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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

  Le chef de l’armée et le ministre de la Défense, le général Abdel Fattah al-Sissi, entouré des principaux chefs religieux du pays et du représentant de l’opposition Mohammad el-Baradei. AFP Photo/Egyptian TV

 

 

Alain Gresh : "L'armée participe au pourrissement politique, pour apparaître comme une alternative. Mais elle hésite fortement à assumer la gestion directe de l'État, dans la situation actuelle de chaos. Son passage au pouvoir durant 18 mois s'est soldé par un bilan désastreux, encore assez vif dans la mémoire des Égyptiens. Les militaires ont énormément d'intérêts à préserver, notamment économiques, qui les poussent à éviter d'être au pouvoir et de se retrouver en première ligne en cas de contestation de la population".

L'armée égyptienne semble ne pas avoir tenu compte, hier soir, de cette expérience ?

 

 

 

 

 

 

Humanité Dimanche. L'Égypte assiste-t-elle à une seconde révolution?

Alain Gresh. L'ampleur de la protestation qui a eu lieu le 30 juin est historique. Elle démontre, de la part de la population, un véritable ras-le-bol du gouvernement égyptien et de son président Mohamed Morsi. Le pouvoir a échoué dans sa capacité à engager l'Égypte dans la voie des réformes. Sans minimiser la responsabilité des Frères musulmans, la relative importance dont disposent encore les forces de l'ancien régime, l'armée et la structure de l'État égyptien, participe à cette impasse.

D'où un certain étonnement quant aux propos tenus par des membres de l'opposition, dont Hamdin Sabahi (troisième au premier tour de la présidentielle en mai 2012 NDLR), qui réclament un retour des militaires. C'est oublier le bilan désastreux du Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui a dirigé le pays pendant près de 18 mois après la chute du président Hosni Moubarak, en février 2011. Ils portent une lourde responsabilité dans le chaos institutionnel qui règne en ayant adopté, avec l'aide des Frères musulmans, une feuille de route qui a conduit à l'impasse actuelle, et dans la répression sanglante des manifestations avant et après la chute de Moubarak.

 

 

HD. Qui sont ces millions de manifestants dans les rues égyptiennes?

A. G. Les forces opposées à Morsi sont très hétérogènes. Elles brassent celles de l'ancien régime, qui jouent un rôle important dans les coulisses et dans les médias tenus majoritairement par cette frange de l'opposition. La multitude de courants politiques au sein de l'opposition pose un véritable problème pour l'avenir de ce mouvement. Car ils n'ont encore jamais été capables de se fédérer autour d'un projet. La question de celui qui peut apparaître comme une alternative crédible au gouvernement de Morsi et aux Frères musulmans n'est toujours pas résolue. Il y a avant tout un énorme mécontentement économique et social, dû à la pauvreté, considérable dans le pays, et à l'absence de décisions. Le pays est géré au jour le jour depuis 2 ans, sans programme économique. Les Frères musulmans, proches du courant néolibéral, ont signé un accord avec le FMI, avant de refuser de l'appliquer. La crise sociale ne pourra avancer que par un consensus politique.

 

 

HD. La chute des anciens régimes en Égypte et en Tunisie garantit-elle la démocratie?

A. G. Les révolutions en Égypte ou en Tunisie ont éliminé Hosni Moubarak et Ben Ali, ainsi qu'une petite clique, liée aux anciens présidents, qui s'est vue traînée devant les tribunaux. Mais leur chute ne s'est aucunement traduite par une épuration de l'appareil d'État, ni par un changement important du personnel politique ou administratif. Toutes les institutions sont restées en place, en devenant de plus en plus autonomes car elles dépendaient, avant tout, du président. Morsi a-il réellement prise sur l'appareil d'État, quand on sait par exemple que les ministères de l'Intérieur et de la Défense dépendent de l'armée? Cette autonomisation des institutions devra être gérée pour éviter un chaos permanent par les dirigeants égyptiens.

