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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

 

"Bien fait pour ta tranche Morsi!"

 

 

Les journaux qui s'étaient distingués par une ligne éradicatrice constante pendant la décennies noire, persistent et signent.

 

Pour N. Krim, l'éditorialiste de l'Expression un vote ne fait pas une vérité! . "Mohamed Morsi, déboulonné par le peuple et écarté par l'armé égyptienne - qui prenait acte de la volonté du peuple (...)  seul le peuple est garant de la «légitimité» qui peut, à tout moment, reprendre ce qu'il a donné.

 

 

Laouari Slimane creuse dans le même sillon dans sa chronique du Temps d'Algérie intitulée L'Egypte et nous? "Les troupes des Frères musulmans, qu’ils soient Algériens, Tunisiens ou Egyptiens n’ont pas la réputation de couper les cheveux en quatre pour des considérations idéologiques. Ils veulent le pouvoir et ce qu’ils comptent en faire : des Etats théocratiques. (...) Les Frères musulmans et leurs démembrements nationaux, comme… le FIS n’acceptent d’intégrer le jeu démocratique qu’en tant que moyen de parvenir aux affaires. Et y rester".

 

 

Mustapha Hammouche, campé dans sa hauteur de vue habituelle, écrit sa chronique dans Liberté intitulé "La trappe historique" : "Dans le monde dit arabe, la successivité est invariablement la même : la dictature prépare lentement mais sûrement l’avènement du pouvoir islamiste". Il conclut : "Et quand François Hollande prétend que “l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie”, il fait acte de profession de foi politicienne malvenue pour le représentant d’un pays qui sait ce que la démocratie doit à la laïcité. Non, la religion, quand elle veut s’imposer comme ordre social, est incompatible avec la démocratie. Et c’est dans cette trappe historique que le monde dit arabe est en train de se débattre".

 

 

La palme va à Arezki Metref, qui affirmant n'avoir pas peur de "l'oxymore", titre sa chronique parisienne du Soir d'Algérie : c'est un coup d'état démocratique. Il déclame avec la gouaille de Gavroche : "Bien fait pour sa tronche, Morsi ! Je dis cela, conscient d’encourir l’ire ou l’ironie des partisans de la «régression féconde» qui vont démasquer ici, encore une fois, un de ces faux démocrates méprisant le verdict des urnes. Non, bien fait pour sa tronche de sectaire qui veut réduire l’Égypte multiconfessionnelle aux dimensions étriquées d’une Gamaâ Islamiyya, une phalange ! Parce qu’il avait eu pour lui les voix de 51,7% des votants à l’élection présidentielle de juin 2012, il se croyait tout permis".

 

 

 

Trois analyses se démarquent du coup d'Etat

 

 

 

 

Le rôle des armées doit être revu

 

 

Fayçal Métaoui, El Watan, 5 juillet 2013

 

 

L’armée égyptienne a-t-elle réellement accepté les changements imposés par la rue en janvier 2011 ? N’a-t-elle pas été amenée à adhérer à contrecœur à la révolution du peuple égyptien contre la dictature de Hosni Moubarak ? Son intervention, mercredi 3 juillet, pour destituer le président Mohamed Morsi souligne un retour en force des hauts gradés. Manière de s’imposer comme seul recours pour mettre l’Egypte «sur les rails» après l’épisode court d’un chef d’Etat islamiste.

 

Morsi s’est égaré et a commis des erreurs, la rue l’a rappelé à l’ordre, mais les militaires ont choisi la voie risquée du coup d’Etat. Le nouveau régime s’est tout de suite attaqué aux journalistes et aux médias mercredi soir. Ce qui est un mauvais signe. Désormais, l’Egypte sous la direction des officiers est face à trois scénarii : turc, algérien ou pakistanais.

 

Rien n’indique que les pro-Morsi vont se taire. Et rien n’indique qu’un autre processus démocratique ne serait pas remis en cause. L’armée a géré l’Egypte, d’une manière ou d’une autre, pendant soixante ans. Accepte-t-elle de revenir à ses casernes ? Imposera-t-elle le retour d’un ancien militaire aux commandes du pays après les prochaines élections ? La crainte que l’Egypte bascule dans les violences est toujours présente. Le Mouvement des Frères musulmans, qui n’a rejoint la révolte des Egyptiens contre le régime de Moubarak que tardivement, est également responsable de cette situation. En Tunisie, le chef d’état-major, qui a soutenu, avec courage, la révolte du peuple tunisien contre la dictature de Zine Al Abidine Benali en 2011, a décidé de prendre sa retraite. Les militaires tunisiens n’ont pas perturbé le processus de transition démocratique mené par les civils. Le débat est resté dans la sphère strictement politique.

