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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

UN SEMINAIRE DU PAGS : « POLITIQUE ET RELIGION »

 

 

 

Chiricahua-Blog met en ligne un document élaboré par un ancien militant du Parti de l'Avant-Garde Socialiste. Il s'agit d'un compte-rendu critique à propos d'un séminaire d'intellectuels du parti sur le thème général « Politique et religion », tenu en mars 1990 à Alger. Cette archive présente peut-être un intérêt pour les luttes idéologiques en cours et à venir.

 

 

Avant-propos

 

Le document ci-après a été rédigé en mars 1990. Il rendait compte, de manière critique, d'un séminaire du Parti de l'Avant-Garde Socialiste (Pags) auquel j'avais participé en tant que militant de cette formation politique. Le document a été adressé à la direction du parti. J'ignore quel usage a été fait de ce texte, s'il a circulé parmi les militants, s'il a suscité des réactions, des débats, des controverses, ou s'il a été livré à la critique rongeuse des souris (comme disait Marx à propos de son texte L'idéologie allemande). Après la disparition du Pags, mon document m'a été restitué, inopinément et spontanément, par un camarade proche de l'ex-direction du Parti. C'était en 1997. Depuis lors, il sommeillait dans une chemise.

 

Vingt-deux ans après l'avoir écrit, pourquoi donc rendre public ce texte ? Pour deux raisons principales : la première est d'ordre documentaire, archivistique. La seconde concerne son contenu à propos duquel il peut être intéressant de se poser la question : qu'y a-t-il de vivant et de mort en lui?

 

À relire ce document, il n'y a rien que je changerai aujourd'hui aux positions théoriques que j'y défendais alors : soit la défense du matérialisme dialectique et historique. Le changement concerne l'instrument de réalisation que je ne crois plus résider dans la « forme parti ».

 

Mon idéal de parti marxiste était profondément libertaire. « Anarchiste par vocation, communiste par raison », disait de lui-même René Andrieu : cela m'allait comme un gant. Je faisais donc avec ce que nous avions : le Pags, formation originale par certains aspects, classiquement kominternienne par d'autres, en tout cas courageuse.

 

Le document qu'on lira montre que ce parti se posait, à l'orée des années 90, la question de son identité. L'identité n'étant pas une essence figée mais un processus vivant, cela revient à traduire la question dans les termes suivants : vers quoi allait évoluer ce parti ? Entre social-démocratisme invertébré, enfermement dans un classicisme marxiste-léniniste ossifié et islamisation rampante, le Pags a été incapable de définir une ligne et une dynamique de changement que les militants de base -le plus concernés, car en prise directe sur les luttes sociales- appelaient de leurs vœux.

 

Les tensions induites par la nécessité de plus en plus urgente du choix, la paralysie d'une direction divisée et infiltrée par la police politique, ainsi que les attentes pressantes de la base firent, en définitive, éclater le parti.

 

Deux moignons se disputèrent la légitimité du Pags historique : Tahadi, qui a largué le marxisme et la lutte des classes, et le Pads qui s'est recroquevillé sur le communisme kominternien des années vingt. La majorité des militants du Pags restèrent en dehors de ce qui était devenu un processus de groupuscularisation sectaire qui ne les concernait plus.

 

Trois d'entre les participants et organisateurs de ce séminaire – Salah Chouaki, Méziane Guenzet et Aziz Belgacem-, devenus membres de Tahadi, ont été assassinés dans les trois années qui suivirent. Ce qui jette, a posteriori, une lumière crue sur les enjeux de ce type de débats.

 

 

 

Extraits :

 

 

« QUELQUES OBSERVATIONS PERSONNELLES

 

 

« Il s'agit de quelques réflexions que m'inspire cette rencontre et que je soumets à l'appréciation des camarades. Je les livre en vrac.

 

SUR LE POLITIQUE ET LE RELIGIEUX

Il est facile de voir que les points de vue 1 et 2 se rejoignent sur des questions essentielles pour nous, pour notre parti, pour notre combat :

 

Négation de la nature idéologique de la religion (= religion en tant que conscience à l'envers du monde, en tant que "reflet fantastique, dans le cerveau des hommes, des puissances extérieures qui dominent leur existence" selon le mot d'Engels, religion en tant que travestissement de la réalité et de la théorie) Cette négation se fait, chez les tenants de la première tendance, par la relégation de la religion dans une sphère extérieure au marxisme, l'anthropologie. L'homme serait naturellement religieux (comme il prohiberait naturellement l'inceste.)

