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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Egypte, premier tour de la présidentielle

 

Par Alain Gresh

 

Extraits

(…) La surprise est venue du candidat nassérien de gauche, Hamdin Sabahi, avec environ 4,7 millions de voix. Il est un opposant de longue date et l’un des fondateurs du mouvement Kifaya en 2004, qui s’opposait à un nouveau mandat pour le président Moubarak et qui a contribué à semer les graines de la révolte de 2011. Très hostile à la normalisation avec Israël, il a régulièrement dénoncé le CSFA et les militaires et s’est déclaré prêt à travailler avec les autres candidats de la révolution, notamment Abdel Moneim Aboul Foutouh, Khaled Ali (« le candidat des ouvriers ») et Bothaina Kamel. Si les deux derniers ont fait de faibles résultats, Aboul Foutouh a obtenu près de 4 millions de voix.

 

Même si la déception est perceptible chez les partisans d’Aboul Foutouh qui espéraient le voir au second tour, le profil atypique du candidat est un bon indicateur des changements en cours en Egypte. Ancien dirigeant des Frères musulmans, il avait activement participé aux événements de Tahrir et avait décidé seul d’aller à la présidentielle, ce qui lui avait valu son exclusion de l’organisation. Il avait aussi regroupé autour de lui de nombreux jeunes de la révolution (y compris Wael Ghonim), des jeunes des Frères musulmans et aussi le soutien du principal parti salafiste Al-Nour, inquiet d’une hégémonie des Frères musulmans. Il avait l’avantage de surmonter les divisions entre les courants se réclamant de l’islam et ceux favorables à un Etat civil et d’éviter une polarisation de la société autour de la religion. Est-ce pour cela qu’il n’a pas été capable de mobiliser plus, notamment chez les salafistes qui le soutenaient officiellement ? Le parti Al-Nour a appelé à voter Morsi au second tour, mais son porte-parole a demandé aux Frères de prendre des initiatives pour dissiper les craintes de la population.

 

Quoiqu’il en soit, et à moins que le scrutin ne soit annulé, le second tour verra s’affronter les 16 et 17 juin le candidat des Frères musulmans et celui de l’ancien régime. Le premier cherche à se présenter comme le seul capable de garantir les acquis de la révolution, mais les Frères ne semblent pas disposés à passer des alliances réelles avec les candidats battus et à leur offrir des garanties. Les acteurs de la révolution égyptienne peuvent-ils cependant laisser élire un membre de l’ancien régime ? Dur dilemme pour eux, qui savent néanmoins que tout ne se décide pas dans les urnes.

 

 

Alain Gresh, 27 mai 2012. Texte intégral : Nouvelles d’Orient

 

 

 

Vestiges d’Egypte et haine d’autrui

 

Par Ahmed Halli

 

Comment les Égyptiens ont-ils fait pour se retrouver devant un dilemme aussi cruel d'avoir à choisir entre une dictature annoncée, celle des «Frères» musulmans, et une tyrannie ancienne, incarnée par un baron du régime honni. À moins que le candidat de gauche, annoncé en troisième positon dans le classement de voix, ne vienne brouiller les cartes en se qualifiant in extremis pour le second tour. Ce qui obligerait les Égyptiens à faire clairement le choix de l'avenir, ou du passé, mais le prochain duel devrait opposer le candidat du système et le vieux complice du système.

 

Dans les deux cas, il s'agit d'un retour en arrière inexplicable et tragique, si on élimine l'acte d'envoûtement collectif en isoloirs, et la fraude électorale plus que probable. La manipulation des résultats n'étant pas avérée, bien que soupçonnée, on en est réduit à penser que les Égyptiens ont opté pour la marche à reculons. Et là, il faut introduire cette nuance de taille : plus de la moitié des électeurs ont boudé les urnes. Ce qui est une donnée importante pour mieux apprécier le niveau d'inconscience, ou l'intensité de la crise de masochisme, de l'électorat. Que proposera-t-on aux Égyptiens les 16 et 17 juin prochain ?

 

D'un côté, il y aura le candidat des «Frères» qui prédit un mandat présidentiel idyllique, avec le paradis à la clé pour les fidèles électeurs. Toutefois, Mohamed Morsi se garde bien de vouloir tordre le cou à la démocratie, une fois élu. Il n'entend pas faire taire les voix discordantes et ne s'engage pas à changer les habitudes alimentaires et vestimentaires des Égyptiens. Ce baratin-là marche ailleurs, chez les peuples aux élites ralliées ou trop timorées pour se poser en alternative. Le candidat islamiste Mohamed Morsi glose même sur la démocratie, et sur les moyens de la renforcer, il faut bien rassurer les nouveaux alliés américains.