 

L’armée tunisienne n’a pas les mêmes prétentions que celles de l’Egypte ou de l’Algérie. En Algérie, les forces armées éprouvent toujours des difficultés pour passer au stade de l’armée professionnelle qui ne se mêle plus de la politique. La Libye, qui n’a pas d’armée structurée, connaît une transition difficile. Mais une transition gérée par les civils. La Libye paraît donc comme une exception dans la région arabe. En Syrie, l’armée n’a pas hésité un seul instant à tirer sur les populations civiles et à bombarder des villes pour protéger le régime oppresseur de Bachar Al Assad. Un action présentée comme «une œuvre patriotique» et inscrite dans le registre de «la lutte antiterroriste».

 

La chute des dictatures dans les pays arabes et les changements politico-sociaux qu’elle implique n’a pas provoqué un débat, pourtant nécessaire, sur le rôle des forces armées dans la vie politique des nations. Un rôle qui doit inévitablement être revu pour éviter que les coups d’Etat prennent des allures populaires et pour que l’arbitrage politique revienne aux institutions civiles et démocratiques élues.

 

 

 

L'armée vole la victoire du peuple

 

Secrétariat national du Parti socialiste des Travailleurs – PST – d’Algérie
5 juillet 2013

 

 

Des millions d’Egyptiens et d’Egyptiennes sont descendu dans la rue pour dénoncer la dérive autoritaire et la gabegie dans la gestion de Morsi et des Frères musulmans. Ils dénoncent la crise économique et sociale dans laquelle s’enlisent des millions d’Egyptiens. Ils rejettent l’autoritarisme et les pratiques répressives qui rappellent celles de l’ancienne dictature.

 

La majorité des hommes et des femmes se sont soulevés contre la faim et la misère (40% des égyptiens vivent avec moins d’un dollars par jours), contre le chômage, les coupures d’électricité, d’eau, contre les hausses des prix, de la pénurie du pain, d’essence et de gaz pour circuler, contre les menaces de suppression de subventions publiques aux produits de premières nécessité. Cette participation massive traduit les luttes sociales, grèves et protestations qu’a connue l’Egypte ces derniers mois.

 

L’intervention des militaires contre Morsi est un coup d’Etat pour briser et contenir le processus révolutionnaire en cours, l’empêcher d’aller jusqu’au bout de faire tomber le système. C’est en l’absence d’une direction représentative des travailleurs et des masses populaires que l’armée émerge. Elle tente de voler la victoire du peuple et se re-légitimer après la défaite de Tantawi et son conseil militaire.

 

Ce deuxième souffle du processus en cours annonce une dynamique qui va en s’approfondissant. Elle sera plus démocratique et plus sociale si le mouvement populaire s’organise et se structure indépendamment des Baradei et des autres libéraux. Elle sera le fruit d’une organisation populaire et démocratique que le peuple égyptien construit dans la pratique des luttes quotidiennes.

 

Le PST apporte son soutient à cette mobilisation. Il enregistre l’échec patent des islamistes dans la construction d’un projet politique et social pour l’avenir de la société égyptienne.

 

Le PST se solidarise avec la population dans sa lutte contre le libéralisme et pour la réalisation de ses aspirations profondes de justices sociales, d’équité politique et culturelles pour d’autres victoires sociales et démocratiques.

 

 

 

Egypte: un coup d'Etat prémédité qui fait planer sur le pays le spectre du scénario algérien (Extraits)

 

Mohamed Tahar Bensaada  4 juillet 2013

 

(...) Dans ce contexte inquiétant, un spectre hante l’Egypte. Il s’agit du scénario algérien. On se souvient comment l’arrêt du processus électoral dans ce pays le 11 janvier 1992 avait ouvert la boite de pandore d’une crise sanglante qui a fait plusieurs centaines de milliers de victimes et qui a laissé de graves séquelles humaines et politiques jusqu’à nos jours. Nous avions déjà redouté cette éventualité quand nous avons cru déceler des signes d’exclusion des islamistes au lendemain de la révolution du 25 janvier 2011 : "Aussi bien la solidité des institutions que la maturité des élites civiles et politiques laissent penser que l’Egypte saura éviter le triste scénario algérien.» Nous osons espérer que notre optimisme d’hier ne soit pas démenti par une situation aussi explosive dans laquelle les injustices et les provocations ne  laissent que peu de place à la raison et à la sagesse. Et pourtant l’Egypte a besoin plus que jamais de l’une et de l’autre.

