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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Par Youcef Benzatat, 3 juillet 2012

 

 

Monsieur Samir Bouakouir, vous êtes considéré parmi les principaux initiateurs du mouvement de fronde qui affecte aujourd’hui le FFS ! La confusion, qui règne au sein de votre parti, ainsi que dans la majorité des autres formations politiques, à laquelle s’ajoutent l’immobilisme et l’incertitude dans laquelle est plongé le pouvoir algérien, confère à l’action de votre mouvement une place centrale dans l’activité de l’opposition et dans la vie politique algérienne en général, dont le statut reste indéterminé. Comment définissez-vous le statut de votre mouvement par rapport à cette situation ?

 

Ce qui se passe au FFS n’est pas une fronde ! Ni une dissidence comme on n’en a connu dans le passé, encore moins un mouvement d’humeur passager en rapport avec la confection, contestable au demeurant, des listes électorales. Le FFS se trouve aujourd’hui à un tournant politique historique. La ligne de fracture est politique et stratégique. Elle se situe, non pas comme cela est souvent mis en évidence chez les analystes et commentateurs entre partisans de la participation et du boycott du scrutin du 10 mai, mais entre ceux qui demeurent attachés aux principes et valeurs du parti et ceux qui n’ont pas hésité à les piétiner. Entre ceux qui militent pour une ligne de rupture démocratique et une direction embourbée dans les terrains marécageux d’un système dont elle avait cru percevoir, notamment au niveau officiel, les signaux positifs d’un imminent bouleversement politique. C’est du moins ce qu’elle a laissé entendre à ceux qui ont osé l’interpeller.

 

À ce jour, les observateurs et la base militante sont en attente de ces fameuses grandes décisions révolutionnaires! Assemblée constituante ? Dissolution de la police politique ? Dans une récente déclaration, la direction du FFS exprimait son impatience. Je dirai pour ma part, son désarroi ! En réalité, il n’y a aucun signe manifeste qui laisserait deviner une quelconque volonté au plus haut sommet du pouvoir d’engager le pays dans une transition démocratique. Comment dès lors expliquer ce brusque revirement stratégique opéré il y a de cela un an quand on sait que les pseudo-réformes politiques engagées l’année dernière ont abouti à des lois répressives et liberticides ? Mystère ! Certains vont même jusqu’à évoquer un deal autour d’Hamrouche dans la perspective de la succession de Bouteflika en 2014. On est dans l’opacité la plus totale.

 

Je tiens à rappeler et à souligner fortement qu’il a toujours été dans les traditions politiques du FFS de refuser les arrangements d’appareils et les marchandages secrets. Une disponibilité au changement doit se jauger, précisément, à l’aune de mesures politiques concrètes permettant une ouverture politique et médiatique et la consécration du libre exercice des droits politiques fondamentaux, dont le droit de manifestation.

 

Pour être clair, en ce qui me concerne, ce n’est pas tant la participation au scrutin du 10 mai qui posait problème. Je l’ai appuyée et défendue jusqu’au bout avec la force de l’argument, car elle me semblait être une excellente opportunité pour remobiliser la population et réhabiliter le débat politique. Elle ne posait pas problème tant qu’elle demeurait tactique, et non, comme j’ai eu à le découvrir durant la campagne électorale, la conséquence d’un deal avec le pouvoir. Pour être transparent vis-à-vis de l’opinion publique, je dois avouer que j’ignorais tout du rapprochement entrepris sous l’instigation du chef de cabinet du Président, et des deux conseillers de ce dernier, l’ancien ministre Cherifi Mohand Amokrane et Salima Ghezali. Je tiens aujourd’hui à le dire clairement : Mon élimination sur instruction la veille du scrutin, soutenue de l’intérieur de la direction, était liée au fait qu’en aucune manière, j’aurais eu à cautionner ce qu’il faut bien appeler une compromission. J’attends de ces personnes qu’elles sortent de leurs mutismes pour s’expliquer devant la base militante et l’opinion publique. Je considère que l’enjeu démocratique que représente le FFS dépasse la cadre militant et concerne tous ceux qui militent pour la construction de l’alternative démocratique.