L'armée participe au pourrissement politique, pour apparaître comme une alternative. Mais elle hésite fortement à assumer la gestion directe de l'État, dans la situation actuelle de chaos. Son passage au pouvoir durant 18 mois s'est soldé par un bilan désastreux, encore assez vif dans la mémoire des Égyptiens. Les militaires ont énormément d'intérêts à préserver, notamment économiques, qui les poussent à éviter d'être au pouvoir et de se retrouver en première ligne en cas de contestation de la population.

humanite.fr

 

Egypte, l’armée et le peuple unis ?

mercredi 3 juillet 2013, par Alain Gresh.

blog.mondediplo.net

 

 

Le 1er juillet, à l’issue de manifestations gigantesques dans les rues égyptiennes, l’armée a publié un communiqué affirmant « son soutien aux demandes du peuple » et donnant « à tout le monde » quarante-huit heures, délai de la « dernière chance [pour] assumer leurs responsabilités en ce moment historique ». Si ces demandes ne sont pas satisfaites, poursuit-elle, « ce sera aux forces armées d’annoncer une feuille de route, et des mesures supervisées par elles en coopération avec toutes les forces patriotiques et sincères [...] sans exclure aucun parti ».

 

Bien que cette dernière partie de la phrase — « sans exclure aucun parti » — vise à rassurer les Frères musulmans, qui craignent le retour à l’ordre ancien et l’emprisonnement, leur direction a rejeté cet ultimatum et le président lui-même a affirmé qu’il resterait à son poste. Et il semble peu probable que le président Mohammed Morsi puisse survivre à cette épreuve. Même le porte-parole du parti salafiste Nour (25 % des voix aux élections législatives), Nader Bakkar, expliquait à son demi-million d’abonnés sur Twitter que le calife Othman, troisième successeur du Prophète, avait préféré renoncer à la vie plutôt que de faire couler le sang des fidèles.

Avec le retour probable de l’armée sur le devant de la scène, c’est la principale avancée du président Morsi durant son court règne qui est remise en cause. C’est lui en effet qui, en août 2012, avait renvoyé le Conseil supérieur des forces armées (CSFA) dont la gestion du pays pendant un an et demi s’était révélée catastrophique (lire « Egypte, une nouvelle étape ? »).

 

Il n’est pas inutile de rappeler que :

  • le CSFA porte une responsabilité majeure dans la transition chaotique qui a suivi le départ de Hosni Moubarak ;
  • durant la révolution et la période où elle a exercé le pouvoir, l’armée a réprimé, arrêté, fait disparaitre, torturé des centaines de personnes, comme l’a confirmé un rapport publié par le quotidien britannique The Guardian (lire « Vers une intervention de l’armée en Egypte ? ») ;
  • l’armée a tiré sur les manifestants qui protestaient contre les attaques visant les coptes. Ce massacre s’est produit devant le siège de la télévision (Maspéro) en octobre 2011 (lire « Egypte : sanglante répression contre les coptes »).

 

 

Que, dans ces conditions, le mouvement Tamarod, à l’origine de la campagne de signatures pour démettre Morsi, proclame : « L’armée s’est rangée aux côtés du peuple », a de quoi inquiéter. D’autant que l’opposition a repris cette idée. Ils ont la mémoire courte.

Pourtant, si l’armée peut revendiquer son retour aux affaires, c’est que Morsi a échoué. Et cet échec est éclatant dans tous les domaines, qu’il s’agisse de l’édification d’un Etat de droit ou du développement économique et social.

Il est important de comprendre les raisons de cet échec. Morsi n’a pas été capable de rassurer un pays divisé, ni ceux qu’inquiétait un parti discipliné, souvent sectaire et à tendances hégémoniques. Morsi a été le président des Frères, pas celui des Egyptiens. Il a par ailleurs fait preuve d’une incompétence qui a surpris bien des observateurs qui pensaient que les Frères disposaient de cadres pour gérer l’appareil d’Etat. En revanche, on ne peut vraiment pas parler d’islamisation de l’Etat, constate sur son excellent site The Arabist, Issandr El Amrani (« Morsi’s Year », 27 juin). C’est d’ailleurs un des reproches principaux des partis salafistes.