 

Outre la différence entre le contexte régional et international actuel de celui des années 90, il y a une différence énorme entre le mouvement des Frères Musulmans en Egypte et le FIS algérien. Ce dernier était constitué d’un conglomérat hétéroclite de forces indisciplinées et sujettes aux infiltrations des services de sécurité qui ont su, à coup de provocations, les entraîner vers un terrain perdu d’avance.  En revanche, les Frères Musulmans égyptiens ont eu le temps de se former et de s’organiser solidement depuis des décennies, ils ont déjà connu les injustices et les persécutions tout au long de leur longue histoire. Si certaines de leurs dissidences minoritaires ont choisi le chemin de la violence, le mouvement en lui-même a toujours su garder une ligne pacifique qui force l’admiration et dénote une grande force morale. 

 

C’est cette force morale qui devrait en ce  moment prévaloir et éviter le scénario algérien qui serait tout simplement catastrophique pour l’Egypte. Un autre facteur pourrait aider à contenir la crise actuelle et à éviter le scénario algérien, Il s’agit du facteur international. Une  guerre civile en Egypte aurait sans aucun doute des conséquences graves sur la stabilité et la sécurité de la région et par conséquent sur le voisin israélien. Même si ce dernier ne souhaite pas une Egypte forte, il ne devrait pas pousser à une implosion qui risque de le toucher directement. Les Etats-Unis vont tout faire pour circonscrire la crise dans des limites compatibles avec cette donne stratégique. C’est ce qui pourrait expliquer notamment l’inquiétude du président Obama au lendemain du coup d’Etat.

 

Quelles perspectives ?

 

Traversés par un fort sentiment d’injustice, les Frères Musulmans peuvent se targuer aujourd’hui d’avoir de leur côté le droit. Mais la légitimité constitutionnelle qui va sans doute constituer leur ligne de défense principale dans les semaines et mois à venir est elle-même fille de la légitimité populaire qu’ils devraient s’attacher à reconquérir en tirant tous les enseignements de l’expérience qu’ils viennent de vivre, à commencer par la facilité avec laquelle leurs adversaires ont réussi à mobiliser une grande partie du peuple égyptien contre un président élu au suffrage universel un an auparavant.

 

Plutôt que de se renfermer sur leur propre légitimité au risque de s’isoler encore plus politiquement et de prêter le flanc à la répression du régime militaire, les Frères Musulmans trouveront-ils la force et l’intelligence nécessaires pour s’ouvrir plus sur les partenaires sociaux et politiques potentiels ? Le coup d’Etat militaire et les risques de contre-révolution réels dénotent avant tout l’échec des forces du changement à trouver un terrain d’entente et à créer un front uni démocratique contre l’ancien régime et la bourgeoisie compradore liée aux intérêts étrangers. Dans cet échec, les responsabilités sont partagées. Les Frères Musulmans ont sans doute sous-estimé la capacité de nuisance de leurs adversaires et leur ont donné le temps et l’occasion de fédérer d’autres forces qui auraient pu pourtant se liguer derrière le président légitime.

 

Mais les responsabilités des autres forces populaires est aussi gravement engagée  Il n’est pas dit que l’alignement des nationalistes progressistes, des nassériens et des courants de gauche derrière les dirigeants bourgeois et les symboles de l’ancien régime comme Ahmed Chafiq et le milliardaire corrompu Sawiris soient de meilleure augure pour la poursuite du processus révolutionnaire qu’une alliance avec les Frères musulmans. La gauche égyptienne, à l’instar de ses consoeurs arabes, aura été tout simplement lamentable dans cette épreuve. Les échéances politiques à venir montreront que le clivage artificiel islamistes-laïcs dans lequel est tombée la gauche n’aura finalement servi qu’à diviser et à affaiblir les forces du changement au risque d’hypothéquer gravement à l’avenir les chances d’une véritable transition démocratique.

 

Des voix lucides et courageuses se sont élevées pourtant du sein de cette gauche, à l’instar de celle de Mohammed Al Dammati du syndicat des avocats qui appelait, quelques heures avant l’annonce de la destitution du président Morsi, à une solution équilibrée qui respecte la double exigence du respect de la légitimité constitutionnelle et de la légitimité populaire. Ce sont ces voix qui vont servir d’étoiles dans la nuit sombre que le peuple égyptien va devoir traverser.

