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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Gérard Mermet décrit  « une société française tétanisée par la peur », des Français "premiers consommateurs de psychotropes au monde ». De leur côté Michel Debout et Jean-Claude Delgènes, notent : « Cinq cent quarante-huit tentatives de suicide, en moyenne, par jour, une vingtaine toutes les heures... ce n'est pas seulement la manifestation d'une France qui broie du noir, c'est l'indicateur avancé d'une " crise humaine globale " ». Deux articles parus le même jour dans Le Monde.fr décrivent le côté obscur d’un pays qui va apporter la civilisation en terre africaine ou arabe.

 

 

 

 

 

France, terre de déprime

 

 

 

Par Véronique Lorelle, Le livre du jour

 

 

De la France qui a "décroché" du peloton de tête des pays développés à la "génération oubliée" des trentenaires, de l'ascenseur social qui ne "monte" plus mais "descend" à l'accroissement de la pauvreté, notamment dans les familles monoparentales : le journal de bord de la vie des Français que représente cette Francoscopie 2013, signée du sociologue Gérard Mermet, ne fait l'impasse sur aucun de nos maux.

 

Plus encore : il les éclaire d'une lumière clinique, à coups de chiffres implacables, de compilations d'études et d'analyses transversales inédites.

 

Ce n'est pas un changement de société, mais un "changement de civilisation" qui se prépare, prévient le sociologue. Il est induit notamment "par une révolution technologique et scientifique (et numérique) aux conséquences sans doute encore plus vastes que celles qu'avait entraînées la précédente, à la fin du XVIIIesiècle".

 

Pas étonnant que les Français se sentent mal dans ce nouveau millénaire. Ils sont les "premiers consommateurs de psychotropes au monde", et les champions du pessimisme en ce qui concerne l’avenir de leur pays, avec le plus bas niveau recueilli, fin 2011, parmi 51 pays étudiés !

 

Pour écrire cette somme de 600 pages - sa quatorzième Francoscopie en un bon quart de siècle -, Gérard Mermet a pris son temps : plus de trois années au lieu d'environ deux ans pour les éditions qui se sont succédé depuis 1985. "Je voulais avoir un peu de visibilité, y voir plus clair sur les retournements de tendance qui s'opèrent dans de nombreux secteurs", explique-t-il.

 

Il brosse, finalement, le portrait d'une société française tétanisée par la peur - appauvrissement, chômage, catastrophes écologiques, surendettement... - et "Titanisée", c'est-à-dire cherchant, comme la plupart des passagers du célèbre paquebot, l'oubli dans l'ivresse, plutôt que de "mettre leurs forces en commun pour éviter la catastrophe".

 

Peu de motifs de se réjouir donc. Quelques lueurs toutefois, comme de nouvelles formes d'entraide familiale et "tribale" face à la crise ou la multiplication par cinq du temps libre depuis 1900, qui augure d'une nouvelle société en préparation, fondée sur l'oisiveté et non plus sur le travail.

 

On est loin de l'époque prometteuse que Gérard Mermet avait décrite dans un essai de 1994, intitulé La Piste française. Les atouts de l'Hexagone - sa démographie, son art de vivre, ses fleurons industriels... - inspiraient alors à ses habitants "une plus grande estime collective, et ils n'avaient pas encore assisté au délitement du vivre-ensemble et du modèle républicain", se rappelle cet expert.

 

 

Cette Francoscopie millésimée 2013 constitue la chronique annoncée d'une descente aux enfers. Elle se lit donc goulûment, tel un roman policier. Cet outil de réflexion va-t-il contribuer à réinventer le modèle économique et social hexagonal, comme le souhaite son auteur ?

 

"La France procède non par évolutions mais par révolutions, comme le disait Raymond Aron; confrontée au gouffre devant elle - des indicateurs économiques et sociaux presque tous au rouge -, elle décidera d'un sursaut national", espère le sociologue. En l'absence de solutions, des réformes collaboratives pourraient émaner, selon lui, des citoyens eux-mêmes ou d'institutions nouvelles fonctionnant au niveau européen.

 

"Profitons de la crise pour refonder la société", avait appelé Gérard Mermet dans une tribune du Monde du 14 octobre 2008. "Le changement, c'est ici !", exhorte-t-il désormais en préface de sa dernière Francoscopie. Un livre indispensable, fruit d'un travail phénoménal, mal servi par une illustration répétitive et vieillotte.

 

 

Véronique Lorelle, Le livre du jour, 1er février 2013. Le Monde.fr

Francoscopie : Tout sur les Français, Gérard Mermet, avec la collaboration de Christophe Gazel, Larousse, 592 p., 32,50 euros.

 

 

 

Suicides : quand l'ombre de la crise se fait humaine

 

 

Par Michel Debout, professeur de médecine légale et Jean-Claude Delgènes, directeur général du cabinet Technologia

 

 

Le 20 novembre 2012, Guillaume Pepy, le président de la SNCF, reconnaissait que "les suicides (sur les voies ferrées) sont en très forte augmentation, de l'ordre de 30% en 2012 par rapport à ce qu'on connaissait en moyenne les trois ou quatre années précédentes" : 400 suicides présumés, 1603 trains touchés, près de 1000 heures de retard, sans compter le stress des conducteurs, le malaise des salariés retenus dans les trains et ces milliers d'heures de travail perdues pour l'économie : un coût humain et financier insupportable...

