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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

 

 

 

 

Par Miguel Ange Villena, 7 août 2013. Mediapart

 

 

 

 

Les Indignés du 15 mai 2011 ont donné le coup d’envoi à des manifestations contre un système injuste. La mobilisation continue dans un pays plongé dans la crise mais le mouvement n'a pas réussi à imposer un véritable changement, pas plus que l'opposition ou les syndicats n'ont su canaliser le mécontentement. Aujourd'hui, une Espagne insoumise et rebelle exige de nouvelles règles du jeu, une seconde transition politique qui en finisse avec les privilèges.

 

Un matin maussade de février, des pompiers de La Corogne ont refusé de déloger une vieille dame de 85 ans frappée d’un arrêté d’expulsion. La terrible situation dans laquelle se trouvait Aurelia Rey a fait réagir ces pompiers, qui n’ont pas accepté de collaborer avec un système injuste dans lequel on leur laisse le rôle ultime et brutal : celui d’enfoncer la porte à coups de hache pour procéder à une expulsion. Ils ont immédiatement reçu des manifestations de soutien de la famille et des amis de la dame, qui ont brandi des pancartes portant l’inscription « stop aux expulsions » dont les photos ont fait le tour de l’Espagne.

 

Ces habitants de La Corogne ont été et sont toujours un symbole de l’Espagne insoumise qui se révolte contre les coupes budgétaires dans le social, les injustices qui ont valeur de loi, les métastases de la corruption et la cruauté d’un système qui plonge dans la pauvreté une partie de la population. Cet épisode a montré que même des fonctionnaires du noyau dur du système (juges, pompiers, personnel de justice…) commençaient à mettre en pratique l’insoumission.

L’après-midi du jeudi 19 mai 2011, alors que des milliers de personnes occupaient la place Puerta del Sol, à Madrid, une petite fille qui déambulait entre les tentes a demandé à son père : « Et s’ils sont si fâchés, pourquoi ils ont l’air si content ? » C’est Carlos Taibo, ce professeur et essayiste qui fut l’un des orateurs du mouvement du 15 mai (15-M), qui le raconte dans son livre Nada será como antes (« Rien ne sera comme avant »), un titre qui illustre bien ce moment historique que la presse internationale a qualifié de « spanish revolution ». Ce mois de mai a cristallisé le mécontentement d’une Espagne insoumise, mais joyeuse ; indignée, mais regardant l’avenir en souriant. La fille de l’ami de Taibo avait mis dans le mille.

 

Tout est parti de ce printemps animé par des exemples qui ont agi comme des stimulants et en particulier par un texte qui circulait de main en main, d’ordinateur à ordinateur, l’Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, préfacé par l’écrivain et économiste José Luis Sampedro. Ce sont deux nonagénaires, décédés récemment, qui ont démontré que la révolte face au pouvoir n’est pas une question d’âge mais d’attitude.

 

Depuis, cette rébellion est en plein essor car il est difficile de rester indifférent face à la vague de mécontentement, de manifestations, de grèves, de meetings, d’« escraches » (dénonciation d’un politique devant son domicile) et autres rassemblements qui ont véritablement inondé le pays ces deux dernières années, surtout depuis l’arrivée du Parti populaire (PP, droite) au pouvoir en décembre 2011 et l’aggravation d’une crise qui s’annonce sans fin. Environ 50 000 manifestations, selon plusieurs observateurs, ont été organisées en Espagne au cours de l’année 2012 à l’appel de collectifs et associations les plus divers.

 

La mobilisation s’installe tous les jours dans les rues et sur les places, des actions menées par le 15-M à la Puerta del Sol (et ses slogans désormais célèbres : « Non, non, ils ne nous représentent pas » ou « PSOE et PP, c’est la même merde ») aux deux grèves générales de 2012, en passant par la marée blanche du personnel de santé, la verte des professeurs et étudiants, ou la noire des fonctionnaires. Peu de secteurs ont échappé à ce tsunami d’indignation et de colère parce que la crise a emporté les classes populaires et appauvri les classes moyennes. Et ce en un temps record qui a vu anéantis en quelques mois les acquis sociaux de plusieurs décennies. Aujourd’hui, six millions de chômeurs et le démantèlement des services publics alimentent la colère.