 

Les comportements revanchards des partisans du régime de Moubarak contre les islamistes risquent de passer inaperçus dans le vacarme des joies procurées par la destitution du président Morsi au sein d’une grande partie de l’opinion publique. Mais très vite la joie laissera la place à des sentiments plus mitigés. Si elle devait se déchaîner contre les islamistes, la persécution ne s’arrêtera pas à eux. L’opportunisme de la direction du parti salafiste Al Nour ne tirera aucun bénéfice politique de sa compromission honteuse avec les militaires. De leur côté, les forces nationalistes et de gauche qui se sont laissé embrigader dans un front contre-nature risque de le payer chèrement. Pour le moment, elles sont grisées parce qu’elles croient être une victoire d’une seconde révolution populaire. Mais bientôt, elles ouvriront les yeux sur une tout autre et triste réalité. Le 3 juillet 2013 entrera dans les annales égyptiennes comme la triste date d’un coup d’Etat dans lequel la participation active des pétromonarchies saoudienne et émiratie ne laisse aucun doute quant à ses motivations contre-révolutionnaires.

 

Le président Morsi a appelé les Egyptiens à la résistance pacifique. Si les Frères Musulmans s’arment d’intelligence et de patience pour ne pas tomber dans les provocations du régime militaro-policier et des miliciens de l’ancien régime, rien ne dit que les perspectives démocratiques seraient enterrées aussi facilement que l’imaginent  les  forces de la contre-révolution surtout que les informations en provenance des Etats-Unis ne semblent pas aller dans le sens des souhaits de la coalition contre-révolutionnaire égyptienne et de ses alliés saoudo-émiratis. Le quotidien influent dans les milieux démocrates, le New York Times, a condamné le coup d’Etat et a reconnu la légitimité du président élu. Le quotidien USA Today est allé plus loin en rappelant le caractère incontournable des Frères Musulmans dans toute équation politique en Egypte.

 

Mais on aurait tort de croire que ce coup d’Etat ne concerne uniquement que les Frères Musulmans qui en sont certes la première victime et que la résistance ne devrait concerner que ce courant politique à l’exclusion d’autres. Il s’agit en fait d’une défaite pour la démocratie et pour toute l’Egypte et en particulier pour l’armée dont le commandement vient d’écrire une des pages les plus hideuses de l’histoire de cette institution qui est restée jusqu’ici malgré tout honorable dans l’imaginaire du peuple égyptien. La force a triomphé. Mais sans le droit, la force est vouée tôt ou tard à l’échec. De nouvelles forces vont se lever. Les contradictions économiques et sociales contre lesquelles a buté le régime du président Morsi ne vont pas s’évaporer comme par miracle. Les pétromonarchies du golfe vont sans doute actionner leur robinet pour venir en aide au régime militaire mais rien ne dit que le prix qu’aura à payer l’Egypte n’engendrera pas plus de frustrations et de mécontentement et rien ne garantit que les pétrodollars vont réussir à éviter l’éclatement d’une coalition opportuniste si hétéroclite.

 

La révolte grondera à nouveau. Le mouvement populaire aura à tirer les enseignements de l’étape écoulée. Les forces vives de la société égyptienne seront appelées à des révisions et des autocritiques déchirantes si elles veulent se hisser au niveau des attentes du peuple. Si malgré leurs déceptions et frustrations respectives, ces forces pouvaient s’élever au-dessus des petits calculs et de l’esprit revanchard et s’unir sur l’essentiel pour jeter enfin les bases d’un large front uni démocratique, social et anti-impérialiste en vue de maximiser les chances de l’Egypte dans sa triple bataille pour l’indépendance, la liberté et la justice sociale, les mésaventures actuelles de la démocratie en Egypte pourraient se transformer en autant d’épreuves salutaires pour des conquêtes politiques futures prometteuses.

 El Oumma.com

 

 

 

 

 

 

Post-scriptum

 

La République des consciences,

 

Par Bertrand Rouziès-Leonardi

 

 

