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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Les cadeaux d’anniversaire du régime militaire

 

L'Egypte célèbre aujourd'hui l'an I de sa révolution. Pour l'occasion et dans l'espoir de contrer les appels des révolutionnaires à un second soulèvement directement dirigé contre eux, les généraux qui gouvernent l'Egypte depuis la chute de Moubarak ont fait quelques concessions :

- Le blogueur Maïkel Nabil, incarcéré depuis dix mois pour un post qui stigmatisaient les violences commises par les soldats, a été gracié et libéré lundi soir, dans le cadre d'une amnistie plus large, accordée à 1959 prisonniers. L'opportunisme des militaires n'a pas échappé à Amnesty International. Sitôt libéré, le jeune homme qui n'a visiblement pas trop pâti de ses longs mois de diète, s'est planté devant une caméra et a enregistré une diatribe contre les militaires et leur chef, le maréchal Tantawi, qu'il qualifie de "dictateur". Ingrate jeunesse...

- L'Etat d'urgence, en vigueur depuis l'assassinat d'Anouar Al Sadate, en octobre 1981, doit être levé aujourd'hui, sauf pour les cas de lutte contre le "vandalisme". Une nuance qui incite les défenseurs des droits de l'homme à relativiser la portée de cette annonce.

 

Une grosse manifestation est attendue aujourd'hui sur la place Tahrir. Le pays tout entier communie dans la célébration de sa révolution, y compris les diplomates du ministère des Affaires étrangères, comme le montre cette photo.

 

Un révolutionnaire un rien taquin - ou plus vraisemblablement amer et agacé par l'unanimisme pro-révolution qui s'empare du pays alors que le bilan du soulèvement est très mitigé (voir cette vidéo, particulièrement noire), s'est amusé à détourner le cliché.

 

 Avec l'élection de l'Assemblée du peuple, qui s'est réunie pour la première fois lundi dernier, la transition égyptienne entre dans une possible phase de normalisation. Le jeu politique, particulièrement chaotique jusque là, est susceptible de s'organiser dans le cadre de la cohabitation entre les militaires et les députés. Le groupe majoritaire dans l'hémicycle, Les Frères musulmans, ayant annoncé qu'il ne remettrait pas en cause les pouvoir des galonnés, du moins jusqu'à l'élection présidentielle prévue en juin, cette nouvelle séquence promet d'être plus apaisée que les précédentes. Tout l'enjeu du rassemblement d'aujourd'hui et des jours qui suivront, consiste à savoir si la rue (ou plutôt, la place) a définitivement cédé à la nouvelle assemblée son rôle de contre-pouvoir ou bien si les trublions de Tahrir conservent leur capacité à chambouler les plans pré-établis.

 

Benjamin Barthe, 25 janvier 2012. Egypte blog

 

 

L’indifférence pour tout remerciement

Une enquête d’Al Ahram hebdo

 

Les familles des martyrs et les blessés attendent toujours les promesses du gouvernement. Ils se sentent humiliés autant par le mépris des responsables à leur égard que par l’impunité dont jouissent les coupables.

 

 « Le 25 janvier ne peut être qu’un jour de tristesse et de douleur. Je regrette d’avoir participé aux manifestations. J’ai risqué ma vie pour rien. Il n’y a ni respect ni reconnaissance pour les martyrs et les blessés de la révolution », crie Alaa Saber, victime d’un tir à balle réelle le 28 janvier 2011. Il a eu une fracture ouverte du fémur gauche et a perdu son emploi à cause de sa convalescence. Il était chauffeur de taxi. Alaa a encore des problèmes de santé et continue de faire des contrôles médicaux. Mais les ordonnances délivrées par les médecins sont extrêmement coûteuses pour lui. « Nous sommes traités comme des mendiants et ce ne sont pas ces discours bidon qui soulageront nos souffrances et apaiseront notre colère », s’emporte-t-il, excédé.

 

 Mohamad Al-Domiati, un autre blessé qui a perdu l’usage d’une jambe à cause d’une balle reçue dans le dos, dénonce l’absence de volonté réelle du gouvernement d’indemniser les vrais acteurs de la révolution. « Pourquoi cette ingratitude et cette indifférence à notre égard ? Tout ce que nous demandons, c’est d’être traités gratuitement dans un hôpital. C’est notre droit et non une faveur », souligne-t-il.

