne une tonalité subversive à des textes qu'aucune commémoration ne peut affadir, tant ils continuent à porter cette charge subversive d'un homme révolté qui refuse de transiger.

Il y a dans nos indépendances tant de détournements de la vocation des combats pour la libération et de reproductions adaptées du vieil ordre qui rendent Fanon fortement présent et le rendent, pour un temps encore long, inéligible au musée des idées. Mais au fond, ce n'est pas seulement une question de spécialistes et d'idées. Celui qui, pour beaucoup d'Algériens, incarne bien le «grand frère» plein d'intelligence et de compréhension, est un enseignement par sa propre vie, par son engagement. Il est celui qui n'a jamais renoncé. Et comment ne pas y voir du sens en ces temps de renoncement et de confusion. En ces temps étonnants où l'on a même entendu des islamistes crétins voir dans l'intervention de l'Otan en Libye un «signe» d'Allah
…

Fanon est utile en effet pour comprendre les méca
nismes par lesquels les régimes de l'indépendance, par la perpétuation de l'écrasement des peuples et par le refus des libertés, créent les conditions où le vieux colonialisme, se drapant de nouveaux atours, se présente comme le libérateur. «Que jamais l'instrument ne domine l'homme. Que cesse à jamais l'asservissement de l'homme par l'homme. C'est-à-dire de moi par un autre. Qu'il me soit permis de découvrir et de vouloir l'homme, où qu'il se trouve».

Il est là, Fanon. Un révolté parti trop jeune et qui a manqué, cruellement, à nos indépendances inachevées, confisquées ou détournées. Mais qui, néanmoins, continue à nous interpeller. Jusqu'à ces dernières lignes fabuleuses : «O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !»

K. Selim, 7 décembre 2011. Le Quotidien d’Oran

 

Fanon, Guéant et les damnés de la terre


Célébrer officiellement Frantz Fanon à Alger au lendemain d’une visite de Claude Guéant est une de ces contorsions intellectuelles et morales auxquelles ouvre droit l’exercice d’un pouvoir -exclusivement- de sujétion.
 
Soumettre les idées, les richesses et les hommes aux seules fins de se maintenir au pouvoir et n’admettre aucun contre-pouvoir, tient lieu de philosophie, de religion, de doctrine et de programme à des pans entiers des sociétés contemporaines. Mais alors que ce désir de pouvoir absolu est (encore) contré par l’organisation politique et les institutions en place, en démocratie, il ne connait aucun frein en terre de despotisme. Pour le maintien, comme pour l’accès au pouvoir, c’est sur ses deux versants que le pouvoir peine à se constituer en politique. Et c’est là le défi devant lequel abdiquent les régimes inféodés aux puissances extérieures autant que les oppositions qui attendent de ces dernières qu’elles les aident à prendre le pouvoir par la force.
 
Cet exercice dans lequel excellent tous ceux qui croient qu’il n’y a pas de limites qu’une volonté (ou un désir) de pouvoir ne saurait franchir, est exactement ce qui fait piétiner cette région du monde dans la boue et le sang depuis si longtemps. C’est cela qui menace de toute part ce si controversé et fragile « Printemps arabe ». C’est cela même qui a plongé l’Algérie dans le cauchemar des années 90 précisément par ce que toutes les limites ont été levées.
 
La caricature à la fois grotesque et sanglante de ce mépris des fondements doctrinaux et moraux dans l’exercice du pouvoir a trouvé son expression la plus manifeste dans la Lybie de Kadhafi. Un régime qui ne s’impose pas de limites appelle à la transgression de toutes les limites. Quand tout un chacun se prend pour Machiavel, c’est la boucherie qui reprend les billes que la politique a laissé tomber. Par ce que dans cette histoire il y a un Machiavel. C’est lui qui se trouve, de fait, investi du pouvoir de  faire et de défaire les liens par tous ceux qui ne croient plus que quelque chose les lie. Et si la violence les a séparés comment se fait-il qu’ils se lient davantage à celui qui exerça sur leur peuple et leur territoire une si implacable violence, une si humiliante domination ? Et qu’il s’en revendique encore.
 
Le courant politique au pouvoir en France est libre de rendre hommage au tortionnaire Bigeard, libre de  se revendiquer des « bienfaits de la colonisation » et de flirter avec les thèses racistes du Front National, tant que cela convient à une majorité de Français…
 
Certes, on peut le déplorer pour les Français, au nom d’une « certaine idée de la France » qui a du reste rarement quitté le domaine de l’idée que se faisaient de la liberté et de la dignité humaine certains Français, mais que les dirigeants algériens se mettent dans la situation de recevoir un quitus politique de cette France là ! Voilà qui n’est guère glorieux à quelques encablures de la célébration du cinquantenaire de l’Indépendance.
 
Seul le pouvoir d’ignorer délibérément ce que le mot liberté veut dire, autorise des dirigeants à se comporter comme si l’exercice de leurs responsabilités institutionnelles ne comprenait aucun égard pour les actes à haute teneur politique.
 
Mais Fanon est mort alors que Guéant est bien vivant. Si Fanon avait été vivant, il serait peut-être quelque part entre Guantanamo et une grotte de Nouvelle Calédonie à s’indigner partout où l’on s’indigne encore contre les « bienfaits du colonialisme ».
 
L’Histoire ne se fait pas avec des « Si », il se trouve seulement que la commémoration du cinquantenaire de la mort de Fanon intervient en ce moment si particulier où tout bouge dans le monde. Et qu’il aurait été autrement plus utile d’interroger chacune des idées de Fanon, à l’aune des défis d’aujourd’hui : Quid  de la violence politique ? Est-elle aussi limpide maintenant qu’on sait combien elle fût manipulée (et continue plus que jamais à l’être) en amont et en aval de l’acte révolutionnaire ?
 
Quid de la folie qui hante nos rues et nos (trop rares) asiles quand plus rien ne permet à l’être de se reconnaître en ses semblables ? Quid de la maladie et des mouroirs qui nous servent (trop souvent) de lieux de soins ?

Quid des violences au quotidien contre les femmes ? Contre les enfants ? Quid de tous ces traumatismes qui s’empilent au fil des générations ?

Quid des damnés de la terre vers lesquels les élites n’ont trop souvent que le même geste de mépris, qu’il s’habille d’une vulgate laïque ou religieuse ? De l’insolence des nantis et de la brutalité des puissants ne peut sortir qu’une violence Fanonienne que la conjuration des ministres de l’intérieur et la conjugaison des auditions des ministres des affaires étrangères ne sauraient longtemps contenir.
 
Fanon est aujourd’hui autrement plus vivant dans les rapports de police et de gendarmerie que dans les colloques universitaires. Si on ne s’en inquiète pas, d’autres le font pour nous. Et c’est là l’ultime débouché d’une entreprise de dépossession : elle ne sait pas s’arrêter.

 

Salima GHEZALI, 6 Décembre 2011. La Nation.info

 

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