(...) Le devoir du citoyen n’est pas seulement le devoir du vote, c’est encore, c’est surtout le devoir de veille. Les oies du Capitole patrouillent dans les rues du Caire. Les Égyptiens ont compris que la politique n’intronise pas des demi-dieux, mais des hommes. Si la démocratie représentative érige des piédestaux, elle doit s’obliger, par contrat, à n’y mettre que des gloires amovibles. Comme nous en sommes loin, sous nos latitudes ! Ce n’est pas que nous ignorions le piteux état dans lequel se trouvent notre République et, au-delà, l’ensemble des démocraties associées dans le projet européen de libre-échange. Nous en sommes bien informés et les consciences grincent au point de se rendre audibles, comme le montre la lettre de Jacques Seignan au Président Hollande, que ce dernier devra recevoir, s’il lui reste une once de jugeote, comme une ultime semonce, ruminée un peu partout par les démocrates de gauche, de droite, du centre et de nulle part, et non comme une alarme isolée. Non, la plupart d’entre nous savent ce qui se prépare. Sachant cela, c’est presque un crime plus odieux de ne rien entreprendre pour sauver la République que de prêter main forte aux accapareurs qui la dénaturent et de trouver des excuses aux lâches qui les laissent faire. Il est plus que temps de passer aux travaux pratiques, maintenant que le cri a été poussé. Comment se dégager de l’infradémocratie ?

 

À partir d’ici, je voudrais m’appuyer sur un texte moins couru que 1984, mais beaucoup plus secourable : De la désobéissance civile, d’Henry David Thoreau, essai « vécu » (l’auteur a fait de la prison pour avoir refusé de financer par l’impôt la guerre des États-Unis contre le Mexique) publié en 1849. Je vous en propose une synthèse pour que vous ne disiez pas que nous n’avons aucune marge de manœuvre. Thoreau nous rappelle que tout gouvernement n’est, au mieux, qu’une « utilité ». Un gouvernement élu qui nous dit qu’on ne peut pas faire autrement (TINA), qu’il faut aller dans le sens de l’histoire (celle écrite par les nouveaux conquistadores, omet-il de préciser : la bloody success story de l’économie libre de marché), qu’on doit s’accommoder d’un système dominant sous prétexte qu’il transforme des esclaves en travailleurs serviles, un gouvernement qui nous montre ses propres fers en disant : « Vous voyez ? Je dirige le balancement de la chaîne », ce gouvernement-là avoue son inutilité et doit être désavoué sur-le-champ. Remarque : les Byzantins coupaient le nez ou crevaient les yeux des empereurs déchus pour leur interdire de remonter sur le trône, la mutilation étant perçue comme le signe d’une inaptitude à gouverner. Il faut regarder nos dirigeants comme des princes manchots et culs-de-jatte qui indiquent le cap à suivre avec leurs moignons et nous pensent immobiles quand c’est l’effet de leurs empêchements qu’ils découvrent en nous.

 

Thoreau note qu’il est très facile à un groupe restreint de faire dévier, voire de subvertir le programme d’un gouvernement avant que ceux qui l’ont élu puissent faire quoi que ce soit par les voies ordinaires. Il déplore que le peuple se laisse prendre aux « pétarades » de la représentation démocratique – version moderne : les ors de la République – qui préfigurent les pétarades des aventures militaires. Il ne dit pas : « Point de gouvernement » ; il dit : « Que chacun, au lieu de maugréer dans son coin, fasse connaître l’idée qu’il se fait d’un meilleur gouvernement. » Il proclame la sienne, qui est celle d’un objecteur de conscience : « Ne peut-il exister de gouvernement où ce ne seraient pas les majorités qui trancheraient du bien ou du mal, mais la conscience ? Où les majorités ne trancheraient que des questions justiciables de la règle d’opportunité ? Le citoyen doit-il jamais un instant abdiquer sa conscience au législateur ? À quoi bon la conscience individuelle alors ? » Au-dessus de la loi, qui peut être instrumentalisée et voir ses agents mués en « commis de l’injustice », Thoreau place le bien. Cette « obligation » du bien est ce qui le pousse à être un homme, avant que d’être un sujet, et à ne pas traiter en sujets les autres hommes. Il en tire une définition de l’égalité toute personnelle : « Si je me livre à d’autres activités, à d’autres projets, il me faudrait au moins veiller d’abord à ne pas les poursuivre juché sur les épaules d’autrui. Je dois d’abord en descendre pour permettre à mon prochain de poursuivre, lui aussi, ses projets. » Le combat pour l’égalité n’est pas un combat pour l’aplatissement. L’égalité nettoie le ciel des empilements hiérarchiques afin que chacun puisse dresser ses échelles et décrocher la lune.