 

Sachant que le pouvoir avait tendu un piège au FFS, pour entamer sa crédibilité devant l’opinion nationale et éventuellement, provoquer son implosion, dans un deal autour de sa participation aux législatives. La direction du parti avait avancé l’argument du sauvetage de l’Algérie, d’une éventuelle menace de la part de forces étrangères contre sa souveraineté, pour justifier sa compromission avec le pouvoir au risque d’entamer la crédibilité du parti. Et votre mouvement ! ira-t-il jusqu’à sauver le parti d’une éventuelle implosion, contre les intérêts de l’Algérie, qui est prise en tenaille entre les griffes d’un pouvoir despotique et prédateur ?

Ait Ahmed est un grand patriote attaché à la souveraineté nationale. Il est normal qu’il soit hostile à toute tentative d’intervention étrangère, à l’instar d’ailleurs de la majorité des Algériens. Les événements du « printemps » arabe ont servi de prétexte à une intervention militaire, notamment en Libye, avec les conséquences dramatiques que l’on sait. Ce qui se déroule dans la région du Sahel préoccupe tous les patriotes qui redoutent une « Afghanisation » de cette partie du monde, riche en ressources naturelles. Cela étant dit, j’ai du mal à admettre qu’il ait été amené à sceller un pacte avec un pouvoir despotique qui, lui, a ouvert la voie aux ingérences étrangères en refusant aux Algériens le droit d’ingérence dans leurs propres affaires ! Ait Ahmed aimait à répéter « qu’il n’y avait d’historique que le peuple Algérien ». Or, c’est au nom de l’Histoire et du Nationalisme que le peuple algérien a été privé, depuis cinquante ans, de ses droits, et du premier d’entre eux, le droit imprescriptible à l’autodétermination. Aujourd’hui encore, on invoque le Nationalisme et des menaces extérieures pour empêcher les algériens de s’organiser pour revendiquer pacifiquement leurs droits et libertés. Pour les générations postindépendance, le nationalisme populiste a servi de mamelle nourricière à un système autoritaire, corrompu et prédateur. La mystique d’un peuple uni autour de ses dirigeants est une fiction entretenue par l’idéologie national-populiste qui structure encore la culture politique dominante de ceux que je réunis sous le vocable de « famille révolutionnaire ». C’est au nom de cette mystique que la démocratie politique a été combattue puis pervertie car considérée comme source de divisions, comme une intrusion extérieure susceptible de briser l’union sacrée. Le cinquantenaire de l’indépendance devra être l’occasion pour revisiter notre histoire et situer les causes politiques à l’origine des impasses actuelles et ce à la lumière des enjeux géostratégiques dans un monde globalisé. Loin de tout révisionnisme, il nous faut réinventer un projet national démocratique qui peut propulser notre pays, au vu de ses innombrables ressources naturelles et humaines, au rang de grande puissance régionale comparable au Brésil. L’Algérie a besoin d’un projet national moderne et démocratique qui doit s’inspirer des textes fondateurs de l’Etoile nord-africaine et des résolutions du congrès de la Soummam.

 

Comment expliquez-vous le comportement de l’électeur algérien, qui a étendu, contre toute logique, le boycott des législatives, à un parti comme le FFS, sachant que la position de ce parti, qui est tout à fait extérieure au clivage militaire versus islamiste qui dominait la scène politique algérienne, et qui se présentait jusque-là ! vierge de toute compromission, aussi bien avec les uns qu’avec les autres, du moins en apparence ? D’autant qu’il se présente comme l’un des rares partis de l’opposition, qui est porteur d’un véritable projet de société démocratique ?