 

Ce n'est pas un hasard, si le Washington Post, relayé par les médias égyptiens, a salué samedi l'arrivée en tête de Mohamed Morsi et s'est montré rassurant sur l'avenir de la démocratie en Égypte. Mieux encore, Saadeddine Ibrahim, directeur de l'Institut Ibn-Khaldoun du Caire, qui s'inquiétait il y a quelques semaines de l'éventualité d'un pouvoir islamiste, exulte. Sur la chaîne satellitaire Sada-al-Bilad, lancée après la chute de Moubarek, il revendique sa part du gâteau, sa parcelle de gloire dans la victoire islamiste inéluctable. Du temps de Moubarek, dit-il, les «Frères musulmans» m'ont demandé de leur servir d'intermédiaire avec le gouvernement américain, mais Washington avait refusé. «Je suis l'architecte de cette nouvelle relation des “Frères musulmans” avec l'Occident. Je les ai présentés à tous les pays européens, et aux Occidentaux en général.»

 

 Face à Mohamed Morsi, nous avons l'ancien Premier ministre du régime, Ahmed Chafik, qui aurait les faveurs du Haut-Conseil militaire. Malgré sa promesse de gascon de rompre avec les habitudes du temps de Moubarek, le candidat des «vestiges» (al-fouloul) a contre lui son passé, et surtout la loi sur la mise à l'écart (Azl). Cette loi, promulguée en avril dernier par le Haut-Conseil militaire, interdit aux anciens collaborateurs de Moubarek d'être électeurs, et surtout éligibles, ce qui est le cas de M. Chafik. Or, par un tour de passepasse politico-juridique, la loi a été mise sous le boisseau par saisine du Conseil constitutionnel égyptien, qui ne se prononcera qu'après le second tour de la présidentielle. Ce qui a permis ainsi à Ahmed Chafik de franchir l'écueil de la validation des candidatures et de devenir président en cas de victoire électorale.

 

Comme quoi, nous avons toujours à apprendre des Égyptiens, surtout en matière de coups tordus. Pour l'heure, il s'agit de savoir ce qu'il faudra faire si la loi sur la mise à l'écart est déclarée constitutionnelle après l'élection du président. Une majorité de juristes affirme que s'il était élu, Ahmed Chafik devrait se démettre, mais d'autres soutiennent qu'il sera couvert par son immunité présidentielle. Quant aux jeunes de la place Al-Tahrir, qui ont fait la révolution, ils ne sont plus d'actualité mises à part les condamnations des derniers agitateurs et les chroniques de Ala Aswaniqui continue à y croire. Un autre «vestige» moins compromis, Hassaneïn heykal avait prédit, au lendemain du 25 janvier 2011, qu'on ne retrouverait aucun des jeunes acteurs de la révolution sur les listes des élections. L'avenir lui a donné, en effet, raison, tout comme il a conforté les appréhensions de la communauté copte qui a choisi Chafik comme valeur refuge. Cependant, la presse égyptienne d'opposition est persuadée que tous les courants politiques, y compris les plus hostiles à l'islamisme, vont se liguer contre le retour des «vestiges». Ce qui confirmerait l'avancée irrésistible de l'hiver islamiste dans les pays arabes, sauf en Algérie où il est déjà installé dans l'attente du dégel.

 

On en a eu la preuve, samedi dernier, lors de la rencontre-débat réunissant Addi Lahouari et Abderrahmane Hadj-Nacer, et animée par notre confrère Noureddine Azzouz. Le débat autour du thème «Réflexions sur une nation en construction » a été d'excellente facture, concision et précision du propos ayant joué pleinement leur rôle. A l'encontre de l'idée reçue, et d'inspiration religieuse, selon laquelle l'homme est «foncièrement bon», Addi Lahouari s'est évertué à dire le contraire en expliquant que seul un État de droit pouvait dissuader, canaliser l'homme «foncièrement mauvais». Il a aussi mis en cause la haine de l'autre comme frein à l'émergence d'un véritable État de droit, où serait consacrée la séparation du religieux et du politique. Immédiatement après, un membre de l'assistance a donné raison au sociologue en manquant ouvertement de respect aux dames non voilées présentes dans la salle. Le monsieur qui s'exprimait en arabe classique a utilisé le terme de «moutabaridja» pour celles qui ne portent pas le hidjab. Or, volontairement ou involontairement, l'intervenant a fait sien le terme en vigueur, et non dénué de mépris, utilisé par les islamistes. Pour ces derniers, la femme non voilée est une femme qui s'exhibe pour séduire l'homme. Je suppose qu'avec un système pileux plus abondant, et avec l'évolution en cours, notre homme traitera bientôt de p… l'assistance féminine non voilée.

Ahmed Halli, 28 mai 2012. Le Soir d’Algérie

 

 

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