 

La figure inverse, symétrique, de notre long déni des souffrances engendrées par notre modèle politico-économique, c’est la « conscience » promue par Thoreau. Qu’est-ce que cette conscience ? C’est une connaissance sur soi, sur le monde, sur soi dans le monde que l’on acquiert ensemble, par un frottement continuel qui n’use pas, qui n’abuse pas, qui ne ruse pas. « On a dit assez justement qu’un groupement d’hommes n’a pas de conscience, mais un groupement d’hommes consciencieux devient un groupement doué de conscience. » Transposée dans l’imaginaire républicain français, la conscience serait ce qui fait tenir ensemble, par le trait d’union de l’intelligence du cœur, et non de « l’intellect » calculateur, la liberté, l’égalité et la fraternité. Liberté en conscience, égalité en conscience, fraternité en conscience. L’exact contraire de la devise automatique qui s’apprend et ne se vit point. Thoreau compare le bétail civique qui sacrifie à la loi avant de sacrifier au bien à « une file de militaires, colonel, capitaine, caporal et simples soldats, enfants de troupe et toute la clique, marchant au combat par monts et par vaux dans un ordre admirable contre leur gré, que dis-je ? contre leur bon sens et contre leur conscience, ce qui rend cette marche fort âpre en vérité et éprouvante pour le cœur. Ils n’en doutent pas le moins du monde : c’est une vilaine affaire que celle où ils sont engagés. Ils ont tous des dispositions pacifiques. Or, que sont-ils ? Des hommes vraiment ? ou bien des petits fortins, des magasins ambulants au service d’un personnage sans scrupules qui détient le pouvoir ? » Thoreau ajoute aux droits de l’homme et du citoyen un droit à la révolte et décrit deux actions qui devraient, selon lui, amener un individu à l’exercer : « [L]orsqu’un sixième de la population d’une nation qui se prétend le havre de la liberté est composé d’esclaves (les États-Unis), et que tout un pays (le Mexique) est injustement envahi et conquis par une armée étrangère et soumis à la loi martiale, je pense qu’il n’est pas trop tôt pour les honnêtes gens de se soulever et de passer à la révolte. » Appliqué à notre situation présente, cela donnerait : « Lorsque 1 % de la population détient 42 % des richesses et que de nombreux pays prétendument libres et démocratiques voient leurs infrastructures d’utilité publique, leurs administrations et leurs services à la collectivité privatisés ou réduits à la portion congrue avec la complicité de leurs représentants, je pense qu’il n’est pas trop tôt pour les honnêtes gens de se soulever et de passer à la révolte. »

 

Nul besoin, pour signifier qu’on se révolte, de piller les dépôts d’armes et de marcher sur la Bastille. La révolte commence dès lors que les « honnêtes gens » sautent de la déploration à l’action, du « tout va mal » à « faisons ce qui est bien ». Ce bond est le commencement du bien : « Il y a des milliers de gens qui par principe s’opposent à l’esclavage et à la guerre mais qui en pratique ne font rien pour y mettre un terme ; qui se proclamant héritiers de Washington ou de Franklin, restent plantés les mains dans les poches à dire qu’ils ne savent que faire et ne font rien ; qui même subordonnent la question de la liberté à celle du libre échange et lisent, après dîner, les nouvelles de la guerre du Mexique avec la même placidité que les cours de la Bourse et peut-être, s’endorment sur les deux. Quel est le cours d’un honnête homme et d’un patriote aujourd’hui ? On tergiverse, on déplore et quelquefois on pétitionne, mais on n’entreprend rien de sérieux ni d’effectif. On attend, avec bienveillance, que d’autres remédient au mal, afin de n’avoir plus à le déplorer. Tout au plus, offre-t-on un vote bon marché, un maigre encouragement, un « Dieu vous assiste » à la justice quand elle passe. Il y a 999 défenseurs de la vertu pour un seul homme vertueux. » La tolérance aux crimes commis par l’État contre la collectivité, prévient Thoreau, nous conduit imperceptiblement à les laisser glisser du plan de l’immoralité vers celui de l’amoralité. On sait à quels excès l’économie s’est portée en s’autorisant d’un tel glissement.

 

Thoreau ne croit pas à la vertu du vote : « Voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice », car c’est abandonner au hasard le soin de décider. Il croit bien plus à la vertu de l’exemple. Être citoyen, c’est d’abord l’être dans sa vie.