La désaffection populaire à l’égard du scrutin du 10 mai est liée à plusieurs facteurs. En premier lieu dans la perception qu’ont nos compatriotes d’une « classe politique », totalement domestiquée et davantage tournée vers le pouvoir, certains pour les profits qu’ils espèrent engranger, d’autres pour continuer, dans l’impunité, à faire fructifier leurs « affaires » et les trafics de tous genres, assurés de l’immunité parlementaire. En Algérie, nous n’avons pas affaire à des partis au sens ou la science politique l’entend, reflets des contradictions de classes, mais à des « Société Anonyme », basée sur des liens d’intérêts familiaux, tribaux et régionalistes. Nous sommes dans l’infra-politique ! Deuxièmement, l’hyperconcentration des pouvoirs entre les mains du chef de l’Etat fait du « Parlement » une simple chambre d’enregistrement. Depuis son intronisation en 1999, et contrairement à ce que l’on affirme dans certains milieux intellectuels respectables, Bouteflika a réussi à recentrer le système autour de sa personne. S’il n’a pas le contrôle de tout le pouvoir, il a réussi néanmoins à affaiblir ses adversaires, notamment au sein de l’armée en exploitant à son profit, et non pas dans un souci de vérité et de justice, les dérives de la décennie noire. La conjoncture financière avec un prix du baril qui a explosé lui a permis d’assoir un système d’allégeance avec sa cohorte de courtisans sans foi ni loi tout en exploitant les archaïsmes et les vices de la société algérienne. La république est vidée de sa signification, l’Etat réduit à un simple organe d’exécution, les institutions à l’état d’intendance. C’est la navigation à vue, sans projet ni perspectives ! Qui peut le mieux illustrer cette faillite morale, politique, économique et culturelle que cet aveu d’échec du Premier ministre quand il déclare qu’il ne peut rien contre la « mafia et l’argent sale » ! Il est donc clair que le climat général du pays n’est pas favorable au politique et à la politique. La crédibilité, dont jouit le FFS et son mot d’ordre de « ni Etat policier ni République intégriste » aurait pu, aurait dû trouver en effet un écho favorable, mais sa faiblesse structurelle, dont j’avoue n’avoir pas mesuré l’importance, réduit à un appareil squatté par des individus sans formation ni conscience politique, se dissimulant derrière la légitimité de son président, n’a pas permis d’atteindre l’objectif fixé par la participation, à mettre « du mouvement dans le statuquo ». Bien au contraire, le statuquo a été renforcé pour aboutir à une impasse intégrale.

 

Une ligne de fracture s’est nettement dessinée entre la direction du parti et les cadres et militants frondeurs autour de la question de l'autonomie du FFS vis-à-vis du pouvoir et de ses clans. Comment comptez-vous dépasser cette contradiction et relancer la dynamique du rassemblement à laquelle a appelé Hocine Aït Ahmed et évité ainsi au parti son implosion ?

La question de l’autonomie politique est fondamentale. Le système puise sa force dans la lâcheté, la démission et la compromission. Le pouvoir ne veut pas de partenaires politiques, mais des clientèles et des relais qu’il gratifie généreusement en retour et auxquels il assigne des missions, dont l’une est de semer la confusion et de polluer l’espace public. Pour eux, tout s’achète, même les plus récalcitrant, les plus irréductibles. Il faut en effet une sacrée dose de courage politique et une rigueur morale et intellectuelle à toute épreuve pour résister aux chants de sirène d’un système qui grâce à la rente a élargi les circuits de la corruption pour la généraliser. Un parti comme le FFS posait de sérieux problèmes au pouvoir, car il a toujours su résister aux tentatives de le normaliser. Aujourd’hui Bouteflika peut se targuer de l’avoir satellisé ! J’espère, et c’est le souhait de tous les militants et cadres du FFS, et plus largement de l’ensemble des démocrates patriotes, que Hocine Ait Ahmed dispose de suffisamment de ressources pour sortir du piège et mettre fin à la dérive politique de l’appareil.

 

Dans l’hypothèse où la direction du parti refuse tout compromis avec votre mouvement et persiste dans son attitude de collaboration avec le pouvoir, et que la scission de votre mouvement avec la direction du parti soit consommée jusqu’au point d’un non-retour, jusqu’où la fronde peut aller, quelle suite envisager vous de donner à votre action ? Seriez-vous disposés à vous associer à d’autres organisations politiques pour constituer un front d’opposition radical ?

Dans le cas contraire, la dynamique du rassemblement initiée devra se poursuivre et s’élargir aux jeunes, aux intellectuels, aux syndicalistes, aux acteurs de l'économie productive et créatrice de richesses, aux femmes, aux hommes de médias et autres artistes qui récusent la fatalité et qui résistent avec dignité et courage. C’est une œuvre difficile et semée d’embuches, mais c’est la seule voie de salut pour notre pays. Nous devons au préalable tirer les leçons de l’échec du mouvement démocratique, des reniements successifs et des errements stratégiques de ceux qui ont ambitionné de l’incarner. J’ai bon espoir quand je vois ces jeunes déterminés à se battre et à affronter un système, son appareil judiciaire et répressif. La vitalité politique du mouvement démocratique dépendra du renouvellent de son leadership et l’émergence de nouvelles élites, fortes de l’expérience démocratique avortée et qui auront à cœur de porter les valeurs démocratiques au cœur de la société. Il faut sortir des logiques d’appareils qui ont stérilisé le débat et provoqué le désengagement citoyen. Il faut faire preuve d’imagination pour réinventer de nouvelles formes de lutte et d’organisation, promouvoir la culture démocratique en bannissant les comportements autoritaires et sexistes, en opposant l’argument à l’insulte et à l’invective.

