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Publié par Saoudi Abdelaziz

Kiosque arabe

 

L’héritage des vieux

 

Par Ahmed Halli

 

Comment, en quelques mois, les «Chabab Al- Thaoura», les jeunes de la révolution égyptienne, courtisés, adulés, sont devenus des «Enfants de la rue», voire des «Agents contre-révolutionnaires» ?

 

C'est l'un des mystères sur lesquels les historiens du pays plancheront le plus dans les prochaines années, à condition bien sûr qu'il y ait encore des historiens en Égypte. Pour ce qui nous concerne, notre impitoyable sagesse populaire a tranché depuis longtemps : «Le bœuf laboure et l'âne moissonne. » Nous savons donc à quoi nous en tenir en matière de reniements, de réajustements de vestes et de gandouras.

 

Les «Marsiens», ou combattants du 19 mars, sont nés chez nous, et nous avons appris à nous en méfier comme des amis qui ont renié Johnny Walker pour un flacon de supposée eau de «Zemzem». Nous savons aussi que ceux qui nous taillent des costumes ajustés et des cols empesés pour habiller la liberté de la presse seront encore là pour nourrir notre amnésie. Nous aurons sans doute l'occasion d'entendre le cri déchirant des vestes trop brutalement retournées et les grincements de protestation des girouettes face à une concurrence déloyale. Mais, tout ceci est pour bientôt, très bientôt même, à en croire les préparatifs discrets en vue de jeter les canots à la mer et de rester à flots en attendant des jours meilleurs.

 

En attendant, et à l'attention spéciale de mes confrères et concitoyens opportunistes, je livre à la réflexion et à l'imitation le cas exemplaire de Tewfik Okacha. Après moult avatars et dérapages à répétition, sur sa chaîne de télévision privée, Les Pharaons, Tewfik Okacha a encore défrayé la chronique la semaine dernière en suggérant de donner la «falaqa» aux parents des manifestants d'Al-Tahrir.

 

Très engagé aux côtés du pouvoir actuel et contre les contestataires, un rien misogyne, Tewfik Okacha suggère de ramener les mamans des jeunes manifestants sur les lieux mêmes de la contestation, place Al-Tahrir et de les bastonner sur la plante des pieds. Très pédagogique, il explique que les mamans sont une école pour les jeunes adolescents, elles doivent donc garder leurs enfants et ne pas les lâcher dans la rue. Cette infraction mérite donc, selon lui, la peine de vingt «falaqa» administrée publiquement sur la place Al- Tahrir.

 

Ainsi, la maman qui tient théoriquement le paradis sous ses pieds prendra mieux conscience de ses devoirs, une fois qu'elle aura senti la douleur de la «falaqa». Quant au père, il aura droit à dix bastonnades seulement, propose Tewfik Okacha. Pourquoi ? Tout simplement parce que lorsque le père veut empêcher son fils de sortir, c'est la maman qui intervient pour dire qu'il faut laisser l'adolescent sortir dans la rue, pour la gloire de la famille.

 

Tewfik Okacha n'est pas un nouveau venu dans le paysage politique et médiatique. Il représente ce que les révolutionnaires égyptiens appellent «Al-Fouloul», les résidus, soit les barons et notables de l'ancien régime. Il a été député du Parti national démocratique (PND) et a même fondé un parti, au lendemain de la révolution, L'Égypte nationaliste. Il s'est d'abord spécialisé dans les attaques contre Moubarak, qu'il nomme seulement par son sobriquet «La vache qui rit», en se prévalant de ses démêlés du crépuscule avec l'ancien régime.

 

Depuis le conflit ouvert entre la jeunesse contestataire et le Haut Conseil des forces armées, Tewfik Okacha fait flèche de tout bois contre l'opposition. Il s'est même découvert un ennemi, encore plus retors et plus nuisible que les Israéliens, à travers les francs-maçons. Dans une de ses récentes homélies, il a mis en garde, sans autres précisions, contre une action épouvantable des francs-maçons pour la 13e nuit de l'année 2013, et il rappelle mine de rien que c'est la nuit du Noël copte. Or, c'est souvent à cette occasion que les fondamentalistes islamistes s'attaquent à la communauté copte et à ses symboles.

 

Ces éléments d'inquiétude sont relayés notamment par notre consœur Bettina Kamal, candidate déclarée à la prochaine élection présidentielle, sur le site du journal Al-Fedjr. Le directeur de ce journal, Adel Hammouda, en butte aux harcèlements judiciaires, s'est attaqué samedi dernier aux nombreux communiqués officiels qui tendent à disculper l'armée et la police. Chaque fois qu'il y a des jeunes qui meurent, dit-il, on nous sort un accusé inconnu qui n'a toujours pas été arrêté. Seulement, ce communiqué répétitif, lassant, est démenti par les images qui montrent des militaires agressant des jeunes devant le siège du gouvernement, note Adel Hammouda avant de conclure : «Le bavardage officiel perd de sa consistance et de sa portée face à la caméra, et la caméra ne ment pas, même si le procureur militaire la met sous scellés.»

 

Même ton chez l'éternel jeune Hamid Kandil, revenu de sa brève et tumultueuse idylle médiatique avec Kadhafi. Sur la chaîne Al- Tahrir, il a affirmé que les seuls communiqués à prendre en considération sont ceux du ministère de la Santé concernant le bilan des victimes. Se disant outré par les étiquettes et les accusations collées aux contestataires, il a affirmé que les neuf morts de jeudi dernier ne sont pas des «tués», mais des «martyrs». De ce fait, il a rendu hommage à ceux qui sont morts jeudi dernier au Caire, et parmi eux Emad Effat, théologien à Al-Azhar, auteur d'une fatwa déclarant illicite le vote aux élections législatives.

 

En février dernier, l'ancien directeur du quotidien Al-Ahram, Hassanein Heykal, avait déploré la mainmise des vieux chevaux de retour sur la révolution du 25 janvier. «Vous verrez, a-t-il prédit, que ces jeunes révolutionnaires n'auront aucun élu au prochain parlement.» Ce qui est effectivement le cas, puisque ce sont ceux qui ont grimpé tardivement sur le marche-pied qui ont recueilli les «beaux fruits» du verger, comme disait Hassan Al-Bana, fondateur du mouvement des Frères musulmans.

 

 

Moins paranoïaque devant un clavier que sur son plateau de la télévision, le Syrien Fayçal Al-Kassem a commis cette semaine un papier avec ce titre révélateur : «Les révolutions sont l'œuvre de jeunes, mais ce sont les vieux qui en ont hérité». Au moment où nos voisins tunisiens commémorent le sacrifice de Mohamed Bouazizi, 26 ans, il faut sans doute rappeler que le nouveau président tunisien est âgé, lui, de 66 ans. Oui, c'est jeune par rapport aux Égyptiens, et même par rapport à nous, mais ça fait quand même quarante ans de différence. Ce qui me rappelle opportunément cette amère réflexion d'un confrère, au lendemain des évènements d'Octobre 1988 : «En 1962, ce sont nos parents qui nous ont libérés, et en 1988 ce sont nos enfants qui l'ont fait. Nous sommes vraiment une génération de nuls.»

Ahmed Halli, 19 décembre 2011. Le Soir d’Algérie

 

 

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