 

Deux mois plus tard, le 24 janvier 2013, Manuel Valls, ministre de l'Intérieur, se félicitait de la baisse historique du nombre de morts sur la route. Avec 3 648 morts en 2012, la France atteint ainsi le plus bas niveau de tués par accident depuis 1948. Une économie en vies humaines inestimable et de moindres dépenses publiques de l'ordre de 20 milliards d'euros depuis 1993.

 

Paradoxalement, ces deux événements se répondent et nous livrent une leçon : face à un problème de santé publique de grande ampleur, la volonté politique n'est jamais impuissante. Or, avec plus de 11 000 morts par an pour plus de 200 000 tentatives, le suicide est désormais en France un problème majeur de santé publique, sans qu'une volonté politiqueclaire ne se manifeste ni n'indique qu'il est possible de prévenir et de sauver des vies. Pourtant, depuis 2008, la crise ne fait que renforcer ce phénomène. Car c'est bien de cela dont il s'agit : l'ombre de la crise s'est fait humaine...

 

 

UNE FRANCE QUI BROIE DU NOIR

 

La crise financière, mêlant endettement abyssal et risque monétaire, s'accompagne d'une crise économique, conjuguant croissance atone et multiplication des plans sociaux, et se complique d'une crise sociale marquée par l'explosion du chômage et de la précarité ; de sorte qu'une crise humaine et sanitaire s'installe jour après jour. C'est le sens des chiffres révélés par la SNCF. Avec un effet retard bien connu des spécialistes du suicide, la société française commence seulement à prendre conscience du coût humain de la crise. Dans la froideur d'une courbe de croissance se niche toujours silencieusement un taux de chômage, un volume d'endettement, un niveau de solitude et le véritable état du lien social que révèle ce nombre élevé de suicides.

 

Cinq cent quarante-huit tentatives de suicide, en moyenne, par jour, une vingtaine toutes les heures... ce n'est pas seulement la manifestation d'une France qui broie du noir, c'est l'indicateur avancé d'une " crise humaine globale " qu'il revient de traiter sur le même plan et avec la même énergie qu'on met à s'attaquer aux crises financières, économiques ou sociales ; les unes ne s'opposant pas aux autres. Il n'est pas question de regarder tomber les morts en expliquant à chaque fois qu'il s'agit d'un drame à portée personnelle au lieu de dire que c'est aussi un tribut humain payé aux fractures françaises.

 

Election après élection, sondage après sondage, tout indique que les clivages économiques, sociaux et désormais identitaires creusent le pessimisme français, l'angoisse devant l'avenir et le sentiment de fatalité ou d'impuissance. Le phénomène suicidaire de grande ampleur que connaît la France contribue à ce fatalisme, s'enracine dans ce contexte et le renforce tout autant : chaque drame contribue à pétrifier les volontés, chaque mort fait refluer l'envie et l'énergie. Le suicide d'un proche, d'un collègue ou d'un ami indique trop bien la difficulté de s'en sortir et de se prendre en main. Au nombre de ceux qui meurent ou tentent de se suicider, il faut également rajouter l'onde de choc provoquée par le geste suicidaire qui concerne chaque année des millions de français.

 

Pathologie d'un lendemain sans espoir, le suicide mine aussi la confiance de ceux qui demeurent. Au delà de l'aboutissement individuel, l'acte suicidaire se révèle aussi comme un tueur social, incitant à d'autres passages à l'acte. De fait, la crise humaine prend appui, autant qu'elle la renforce, sur la crise économique et sociale : le désespoir entraîne le désespoir et les suicides liés à la crise aggravent cette même crise. C'est une réalité qu'il est nécessaire de penser et d'affronter collectivement.

 

 

AFFIRMER UNE DYNAMIQUE COLLECTIVE ET SOCIALE DE PRÉVENTION

 

Aujourd'hui, la France manque cruellement d'une telle culturede prévention. Or, tous les acteurs, professionnels, experts, syndicalistes, associatifs ou familiaux, souscrivent largement à l'idée d'une mobilisation commune ; voilà pourquoi, au pacte de compétitivité, à la sécurisation de l'emploi, au contrat de génération et à toutes les mesures décidées dernièrement pour relever notre pays, il est désormais urgent d'ajouter un volet proprement humain.

 

C'est le sens de notre appel, lancé voici deux ans avec 44 personnalités, pour la création d'un observatoire des suicides, lieu permanent d'études, d'échanges et d'implication de l'ensemble des acteurs pour la prévention et la lutte pour sauver des vies humaines. En abordant le suicide de front, il n'est pas question, pour nous, de renforcer la morosité des Français, mais bien d'affirmer, par une dynamique collective et sociale, que personne n'abandonnera les citoyens les plus fragiles.

 

A cet appel, soutenu aujourd'hui par l'ensemble des organisations syndicales, la mutualité française, des milliers de citoyens et des élus, ne manque plus maintenant qu'une volonté politique ; celle qui a prévalu tout au long de ces années de lutte pour réduire le nombre de morts sur la route. La réussite de la lutte pour la prévention du suicide passera d'abord par ce réel engagement. Nous ne le répéterons jamais assez : face à la crise, le suicide n'est pas une fatalité !

 

 

Michel Debout, professeur de médecine légale et Jean-Claude Delgènes, directeur général du cabinet Technologia, 1er février 2013. Point de vue-Le Monde.fr

Michel Debout est aussi fondateur et ancien président de l'Union nationale de prévention du suicide

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