 

 

 

 Manifestation contre les expulsions.

DR-Manifestation contre les expulsions

 

 

 

Cette rébellion se manifeste sous des formes classiques – et pour certains dépassées – comme la grève mais elle se répand comme une traînée d’indignation par d’autres méthodes telles que les rassemblements de titulaires ruinés d’actions vendues comme « préférentielles » devant des agences bancaires, les huées au passage de la famille royale lors de ses déplacements officiels, les dénonciations devant le domicile de politiques ou les insultes aux grands banquiers à la sortie des tribunaux. Des gestes inimaginables il y a quelques années. Même certains collectifs se sont mis à l’action directe en sortant de supermarchés sans payer. « Je n’écarte pas la possibilité de flambées de violence », estime la journaliste et écrivain Rosa María Artal, une des personnes qui ont suivi de très près les mouvements sociaux contre la crise. « Il est clair que la situation ne va pas s’améliorer, ajoute-t-elle, et cela va être terrible de revenir à l’époque du sous-développement. Il suffit de regarder la Grèce ou le Portugal. »

 

De fait, plus aucune institution n’est intouchable, pas même la monarchie, noyée dans une mer de corruption et de discrédit, ni le Congrès, en permanence protégé par des grilles et des policiers anti-émeute. La crise espagnole touche le portefeuille, mais aussi l’éthique. Le pays tout entier souffre d’une grave maladie. Alors une majorité de citoyens protestent contre les effets dévastateurs d’une crise qui leur retombe dessus et exigent bruyamment une refonte du système, une seconde transition démocratique. À ce stade, il semble évident que les pansements ne suffisent plus. L’Espagne insoumise veut changer les règles du jeu.

 

Fernando Rodrigo, sociologue et ancien dirigeant syndical, explique que « le degré de mobilisation sociale face aux politiques du gouvernement et de la banque est très élevé », mais signale que « l’absence d’alternative politique crédible agit comme une limite ou une barrière pour que ces mobilisations s’étendent et donnent un saut qualitatif aux manifestations ».

 

Alors où vont les manifestations et l’insoumission ? Est-il possible de transformer le système ? Qui mène la révolte ? Y a-t-il des alternatives concrètes pour éviter la privatisation de la santé ou la dégradation de l’éducation ? Ce sont des questions que se posent non seulement ceux qui mènent la fronde mais aussi des millions de citoyens.

 

Avec un parti socialiste (PSOE) balayé par sa gestion passée de la crise et son manque de leadership (même si la rébellion est arrivée jusqu’à lui et en particulier aux Jeunesses socialistes, beaucoup plus combatives que leurs aînés), une Izquierda Unida (Gauche unie) minoritaire et des syndicats bureaucratisés et discrédités, il semble difficile de faire passer le mouvement de protestation de la défensive à l’offensive. Passer de la simple résistance face aux abus (non aux coupes budgétaires, non à la corruption, non aux privatisations) à la lutte pour des alternatives est un objectif compliqué. « De plus, les gens n’ont pas fini de mettre un visage sur les responsables de ces politiques qui nous plongent dans la misère, explique Rodrigo. Les marchés, l’Europe, les banques, les technocrates ou le gouvernement finissent par être des euphémismes. Qui est le véritable ennemi contre lequel il faut lutter ? »

 

Cependant, ce sociologue relève deux exemples positifs de conquêtes issues des mobilisations : la Plateforme anti-expulsions qui a imposé la dation en paiement et les loyers sociaux au centre du débat, et la très forte mobilisation du personnel de la santé madrilène qui a réussi à recueillir un million de signatures contre la privatisation d’hôpitaux.

