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Publié par Saoudi Abdelaziz

Les jeunes Frères musulmans qui avaient mené la bataille de la place Tahrir aux côtés d’autres jeunes révolutionnaire « laïcs » se démarquent de la direction de la Confrérie et soutiennent la candidature de Abdel Moneim Aboul Foutouh pour les élections présidentielles que Marion Guénard décrit comme « le chaînon manquant entre islamistes à tendance dure et laïques intransigeants ».

 

 

 

Les Frères musulmans menacés par la dissidence

 

Marion Guénard

 

 

 

Rien ne va plus entre la vieille garde et la jeune génération égyptienne, qui veut moins de rigidité et plus de démocratie.

La scénographie a des allures de campagne à l'américaine. Sous le crépitement des feux d'artifices, le maître de cérémonie lance un appel tonitruant, retransmis sur écran géant. Sur fond de musique patriotique, saturée et remixée, Abdel Moneim Aboul Foutouh monte enfin sur scène, les bras en l'air en signe de victoire. Conquis d'avance, deux mille sympathisants sont debout, reprenant comme un seul homme un slogan révolutionnaire, détourné pour l'occasion: «Le peuple veut Aboul Foutouh président!» Leurs cris résonnent jusqu'à l'autre extrémité du parc al-Azhar, poumon vert qui domine Le Caire.

 

Pour le coup d'envoi de sa campagne présidentielle, avant le scrutin prévu les 23 et 24 mai, Aboul Foutouh peaufine son image de candidat de la modernité. Mis au ban des Frères musulmans en juillet dernier à cause de ses ambitions présidentielles, ce médecin de 60 ans se présente depuis comme le chaînon manquant entre islamistes à tendance dure et laïques intransigeants. Son engagement pendant la révolution et ses critiques acerbes à l'encontre du Conseil suprême des forces armées (CSFA), au pouvoir depuis la chute de Moubarak, ont fait de lui la coqueluche des jeunes révolutionnaires, toutes tendances confondues, des activistes libéraux aux jeunes Frères musulmans.

 

«Il a un programme au service de l'Égypte et non au service de ses propres ambitions. Les Frères, eux, ne pensent qu'à garantir leurs propres intérêts», s'emporte Omar, un étudiant de 19 ans. Issu d'une famille attachée aux «Frères», ce jeune homme, révolutionnaire de la première heure, ne se reconnaît plus dans la Confrérie. Comme beaucoup d'autres, il lui est difficile de pardonner aux Frères musulmans leur engagement tardif dans le soulèvement de janvier et, par la suite, leurs relations ambiguës avec le CSFA pour le partage du pouvoir. «Les Frères sont très vieille école, très durs. Ils ne nous laissent pas penser librement», précise Gihad, 18 ans, elle aussi nourrie au lait de la Confrérie depuis son plus jeune âge.

 

Les frictions générationnelles existaient chez les Frères, notamment entre une Guidance suprême très conservatrice et les voix, souvent de plus jeunes, qui demandaient plus d'ouverture. Cependant, depuis la révolution, rien ne va plus entre la vieille garde et la nouvelle génération, qui ne cesse de reprocher à la Confrérie sa rigidité et son absence de démocratie en interne. À l'instar d'Aboul Foutouh, ils sont plusieurs centaines à avoir été exclus pour être sortis du rang.

 

La montée en puissance du Courant égyptien

 

Parallèlement à ces mises au ban, des centaines de jeunes ont, de leur propre chef, quitté la Confrérie pour rejoindre le Tayyar al-Masri, Le Courant égyptien, un parti fondé par de jeunes Frères musulmans dissidents en juin dernier. «J'ai passé les dix-huit jours de révolution sur la place Tahrir. Après, j'ai compris que les Frères n'étaient pas ceux avec qui je voulais m'engager en politique. J'ai adhéré au Tayyar al-Masri car c'est un parti de jeunes, à l'écoute des gens, et qui veut vraiment réaliser les objectifs de la révolution», s'enthousiasme Imen, 23 ans. «Mon engagement est purement politique. Je reste fidèle à la pensée centrale du fondateur de la Confrérie, Hassan al-Banna», souligne la jeune femme, fière d'avoir du sang «Frère» dans les veines.

 

L'annonce, samedi dernier, de la candidature à la présidentielle de Khairat el-Shater, numéro deux des Frères, a encore accru la zizanie au sein de la Confrérie. Certains cadres ont publiquement affiché leur désaccord, dénonçant l'injustice du cas Aboul Foutouh. Kamal el-Helbawy, qui figure parmi les plus anciens du mouvement, a tout simplement claqué la porte, se déclarant «désolé pour les jeunes Frères musulmans». Le lendemain, il était le premier à monter sur scène pour soutenir le Frère déchu, sans manquer de s'adresser implicitement aux dirigeants de la Confrérie: «Aboul Foutouh a toujours été du côté des révolutionnaires. Il ne les a jamais trahis ni quitté la place Tahrir, ne serait-ce que pour une journée!»

 

Gihad, le sourire aux lèvres, boit ces paroles. Fille d'un cadre influent de la Confrérie, la jeune femme, au grand désespoir de ses parents, espère bien voir Aboul Foutouh à la tête de l'Égypte de demain. «Je le connais depuis longtemps. Il a toujours été à l'écoute des jeunes, très ouvert en ce qui concerne l'implication des femmes en politique. Il est celui qui nous ressemble le plus!» Un sondage, réalisé fin mars par le quotidien al-Ahram auprès de 1200 personnes, le crédite de 8% d'intentions de vote, contre 31% pour l'ancien secrétaire de la ligue arabe, le libéral Amr Moussa. Le salafiste Hazem Abou Ismaïl obtient quant à lui 27%.

 

Marion Guénard, 6 avril 2012. Le Figaro

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