Mais si Morsi porte les responsabilités de son échec, on ne peut oublier certaines données :

  • L’essentiel de l’appareil étatique échappe à la présidence. Je ne parle même pas de l’armée, mais aussi de la police qui n’a pas pu – ou pas voulu – protéger les sièges des Frères musulmans attaqués durant ces derniers mois. Quant au ministère de l’intérieur, il a publié le 30 juin un communiqué gonflant le chiffre des participants aux manifestations !

 

 

« Morsi a appelé tous les leaders de l’opposition, en particulier au sein du Front de salut national (FSN) qui comprend la plupart des membres de l’opposition laïque, à participer à dix réunions différentes, avec peu de succès. En ce qui concerne les nominations, le conseiller politique de Morsi, Bakinam El-Sharqawi, déclarait récemment qu’à chaque fois que le président avait demandé aux groupes laïques des candidats pour occuper les postes les plus élevés au sein du gouvernement, y compris des postes de ministres et de gouverneurs, ils avaient refusé. »

Il a été d’autre part la victime d’un paysage médiatique profondément bouleversé depuis la révolution. Dans un autre billet du 30 juin intitulé « The delegitimization of Mohamed Morsi », The Arabist notait aussi l’entreprise de dénigrement à l’encontre du président — associée, il faut le dire, à une campagne anti-palestinienne, le Hamas étant accusé d’avoir fourni des lance-pierres aux Frères en janvier 2011 !

« Même en tenant compte de ses piètres résultats, l’une des caractéristiques de la vie politique de l’année écoulée est d’avoir été une machine implacable de diabolisation médiatique et de délégitimation de l’administration Morsi, bien au-delà des erreurs dont Morsi est lui-même responsable. Quiconque regarde CBC, ONTV, al-Qahira wal-Nas et d’autres stations satellites, ou lit des journaux hystériques comme al-Destour, al-Watan ou al-Tahrir (et de plus en plus al-Masri al-Youm), est abreuvé par une propagande anti-Morsi permanente. Certaines de ces attaques étaient méritées, mais, même de la part d’un journaliste respecté comme Ibrahim Eissa (un des principaux adversaires du président Hosni Moubarak), le discours contre Morsi était hors de contrôle. »

 

On est loin de l’image avancée par Reporters sans frontière peignant les Frères en prédateurs de la presse – même si certains journalistes ont pu être poursuivis. Jamais la liberté d’expression n’a été aussi large en Egypte.

Ce qui est inquiétant, note Esam El-Amin, c’est que l’opposition, obnubilée par son hostilité aux Frères, a redonné une légitimité aux membres de l’ancien régime présents dans l’appareil d’Etat, dans la police, dans les instances judiciaires, à tous les niveaux :

 

« Dans la bataille idéologique entre anciens partenaires révolutionnaires, les fouloul [ci-devants, partisans de l’ancien régime] ont été capables de se réinventer et de devenir des acteurs majeurs aux côtés des groupes laïques contre les Frères et les islamistes. Récemment, M. El Baradei s’est déclaré prêt à accueillir dans son parti tous les éléments du Parti national démocratique de Moubarak, tandis que Sabbahi affirmait que la bataille contre les fouloul était maintenant secondaire, le conflit principal étant désormais avec les Frères et leurs alliés islamistes. »

 

Le fait que des millions de personnes soient descendues dans la rue ces derniers jours est la preuve que le peuple en Egypte n’est pas prêt à rentrer chez lui tant que ses revendications de justice sociale et de liberté n’auront pas été satisfaites. Ces manifestants ont affirmé que la révolution n’est pas terminée. C’est une réalité que les gouvernants de demain, quels qu’ils soient, devront prendre en compte 

 

 

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