 

La désobéissance civile n’a de sens que si elle couronne une citoyenneté active. Pour Thoreau, la désobéissance civile a pris la forme d’une grève de l’impôt : « D’aucuns requièrent l’État de dissoudre l’Union, de passer outre aux injonctions du Président. Pourquoi ne pas la dissoudre eux-mêmes – l’union entre eux et l’État en refusant de verser leur quote-part au Trésor ? N’ont-ils pas vis-à-vis de l’État la même relation que l’État vis-à-vis de l’Union ? Et les mêmes raisons qui les ont empêchés de résister à l’Union, ne les ont-elles pas empêchés de résister à l’État ? » La grève de l’impôt, dans le moment présent, pourrait signifier deux choses : que nous désapprouvons l’actuelle répartition des recettes fiscales et des économies budgétaires entre les postes et que nous entendons priver de ses moyens un État qui les utilise moins pour maintenir et améliorer ses services de compensation sociale que pour liquider toute idée de service. Deux options s’offrent au désobéissant : refus motivé de payer l’impôt sur le revenu, avec provisionnement notifié de la somme demandée jusqu’à ce que l’état de justice prime dans les faits l’état de droit ; limitation de la consommation aux biens essentiels, de façon à faire s’effondrer les recettes de la TVA, qui représente 47 % du total des recettes fiscales, soit le plus gros rendement (solution alternative : un accord est passé entre associations de consommateurs et associations de commerçants pour ne pas reverser la TVA à l’État, les sommes dues étant provisionnées). Les mêmes exigences pourront être formulées à l’échelon local d’imposition. L’important, comme l’écrit Thoreau, est de dire pourquoi l’on désobéit. Pour ma part, je considère que l’aspiration à plus de justice est une justification suffisante et légitime. Les fonctionnaires étant concernés au premier chef par la baisse des recettes fiscales, la machine de l’État risque de s’enrayer par là, même si la police et l’armée seraient a priori les derniers secteurs à en souffrir. Thoreau pense que les serviteurs de l’État ont un rôle essentiel à jouer : « Si le percepteur ou quelque autre fonctionnaire me demande, comme ce fut le cas : « Mais que dois-je faire ? », je lui réponds : « Si vous voulez vraiment faire quelque chose, démissionnez ! » Quand le sujet a refusé obéissance et que le fonctionnaire démissionne, alors la révolution est accomplie. » Sans aller jusqu’à cette extrémité, une obstruction coordonnée de tous les services, à tous les niveaux de décision, aurait un gros impact sur l’exécution des tâches. Comme il convient de mettre à bas un système de gouvernance et non l’État lui-même, il ne faut pas négliger de s’attaquer dans le même temps, pour plus d’efficacité, au maillon faible de l’économie globale totalitaire, à savoir le secteur bancaire. Too big to fail ? À voir. On se rappelle la mini panique provoquée par l’appel d’Éric Cantona à vider nos comptes en banque. On pourrait ajouter, comme mesure radicale, l’évitement, sauf nécessité absolue, du crédit, ce qui passe, s’agissant par exemple de l’immobilier, par une dénonciation de l’injonction à devenir tous propriétaires. C’est nous qui tenons les banques, et pas l’inverse. D’aucuns qualifieront ces préconisations d’irresponsables, mais il me paraît infiniment plus irresponsable de ne toucher à rien quand l’humanité saigne aux parties vitales.

 

Il va de soi que de telles actions, surtout si elles ne parvenaient pas à s’articuler, remettraient en question, tout le temps que durerait la révolte, ce qu’il nous reste de confort. Quant à moi, je n’ai pas grand-chose à perdre. Je fais partie des précaires. D’autres croient avoir beaucoup à perdre parce qu’ils ont une petite place. Ils ne voient pas ou feignent de ne pas voir que cette place est grignotée de tous les côtés. Commencer à calculer ses pertes quand tout s’effondre, cela revient à se glorifier d’être parmi les derniers à mourir. Plus nous tardons à renverser la table, plus il y a de chances qu’elle nous écrase en s’affaissant sur nous. Et puisqu’il faut d’ores et déjà réfléchir à ce qu’on met à la place du monstre qu’on abat, méditons sur la République des consciences telle que la rêvait Thoreau, il y a plus de 160 ans : « Je me plais à imaginer un État [...] qui se permettrait d’être juste pour tous et de traiter l’individu avec respect, en voisin ; qui même ne trouverait pas incompatible avec son repos que quelques-uns choisissent de vivre en marge, sans se mêler des affaires du gouvernement ni se laisser étreindre par lui, du moment qu’ils rempliraient tous les devoirs envers les voisins et leurs semblables. Un État, qui porterait ce genre de fruit et accepterait qu’il tombât sitôt mûr, ouvrirait la voie à un État encore plus parfait, plus splendide, que j’ai imaginé certes, mais encore vu nulle part. »

 

 

Au-delà du coup d’État, un recadrage Us des « printemps arabes »?

 

 

Par Moumouh Bakir, 7 juillet 2013

La situation en Égypte avec ses incertitudes polarise les regards et occulte le mouvement d’ensemble dont elle n’est qu’un élément. Un recadrage plus large est lisible et, sauf ruptures brusques, va reformater fortement l’échiquier régional.