 

D'abord, on ne voit pas au nom de quoi on décrète que tel domaine est extérieur au marxisme, sauf à le décréter domaine surnaturel (mais il serait alors inconnaissablepar définition). Ce faisant, on retombe dans les vieilles robinsonnades et les mythes sur la nature humaine. (Marx se gaussait du mythe de "l'homo oeconomicus". Que dirait-il de l'"homo religiosus" ?) Il n'y a pas de nature humaine donnée a priori ; il n'y a pas d'essence humaine ; cette essence, c'est "l'ensemble des rapports sociaux" (Marx, 6° thèse sur Feuerbach). La religion en tant que pratique humaine est une pratique sociale ; le nier c'est retomber tout simplement dans la métaphysique.

 

Chez les tenants de la 2ème tendance, le discours que tient la religion sur elle-même (en tant que vérité du monde, en tant que révélation) est pris pour argent comptant. Nous sommes ici franchement en pleine métaphysique, dans un discours pré-critique, pré-marxiste.

 

Illégitimité de la critique de la religion : Selon certains tenants de la 1ère tendance, "Marx n'a critiqué la religion que du simple point de vue de la connaissance ; cela n'autorise donc pas une critique radicale de la religion du point de vue marxiste". Étrange opinion en vérité ! D'abord parce qu'elle sépare radicalement la théorie (connaissance) de la pratique -ce qui est de l'idéalisme-, ensuite parce qu'elle semble minimiser la critique marxiste au motif que cette dernière ne porterait que sur la connaissance. Est-ce à dire que la pratique religieuse échappe par essence à toute critique ? Élargissons le propos. Il est de bon ton aujourd'hui de dire que Marx n'avait pas sur la religion un point de vue... marxiste. Marx aurait critiqué la religion sur des bases petites-bourgeoises radicales, celles de l'Aufklärung et des Lumières. Son point de vue sur la religion serait plus bourgeois ; la preuve en serait qu'après 1844 -année où il rédige "La Question juive"-, il ne s'occupera plus de religion. Une autre preuve ? Il refusera l'athéisme dans le mouvement ouvrier, particulièrement dans l'Internationale.

 

Que Marx ne s'occupe plus, à titre principal, de religion est un fait. C'est lui-même qui le dit : « Pour l'Allemagne, la critique de la religion est terminée pour l'essentiel, et la critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique. » Mais cela n'empêchera pas Engels de continuer une réflexion et des recherches fructueuses sur la religion (cf "Sur le christianisme primitif", "l'Anti-Duhring", "La guerre des paysans"...) à partir de la thèse centrale et inaliénable que la religion est de l'idéologie, une conscience fausse, etc. Par ailleurs, dire que Marx ne s'occupe plus de religion ne signifie pas qu'il ne s'y intéresse pas ; dans sa correspondance, on peut facilement voir l'inverse : non seulement le christianisme primitif l'intéresse, mais même les autres religions. Et même l'islam.

 

Que Marx ait combattu l'athéisme dans le mouvement ouvrier est un fait bien connu ; en cela, Marx refusait justement que le mouvement ouvrier se développe sur des bases confessionnelles car l'athéisme pour lui est une forme de religion, "le stade suprême du théisme", disait-il.

 

En réalité, la critique marxiste (celle de Marx, Engels et Lénine) de la religion est profondément dialectique (tenant toujours compte de sa nature contradictoire et idéologique parce qu'exprimant une réalité tout en la déformant, exprimant, par exemple, la révolte des classes exploitées et leur aspiration à un monde meilleur mais projetant la réalisation de cette aspiration dans un autre monde). De même qu'elle (cette critique) est radicale, c'est-à-dire que la religion n'est plus un principe d'explication universel mais un phénomène subalterne, second, parlant pour autre chose qu'il est chargé de cacher, cet "autre chose" étant la lutte des classes. Critique radicale parce qu'elle permet donc de mettre à jour le présupposé réel de la religion. La méconnaissance de cette critique marxiste, la méconnaissance ou l'incompréhension de sa nature dialectique -le mode de penser dialectique n'est jamais naturel, spontané, premier, au contraire-, le "retour du religieux" dans le monde d'aujourd'hui, sans oublier l'effondrement des systèmes sociaux mis en place dans l'Europe de l'est, sont autant d'éléments qui concourent à l'adoption d'une attitude opportuniste face au phénomène religieux, quand ce n'est pas à l'abandon de positions fondatrices du marxisme. Cela est particulièrement évident à propos de la φ (philosophie) de parti.