 

 

 

Inverser le rapport de force

 

 

Mais le discrédit des partis politiques, du Parlement ou des syndicats empêche d’inscrire les revendications citoyennes dans une perspective plus large et d’inverser le rapport de force. De fait, dans les rares occasions où l’opposition parlementaire et la pression de la rue étaient d’accord (dans le débat sur les expulsions, par exemple), le gouvernement a dû céder pour éviter d’être pris en tenailles. Rosa María Artal, coordinatrice de l’essai collectif Reacciona, le plus vendu en 2011, et auteure du livre Salmones contra percebes (« Des saumons contre des pouces-pieds »), fait la différence entre les pouces-pieds, majoritaires dans la société et dans les institutions, passifs et résignés, et les saumons, minoritaires, qui se battent pour un changement. « Il est important que les saumons obtiennent une mobilisation suffisamment forte et large pour transformer certaines choses, explique-t-elle. Il est essentiel aussi que les efforts soient concentrés sur des objectifs atteignables. Par exemple sur la nécessaire réforme de la loi électorale. »

 

De toutes façons, la diversité des protestations empêche pour l’instant de trouver un point de rencontre. D’ailleurs le sommet social, qui réunit une multitude d’organisations sociales et syndicales, n’a pas su ou pu mettre en place une plateforme unie et puissante, au-delà de la défense du public face au privé. À propos du 15-M et deux ans après son impressionnante irruption, beaucoup d’analystes estiment que ce mouvement de rejet n’a pas été capable de canaliser sur trois ou quatre idées fortes l’immense appui populaire qu’il a reçu.

 

Après avoir agité le pays en demandant des comptes à toute la classe politique issue de la Constitution de 1978 et exigé une seconde “transition”, le 15-M s’est concentré sur des actions de base dans les quartiers, perdant le rôle public de ses débuts. Les manifestations de mai 2013, à l’occasion de son deuxième anniversaire, ont montré que le 15-M n’attirait plus autant les foules. Aujourd’hui divisé entre les plus réformistes, comme certains militants de Democracia Real Ya, partisans de conquêtes immédiates et d’alternatives à la crise (sans exclure d’entrer en politique), et les plus alternatifs, qui prônent une transformation du système en profondeur, ce mouvement d’indignés, qui a servi de miroir dans plusieurs pays, s’est fragmenté.

 

Le professeur et essayiste Carlos Taibo, auteur de plusieurs livres sur le 15-M, souligne que le mouvement parie sur une alternative au capitalisme à partir d’une action autonome, transversale et libertaire. « Il faut se méfier des avantages des macroprojets et penser que le capitalisme ne se trouve pas dans une phase porteuse, au contraire, analyse-t-il. Si on élargit notre horizon pour se rendre compte de l’épuisement des sources d’énergie traditionnelle et du changement climatique, on peut en déduire que l’effondrement est en vue, dans un délai de vingt ou trente ans. Maintenant, le schéma mental des dirigeants politiques et de beaucoup de citoyens est à court terme, il faut le dire. Mais on ne reviendra pas en arrière. L’État providence, qui était déjà mal en point, est passé dans l’histoire. »

 

Malgré la force de cette Espagne insoumise, il est surprenant que le mécontentement ait été moins important que dans des pays dans des situations similaires, comme la Grèce, où on est face à un climat quasi insurrectionnel magistralement décrit dans les romans policiers de Petros Markaris et son commissaire Kostas Jaritos. Certains observateurs estiment que les Espagnols ont un an de retard par rapport aux Grecs ou aux Portugais, mais ils relèvent aussi que le soutien de la famille en Espagne et l’importance de l’économie souterraine (un peu plus de 20 % de l’activité, deux fois plus qu’en France) expliquent l’absence d’explosion sociale redoutée par le gouvernement du PP depuis son arrivée au pouvoir fin 2011.

