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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Fatma Oussedik, anthropologue et enseignante en sciences sociales à l'université de Bouzaréah.

Fatma Oussedik, auteure du livre Les Itifaqate, a été interviewée en juin 2013 sur la société mozabite dans le quotidien El Watan. Nous remettons en ligne des extraits des réponse de la chercheuses où, au delà du M'zab, sont éclairés "les liens entre territoire et identité"

"Des Chaâmba ont donc été intégrés au sein de la communauté ibadite, alors qu’on continue à distinguer deux groupes distincts dans une «pureté» obsessionnelle. Or, s’il existe dans la population autochtone des Beni Merzoug et des M’dabbih, il y a aussi, aujourd’hui et en nombre, des Ouled Naïl, des populations venues des Hauts-Plateaux, de Kabylie, du Gourara, du Mali. Sur ce point, nombre d’auteurs semblent ignorer aussi le développement des mariages entre tous ces groupes et organisent encore et toujours une réflexion en termes de «malékites», «ibadites», «Arabes». Souvent aussi, on cite, en les opposant, les Mozabites, habitants du M’zab, et les malékites, disciples de l’imam Malik, établissant ainsi des confusions entre l’appartenance à une école doctrinale et une origine géographique.

Dans leur rapport aux «autres», les ibadites du M’zab constituent-ils une ethnie distincte? Et d’abord, expliquons-nous sur ce terme d’ethnie. Pour notre part, nous pensons avec Eric Hahsbawn que «l’ethnicité ne caractérise pas des groupes humains, mais la façon dont les groupes humains sont séparés, se démarquent les uns des autres». Si nous revenons à la référence à la guerre de libération, sur ce point, on observe une présence constante des habitants ibadites du M’zab dans tous les courants du Mouvement national : PPA, oulémas, ALN, Parti communiste, Association des commerçants algériens. Le refus d’enregistrer ce fait historique majeur, qui vient montrer les limites d’une approche par les délimitations strictes, est, me semble-t-il, à mettre au crédit plus largement d’une myopie vis-à-vis des luttes des citadins durant la guerre de libération. La paysannerie, ici les nomades, n’a pas été seule à combattre. A ce titre, la Bataille d’Alger n’aurait jamais existé. Aujourd’hui, on trouve parmi les ibadites des militants FLN, RCD, FFS, RND. Pour en finir avec l’essentialisme, il faut reconnaître qu’il existe des arabophones et des berbérophones et que les Mozabites ont cette qualité de maîtriser plusieurs langues, d’avoir protégé, au même titre que d’autres Algériens, la langue de nos ancêtres, dans le même temps qu’on ne saurait leur méconnaître une grande connaissance de la langue arabe, qu’ils maîtrisent ainsi que le berbère et souvent d’autres langues étrangères.

 (…) La citoyenneté c’est précisément pouvoir intervenir dans les affaires de la cité à travers des institutions ancrées dans la réalité socio-anthropologique des individus. Ceci afin que, comme nous l’apprend avec justesse l’anthropologue Mary Douglas, les sujets puissent s’en remettre à des institutions traversées par une confiance, une certitude qu’elles ont pour but ultime la protection et le bien-être de chacune et de chacun, dans un rapport d’égalité. Qu’il faudrait, au M’zab, déconstruire des liens entre territoire et sujet. Une telle approche suppose que seuls les Mozabites devraient ne pas bénéficier d’un lieu, d’une terre où se reproduire. Cela alors que tous les êtres vivants, y compris les animaux, habitent le monde depuis un lieu : les Kabyles, les Castillans, les Oranais, les lamas, les aigles, toutes les espèces entretiennent un lien entre territoire et identité.

(…) C’est à partir d’un lieu qu’on est algérien, sinon on n’est rien. S’il faut interroger le rapport au lieu, il faut le faire en questionnant les crises que connaissent certains espaces algériens et non étendre ces crises à ceux qui, tant bien que mal, résistent à la malvie, s’organisent… De plus, et encore une fois, même si les ibadites devaient perdre leur territoire et être remplacés dans la vallée du M’zab, l’histoire de la pensée économique, que nous enseignait avec tant de rigueur notre maître Benhassine à l’université d’Alger, nous a appris que ce n’était pas le foncier qui permettait une accumulation capitaliste, mais la force de travail, sa qualification, préoccupation toujours présente chez les ibadites. Sur le plan économique toujours, si cette force de travail, mobile et qualifiée, disposant d’un lien fort à la terre qu’est «aghlan», cette vallée où tant d’efforts humains ont été déversés est présente et active dans l’entrepreneuriat, c’est aussi du fait des formes d’organisation de la vie sociale.

(…) Il existe un rapport entre structure et événement qui nous force à interroger les structures profondes des groupes pour comprendre les événements. De la même façon, il existe des événements qui viennent démanteler des structures, mais alors l’interrogation reste entière  : au bénéfice de quoi et de qui ? Par ailleurs, toute Algérienne, tout Algérien s’autorisant à débattre des choses de la cité se doit d’interpeller les autorités sur leur devoir de trouver des réponses pratiques au fait que rien ne saurait s’édifier par la guerre. Que bâtir enfin ce pays, c’est élaborer un plan d’aménagement du territoire qui offrirait des démarches d’occupation spatiale et organisationnelle. Ces démarches tirent parti des avantages comparatifs et complémentaires des territoires et des acteurs sociaux, car il existe des configurations locales. Et loin de défendre un certain particularisme, cette approche correspond à une nécessité en vue d’atteindre à une meilleure maîtrise du territoire.

 2 juin 2013. Texte intégral : El Watan.com

Première mise en ligne sur le blog le 3 juin 2013

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