 

 La chute de Hosni Moubarak a été acquise au prix fort : plus de 1 000 morts et des milliers de blessés — dont 1 800 qui ont perdu l’usage d’un œil ou des deux — ainsi que beaucoup d’invalides (perte de l’audition, paralysie, membres mutilés et incapacités respiratoires).

 Un an après, l’amertume et la désillusion dominent. Aucune mesure n’est prise pour soulager les souffrances. Les victimes sont sans emploi et leurs familles peinent à joindre les deux bouts. La fureur ne cesse de monter d’un cran.

 

 Le siège du Conseil national des familles des martyrs et des blessés a été assailli pour protester contre le mépris du gouvernement quant au le versement d’indemnités et de soins gratuits. Des accrochages ont eu lieu entre les manifestants et les fonctionnaires du conseil qui ont pris la fuite, laissant les dossiers sur les bureaux. Hosni Saber, secrétaire général du conseil, a eu droit à une bonne raclée après avoir été notamment accusé de mentir.

 

 Pour ces victimes, Saber et le gouvernement de Ganzouri sont pointés du doigt pour « leur avoir lancé de fausses promesses : leur verser des indemnités adéquates, leur assurer des soins gratuits ou encore une assurance chômage. Ils nous ont dupés ! », s’énerve Abdallah, qui a perdu un œil. Il ajoute qu’il est venu à maintes reprises au siège du conseil pour essayer de toucher la somme de 15 000 L.E. prévue en guise d’indemnisation mais en vain. «Aujourd’hui, ils nous disent que le versement aura lieu le 27 janvier, alors que plusieurs d’entre nous n’arrivent plus à subsister et que d’autres sont déjà morts faute de soins. C’est un complot et nous savons qu’ils veulent seulement apaiser notre colère pour que le 25 janvier se passe sans problème. Mais nous n’allons pas nous taire ! Nous allons continuer la bataille et nous allons descendre de nouveau dans la rue. Le ras-le-bol est de retour », affirme Abdallah.

 

Promesses en l’air

 

Abdallah fait partie de ceux qui se battent encore pour avoir accès aux soins. Ils ont décidé d’organiser un sit-in jusqu’à l’obtention de leurs revendications. D’autres ont décidé de faire une marche de protestation devant l’Organisme de planification où siège le premier ministre.

 

 Tout a commencé lors des affrontements du 28 janvier et du 2 février, lorsque les blessés ont été accueillis dans la mosquée de la place Tahrir, transformée en hôpital de fortune. Ils ont reçu les premiers soins avec les moyens du bord. Par la suite, certains blessés ont été transportés à l’hôpital le plus proche : celui de Qasr Al-Aïni, devenu saturé en quelques jours. Les médecins travaillant sous pression se contentaient parfois de refermer les plaies sans regarder ce qu’elles cachaient. Il fallait parer au plus pressé ...

 

 Des citoyens ont collecté des sommes d’argent pour payer les soins des blessés les plus graves. D’autres, plus fortunés comme Héba Al-Séweidi, Nachwa Machrafa et Achraf Mohrem n’ont pas hésité à régler tous les frais de certains blessés. Mais une chose est sûre : en Egypte, il faut payer pour être soigné.

 

 Mama Salha, comme aiment à l’appeler les jeunes révolutionnaires, raconte : « Dans les hôpitaux, la devise est : sans argent, pas de soins. Les blessés doivent attendre les dons des âmes charitables pour être soignés, sinon ils sont jetés dehors ».

 

 Mama Salha, qui a été blessée à l’œil le 28 janvier, travaille aujourd’hui en tant que bénévole aux services des blessés de la révolution au nouvel hôpital de Qasr Al-Aïni. « Ces victimes continuent à se battre seuls face à d’énormes difficultés. Ils vivent au quotidien le calvaire du manque des soins et du manque des moyens, et tentent de rester fiers de ce qu’ils ont fait durant la révolution », explique Mama Salha.