 

Abandon du matérialisme. Les deux tendances ci-dessus analysées s'accordent toutes deux à nier la philosophie de parti, la 1ère au nom de la laïcité, la seconde au nom de la vérité de la religion. Mais qu'est-ce que cette philosophie de parti qui n'est jamais nommée par les participants ? La philosophie du parti marxiste, c'est le matérialisme, dialectique et historique. Un tenant de la 1ère tendance a dit : «Le parti doit occuper un espace politique, non un espace religieux ou philosophique. » Certes. On peut même aller plus loin dans la précision et dire : « nous sommes, nous voulons être, un parti révolutionnaire, c'est-à-dire que nous voulons transformer la société. » Mais dans quel sens voulons-nous cette transformation ? Que voulons-nous au juste transformer ? Par quels moyens ? De quelle manière ? Quel est notre objectif final ? Avons-nous un projet de société ? Comment résoudre toutes ces questions si nous n'avons pas une conception d'ensemble, un mode de représentation théorique global de la nature et de la société, ainsi que de leur mouvement, une théorie d'ensemble qui puisse fonder scientifiquement notre pratique révolutionnaire ? Cette théorie - philosophie ou science, cela est l'objet d'un autre débat- nous l'avons, c'est le matérialisme dialectique et historique qui, très simplement dit, nous permet de garder le cap sur deux idées centrales : 1) la vie des idées doit être référée à la vie sociale ; 2) l'histoire de l'humanité est l'histoire des modes de production de la vie sociale. Dénoncer la philosophie de parti (en réalité, abandonner honteusement et subrepticement le matérialisme dialectique et historique), c'est dénoncer le caractère révolutionnaire du parti et c'est, du même coup ouvrir la voie au réformisme dans la pratique et à l'idéalisme métaphysique dans la théorie.

 

Soyons francs : c'est ici, à ce niveau, que se noue la problématique de l'identité du parti. La détermination de la nature révolutionnaire marxiste du parti ne ressortit pas à sa composante sociale seule -les partis ouvriers peuvent fort bien être réformistes et même bourgeois-, ni à son mode de fonctionnement -le centralisme démocratique ne prouve rien à lui seul : cf le Fln et même l'Ugta !- mais elle ressortit essentiellement à sa philosophie (dans le sens précisé supra). Aujourd'hui, et pour être clairs, l'abandon du matérialisme dialectique et historique, c'est la voie ouverte à une social-démocratisation et/ou une islamisation rampante du parti. Sous les coups conjugués de l'effondrement des systèmes sociaux est-européens, du prétendu retour du religieux -et surtout et fondamentalement- de la nouvelle étape franchie dans le processus de mondialisation du Capital, il peut être tentant de larguer ce qui fait notre identité, de pencher vers ce social-démocratisme mou (dont les nuances vont de Michel Rocard à Achille Occheto du PC italien, avec sa thèse du "réformisme fort") et/ou vers cette Sahwa islamique dont on oublie que sa gauche est d'un anticommunisme absolu, parce que logique avec elle-même (cf les thèses de Hassan Hanafi et de la Gauche musulmane égyptienne.) [On peut rappeler, à ce propos, cette authentique et excellente anecdote : à un camarade qui tentait de lui démontrer qu'islam et marxisme ne se contredisaient pas, qu'islamistes et communistes travaillaient dans la même voie, ce jeune islamiste répond : "Eh bien alors ! Il n'y a qu'à appliquer l'islam !"] Les positions conciliatrices et/ou capitulardes sur le plan de la lutte des idées ne peuvent mener nulle part ailleurs qu'à l'abandon du projet révolutionnaire de transformation de la société et de libération de l'homme.

 

Cela dit, il faut rappeler encore une fois que matérialisme et athéisme ne sont pas deux choses identiques ; on peut fort bien être athée sans être matérialiste au sens marxiste. Le marxisme disqualifie l'athéisme (cf comment Marx et Engels critiquent l'athéisme de Feuerbach : "Il ne veut nullement supprimer la religion, il veut la perfectionner" – Engels, in Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande). C'est peut-être en ce sens qu'il faut comprendre la tendance 2, décrite supra, comme désir de conserver la religion, d'y voir une vérité universelle, comme "un rêve de réconciliation universelle". (Engels, idem).