 

Une séquence se termine

 

L’objectif de faire chuter le régime de Bachar El Assad a pu, un moment, accroître le degré relatif d’autonomie du Qatar vis-à-vis des usa. Le rôle de bélier assumé par le micro état wahhabite a desserré temporairement sa bride et l’a doté d’une certaine liberté de manœuvre. Dans le contexte particulier des « printemps arabes » marqués par des contestations populaires, à la puissance apparente mis aux graves faiblesses politiques et organisationnelles, l’internationale islamiste a identifié l’opportunité de prendre appui sur les limites des contestations populaires pour pousser son avantage au-delà de ce que délimite son alliance avec les usa pour concrétiser son objectif fondamental : l’instauration d’un califat – appelé à terme à s’étendre à l’ensemble de la planète —. Les usa loin d’être dupe de cette démarche, l'ont probablement considérée comme une divergence secondaire. L'essentiel dans leur agenda étant l’effort de guerre contre le régime de Damas et donc prioritairement de consolider le rôle du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) dans cette guerre « par procuration » substituée au soulèvement populaire syrien.

Le spectre du califat a pu (peut ?) avoir de l’attrait aux yeux des usa. Il peut s’intégrer, si nécessaire, à leurs préméditations. Un empire théocratique sunnite qui enserrerait l’Iran servirait leurs dessins et donnerait plus de vivacité aux clivages schismatiques de l’islam. Et au-delà, cet empire théocratique qui s’érigerait aux portes de l’Europe jouerait comme une menace utile qui ramènerait le vieux continent à sa vieille situation de dépendance sécuritaire à l’égard des États-Unis. Situation qui fut son lot durant la guerre froide. Nonobstant ses dangers, l’éventualité de l’instauration d’un califat ne manque pas d’avantages potentiels dans les scenarii américains, qui dans ce type de jeux n’en sont pas à leur coup d’essai. Mais voilà que le régime de Bachar El Assad tarde à tomber et semble même capable de négocier une fin de conflit.

Une cynique géopolitique.

Le régime de Bachar tient d’abord du fait de sa cynique détermination dans la guerre contre ses populations, une guerre qu’il s’évertue à pousser au-delà de l’imaginable. Il tient ensuite, parce qu’il a bénéficié du soutien de la Russie, de la Chine et de l’Iran. Mais, pour l’ensemble de ces acteurs, les limites à leurs positionnements, de leurs jeux, restent celles des coûts qu’ils sont prêts à consentir. Coût politique, mais surtout financier. Pour l’hyperpuissance Us les options mises en œuvre perdent toute pertinence lorsque les coûts avoisinent ceux d’une intervention militaire directe. Pour les autres acteurs « le découvert » qui peut être accordé à Assad ne peut être sans limites. Il semble donc que la partie – ou peut-être seulement la manche – arrive à terme.

Depuis le mois de mai, des éléments de recadrage s’accumulent. La Turquie a révisé « son laxisme » à l’égard des djihadistes en route vers le front syrien. Ensuite, la bride du micro-émirat qatari a été resserrée et sa clique dirigeante, de son émir à Qaradaoui, semble orientée vers d’autres destinées moins glorieuses que celle d’un diwan international. Et il n’est pas interdit de penser qu’un discret feu vert a probablement précédé la destitution du Mehdi Morsi. L’internationale islamiste a joué une course contre la montre, mais pour le moins elle semble avoir perdu la réalisation de son objectif essentielle dans la bataille syrienne.

L’islam politique contesté seulement dans son hégémonie.

Faut-Il serait pour autant considérer le recadrage actuel comme une disqualification de l’islam politique, ou une fin de recevoir définitive aux prétentions d’édification d’un empire théocratique qui irait de l’atlantique à l’Oural ? L’islam politique reste pour les usa, et dans leur sillage pour les Européens, le partenaire privilégié dans cette région du monde. Un partenaire stratégique acquit à l’ultralibéralisme et adversaire résolu et déterminé des forces nationales démocratiques des pays inclus dans le projet dit du grand Moyen-Orient. Il n’y a donc aucune euphorie à avoir, l’islam politique reste une entrave sérieuse devant les ambitions nationales démocratiques des Nations d’Afrique du Nord, d’Asie du Sud-ouest et de la péninsule arabique.

Il est de cette région comme il en est du climat de la planète. Une certitude, celle d’une stabilité durablement ébranlée, mais de nombreuses incertitudes sur les conséquences et les répercussions.

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