 

Considérant, que depuis sa gestation, le processus révolutionnaire qui s’est manifesté dans la rive sud de la Méditerranée, en tant que mouvement populaire, toutes sensibilités politiques confondues, s’est transformé en un conflit, mettant face à face les militaires contre les islamistes. L’histoire semble se répéter dans cette région du monde, où l’on a l’impression de revivre les conditions de transition démocratique avortée, qui se sont présentées dans l’Algérie des années ‘90, et qui se sont soldés au profit des militaires, avec les violences en moins, du moins pour l’instant, excepté quelques escarmouches ici et là, sans grandes conséquences. La stratégie des militaires reposait tout simplement sur l’exploitation de l’absence de projet authentiquement démocratique des islamistes et le non-respect des règles démocratiques pour justifier leur disqualification.

Je ne suis pas de ceux qui considèrent que l’irruption des masses sur la scène publique est le résultat d’un complot impérialiste, même si les puissances occidentales, fortes d’une domination militaire, économique et technologique, n’ont pas intérêt à voir se développer des processus démocratiques portant au pouvoir des équipes politiques soucieuses des intérêts de leurs populations. Ce que l’on appelle le « printemps arabe » marque néanmoins la fin d’une séquence historique, celle des régimes postcoloniaux. La chute des despotismes et des dictatures ouvre certes la voie à des lendemains incertains, où se mêlent espoirs et angoisses, mais le processus est irréversible. Tout cela n’est bien sûr pas mécanique ! La chute d’une dictature n’entraine pas automatiquement l’avènement de la démocratie, il dépendra de la mobilisation et du renforcement des forces politiques progressistes et d’une vigilance extrême face aux velléités de jonctions entre les forces réactionnaires, ou contre-révolutionnaires et le capitalisme financier mondial. C’est là que résiderait le complot ! Dans ces tentatives de dévier de leurs trajectoires porteuses de modernité politique les mouvements sociaux pour les enfermer dans la bipolarité Armée-islamistes.

 

Tout se passe comme si l’expérience algérienne des années ‘90, avec toutes les violences et les échecs, qui l’ont accompagné, n’a été qu’une étape préliminaire, pour un processus de démocratisation qui s’inscrit dans la durée. C’est valable aujourd’hui, pour le développement du processus de transition démocratique en Algérie, qui parait en avance par rapport aux autres pays de la région, du moins dans la prise de conscience politique de sa population, où la capitalisation de cette expérience, a poussé la population à dépasser ce clivage militaire versus islamiste, en boycottant aussi bien les uns que les autres aux dernières législatives.

 

En Algérie, la transition démocratique a été interrompue, car le gouvernement de l’époque, qualifié de gouvernement des « réformes » avait tenté d’enfermer justement le débat dans un schéma bipolaire, FLN /FIS, en tentant de réformer le premier et en misant sur l’effet « épouvantail » que représentait le second. Une stratégie périlleuse menée dans un contexte économique et financier difficile et dont le succès dépendait de l’adhésion de tous les segments du pouvoir, notamment de l’Armée. La suite, nous la connaissons. Aujourd’hui, la situation a évolué. La situation financière du pays peut favoriser une transition démocratique sans risque de basculer de nouveau dans les violences. L’islamisme n’est plus une alternative pour une jeunesse qui, quoi que l’on dise, subit grâce aux nouvelles technologies de l’information, les influences du monde moderne. La jeunesse algérienne veut vivre aux rythmes de son siècle, de tirer profits du rapprochement des peuples et du brassage des cultures et des modes de vies. Les jeunes Algériens veulent aussi avoir leurs parts des progrès de l’humanité tout en restant attachés à leur identité millénaire, riche et plurielle. Pour peu que s’exprime une réelle volonté politique de libéralisation politique, que nous sortions des faux clivages, entre Islam et modernité, je reste convaincu que le projet démocratique est majoritaire dans le pays.

 

Entretien réalisé par Youcef Benzatat, 3 juillet 2012

 

Publié dans Mediapart

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