 

En un mot, le matérialisme marxiste ne peut en aucune façon être ramené à un athéisme ou a un anticléricalisme -ces deux notions n'étant pas elles-mêmes identiques. Ces deux attitudes sont continuellement critiquées et fustigées par Marx (in "La sainte famille", par ex.), par Engels (cf la critique de Duhring, "qui prétend abolir la religion"), par Lénine (cf, in T.15 de ses œuvres : "Proclamer la guerre à la religion n'est qu'une phrase anarchiste.")... En effet, si l'on a admis que "la religion est le reflet déformé, fantastique de la réalité dans le cerveau des hommes", on aura compris du même coup qu'il est aussi vain que ridicule de vouloir lutter contre des simulacres, des fantômes. Au contraire, il faut inlassablement travailler à substituer la réalité à ses simulacres, apprendre à découvrir la réalité derrière ses représentations fantastiques, à lire lutte des classes derrière les phénomènes religieux. Au lieu de décréter l'approche marxiste obsolète et ringarde, simpliste et répétitive comme l'ont fait certains ici, il vaudrait mieux (re)lire "La guerre des paysans » d'Engels et se poser humblement la question : qu'avons-nous fait pour lire en marxistes la révolte du mahdi Ibn-Toumert, le passage des tribus berbères Koutama au Chi'isme fatimide, la constitution de l'État Ibadite, etc. Il convient aussi -et surtout- de se poser la question suivante : ceux qui nous invitent à nous "renouveler" nous proposent-ils un instrument quelconque en lieu et place du matérialisme marxiste ? Matérialisme marxiste et sciences : des intervenants ont avancé l'idée qu'une φ de parti est en définitive une idéologie. Ils en voulaient pour preuve l'exemple du stalinisme où le matérialisme marxiste s'est opposé aux sciences (cas de la biologie). Il faut rappeler ici que les déformations graves et profondes subies par le matérialisme marxiste à cette époque ressortissent pour partie au fait que la philosophie marxiste a été transformée en philosophie d'État, c-à-d en idéologie officielle. Il y a une différence essentielle entre la nature scientifique-critique du matérialisme marxiste et la fonction politico-idéologique de légitimation d'un pouvoir que l'on a voulu lui faire jouer. La raison profonde de cette déviation, il faudrait la chercher dans le fait que le parti s'est transformé en État. Or tout pouvoir sécrète sans cesse de l'idéologie, donc de l'opacité ; le marxisme soviétique était de l'idéologie, un effet de pouvoir. Que cette idéologie d'État ait pris un caractère particulier -totalitaire- trouve son explication dans l'arriération générale de la société russe d'une part, et dans la connaissance très approximative, pour ne pas dire nulle, qu'avaient de la dialectique matérialiste les militants et dirigeants bolcheviks : Lénine ne cessait de répéter qu'il fallait étudier et développer la dialectique de Hegel du point de vue matérialiste (cf notamment son célèbre article La portée du matérialisme militant, écrit en 1922, T. 33). Au lieu de cela, la richesse infinie de la dialectique matérialiste a été ramenée à 4 lois et le matérialisme historique, réduit à la succession de 5 modes de production ! Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que cette codification du matérialisme marxiste -que l'on attribue facilement et à tort au seul Staline- s'est faite en concomitance avec la collectivisation des terres et l'industrialisation forcée, la φ officielle étant chargée, en plus de la légitimation de la ligne et du pouvoir, d'unifier la pensée et de rallier les scientifiques et techniciens au pouvoir soviétique.

 

De ces faits, historiques, certains concluent à la nécessité d'assurer un libre développement des sciences et d'empêcher le marxisme de les infester. Qui contesterait la première affirmation ? Alors que toute avancée scientifique conforte la conception générale matérialiste du monde. Mais attention à la deuxième affirmation car elle peut en cacher une autre : lutter contre les effets de pouvoir idéologiques sur les sciences est juste; mais prétendre empêcher toute synthétisation des apports des sciences à un moment ou à un autre -synthétisation qu'autorise le matérialisme marxiste- c'est simplement verser dans le positivisme le plus plat et ouvrir ainsi, d'ailleurs, la voie à la récupération des sciences par l'idéologie. Il est faux de dire que le matérialisme marxiste menace les sciences, sinon sous sa forme idéologisée et déformée. Mais il faut être juste et rappeler que les sciences humaines surtout se sont toujours offertes comme de véritables machines de guerre contre le matérialisme marxiste (cf la psychanalyse, la linguistique, l'ethnologie, l'anthropologie, la prétendue science économique...). Du moins est-ce le rôle que l'on a voulu -souvent- leur faire jouer. Peine perdue, car les sciences, matérialistes par essence, ne peuvent pas invalider la méthodologie matérialiste générale du marxisme.

 

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