 

À ces deux freins, il faudrait ajouter la faiblesse des organisations de gauche, que ce soient les partis ou les syndicats ; la prédominance du discours de droite qui invite à la soumission et à culpabiliser uniquement les organismes étrangers à la crise ; et le rôle de la majeure partie des médias, alignés sur un système né de la Transition et qui s’est révélé obsolète et inutile. Malgré tout, tant bien que mal, l’Espagne insoumise a changé l’agenda, de A à Z. « Il est clair que la presse agit comme un instrument de manipulation en faveur du système, de l’actuel état de fait, et contre tout mouvement de régénération, affirme Rosa María Artal. Il suffit d’observer l’évolution de RTVE, une radio-télé publique aujourd’hui manipulée qui se permet d’ignorer que la plateforme anti-expulsions a recueilli un million et demi de signatures. »

 

 

 

Un silence coupable

 

 

À cette complicité des entreprises de presse s’ajoute le silence de tant d’intellectuels. Quelques écrivains commencent à faire un mea culpa pour leur manque de rébellion ou de lucidité dans les années antérieures à la crise, à l’époque de la spéculation immobilière et de l’argent facile et corrompu. Il faut lire l’essai polémique d’Antonio Muñoz Molina, Todo lo que era sólido. Et Rafael Chirbes, celui qui a le plus décrit la réalité espagnole dans ses romans Crematorio (Crémation) et En la orilla, a ainsi défini cet incompréhensible silence : « Personne n’a raconté ce qui se passait dans ce pays pratiquement depuis la génération des années 1960. Il est remarquable de voir que des romans commencent à sortir alors que, pendant toutes ces années, la vie quotidienne a aussi peu intéressé. »

 

De l’avis de beaucoup, l’Université n’a pas non plus joué son rôle intellectuel et nombre d’enseignants racontent que l’ambiance académique oscille entre l’accommodement à des postes (mal payés mais garantis) de fonctionnaires et la paresse intellectuelle. Le mouvement étudiant, de son côté, oscille entre manifestations contre la baisse des bourses et la privatisation de l’enseignement, et le dramatique panorama de leur entrée dans la vie active. Peut-être que les avant-gardes ne sont aujourd’hui plus nécessaires, ou bien les fers de lance sont multiples. Il ne faut pas oublier que, dans les mobilisations, les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel, une épaisse toile d’araignée transversale indépendante des hiérarchies et structures organisées à l’ancienne. D’où les réticences de mouvements comme le 15-M à satisfaire l’intérêt des médias pour des visages de meneurs.

 

Cependant, des noms se sont détachés, qui ont servi de bureau de recrutement de l’Espagne insoumise. De l’intellectuel récemment disparu José Luis Sampedro, l’écrivaine Almudena Grandes et du présentateur de La Sexta Jordi Evole au député Alberto Garzón (IU), seul politique venu du 15-M, ou à la chef des Jeunesses socialistes Beatriz Talegón, sans oublier Ada Colau, de la Plateforme de victimes des crédits immobiliers, des acteurs comme Candela Peña, Javier Bardem ou Juan Diego Botto, entre autres.

 

 

 

Ambiance de fin de règne

 

 

« Maintenant, analyse Fernando Rodrigo, si quelqu’un a des doutes sur le fait que nous sommes à la veille d’un changement de régime, qu’il regarde vers l’exécutif, une monarchie de plus en plus décrédibilisée. L’affaire Urdangarín [gendre du roi impliqué dans une affaire de corruption] a largement contribué à l’impopularité d’un roi qui ne peut plus vivre sur le capital de la transition et du 23-F [23 février 1981 : tentative de coup d’État militaire]. » Les enquêtes montrent que, pour les moins de 50 ans, cette période de l’histoire appartient à un lointain, très lointain, passé. Ces supposés mérites démocratiques ne servent plus à rien.

 

En attendant, l’héritier du trône et son épouse roturière sont sifflés non seulement dans les rues de Barcelone ou d’autres villes, mais aussi au théâtre du Liceu, temple de la bourgeoisie catalane, dans une scène impressionnante qui rappelle la dernière étape d’Alfonso XIII avant d’être poussé à l’exil par un ouragan républicain. « Rien ne reviendra à sa place antérieure à la crise. Les changements sont inévitables », affirme Carlos Taibo. Un point de vue partagé par toute l’Espagne insoumise qui proteste et exige une seconde transition.

 

 Mediapart

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