 

 Certains cas ne peuvent attendre et nécessitent des soins à l’étranger, faute d’équipements sur place. C’est ce qui a poussé l’équipe de volontaires de l’Association Démocratique des Français à l’Etranger (ADFE) — en collaboration avec l’association Masreyoun madanioun — à prendre en charge certains blessés : une goutte d’eau dans l’océan.

 

Une dette envers les martyrs

 

Des associations et des citoyens bénévoles ont redonné un peu d’espoir après l’échec des trois gouvernements à satisfaire les demandes des blessés. Ces gouvernements se sont contentés de créer des comités composés de médecins et d’experts qui doivent déterminer les cas qui nécessitent un suivi médical, psychologique ou des soins à l’étranger … Mais rien de concret n’a été réalisé jusqu’à ce jour. Entre-temps, des blessés ont trouvé la mort et d’autres souffrent toujours des suites de leurs blessures.

 

 « Depuis la chute de Moubarak, rien n’a changé. C’est comme s’il n’y avait pas eu de révolution. J’ai lu dans les journaux que les forces armées ont donné 100 millions de L.E. pour nous indemniser. Je n’ai rien touché jusqu’à maintenant et le gouvernement fait la sourde oreille. Beaucoup de verbiage et rien de concret », regrette Khaled, dont le fils a succombé sous les balles des policiers.

 

 « Habib Al-Adely a assassiné nos fils et nous a fait perdre la tête. Et aujourd’hui, Saber nous humilie ! », s’indigne Khaled, faisant allusion à la seule chose qui a subi un changement : le nom du conseil !

 

 Pourtant, le porte-parole du Conseil des ministres, Mohamad Hégazi, a déclaré que le Fonds de parrainage social a honoré ses engagements envers les familles des martyrs et des blessés de la révolution. Il précise qu’un traitement médical a été assuré et que des sommes ont été débloquées et versées aux familles des blessés et des victimes (30 000 L.E. pour un martyr et 15 000 L.E. pour un blessé). « 3 152 blessés ont touché des sommes du fonds et il n’en reste maintenant plus que 400 », affirme Hégazi.

 

 Trop beau pour être vrai ? La scène au siège du Conseil des blessés et des familles des martyrs reflète une autre réalité. Car ce n’est pas seulement les indemnisations qu’attendent les familles des martyrs : tout l’argent du monde ne pourra faire revenir leurs enfants.

 

 Ces familles n’ont pas encore fait le deuil de leurs fils. Un an après la révolution, elles pleurent encore leurs enfants tombés sous les balles, sans que les coupables ne soient jugés. « Le sang de nos enfants n’est pas à brader. Nous voulons que les coupables soient jugés, sinon, nous allons faire justice nous-mêmes et exécuter Moubarak et ses deux fils », fulmine Karima, mère d’un martyr. Elle ajoute, la voix étranglée par les sanglots : « Nous mourons chaque jour en voyant les assassins de nos enfants se promener en liberté ».

 

Cependant, face à la lenteur des jugements et l’insouciance du gouvernement et ses promesses répétitives non tenues, de nombreux groupes d’activistes et mouvements politiques ont appelé à ce que le 25 janvier 2012 soit le déclenchement d’une nouvelle révolution.

Pour Samia Jahine, activiste, le dossier des martyrs et des blessés doit être une priorité. « Les droits de ces familles ont été à l’origine des violents affrontements qui ont eu lieu rue Mohamad Mahmoud », regrette-t-elle. « Les Egyptiens ont une dette envers les martyrs et les blessés de la révolution. C’est grâce à eux que nous avons pu reprendre notre train de vie normal et eux continuent à souffrir », poursuit l’activiste.

Jahine, comme beaucoup de militants, a appelé à une semaine de deuil et de colère intitulée « Le rêve du martyr ». Des dizaines de personnes ont hissé les portraits de Emad Effat, Mina Daniel et Alaa Abdel-Hadi, tombés sous les balles. Sur les pancartes on peut lire : « Le droit du martyr d’abord ! ». Jahine dénonce les tentatives officielles de faire du 25 janvier un jour de célébration. « Comment peut-on chanter et danser dans une place où le sang des martyrs a coulé ? La nouvelle Egypte a du mal à tourner la page ... », conclut-elle avec pessimisme.

 

Chahinaz Gheith, 25 janvier 2012. Lien : Al Ahram Hebdo

 

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