Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Où l'on apprend que le général Al-Sissi "a déjà droit à son effigie (képi, lunettes de soleil, expression alpha male) sur les chocolats d'une pâtisserie du centre-ville".

 

 

 

 

Chronique du couvre-feu (6)

 

 

Par Isabelle Mayault

 

 

C'est un jeudi du mois d'août.

 

Une poignée d'hommes en noir et blanc traverse la pièce aux plafonds hauts selon des diagonales aléatoires. Ils portent des plateaux, et sur ces plateaux, sont posés des verres d'alcool français et des petits fours français. La climatisation a été réglée à 22°.

 

La vingtaine de journalistes invités ce jour-là à l'ambassade discute devant une peinture murale haute de cinq mètres, large d'autant, qui représente le passage des troupes napoléoniennes par le col du Grand Saint Bernard. Toute cette neige peinte, et l'élégance datée des lampes qui habillent la pièce, et la perfection horizontale de la pelouse qu'on aperçoit derrière les vitres, donnent à la scène une couleur anachronique. C'est le présent, c'est Le Caire, mais ce n'est ni le présent, ni Le Caire.

 

Nous sommes pourtant rassemblés dans ce salon en milieu de journée parce qu'il s'est passé, les jours précédents, des choses bien réelles. Des choses qu'un mois plus tard on a l'impression d'exagérer, et même, si on se laisse un peu aller, d'inventer. Des choses qui rappellent alors aux journalistes aoûtiens les pratiques en vogue au début de l'année 2011, comme si elles n'avaient jamais cessé depuis : intimidation, détention arbitraire, maltraitance.

 

C'est pourquoi nous sommes ici, accueillis par le personnel de l'ambassade, qui se comporte comme s'il s'agissait d'un cocktail de rentrée sans motif particulier, sans urgence. L'allure de la pièce contredit le concept même d'urgence. Les paroles échangées aussi. 

 

Il y aura une guerre civile, il n'y aura pas de guerre civile. Une première coupe de champagne. Si j'atterris en prison, vous viendrez me chercher en personne n'est-ce pas ? Une deuxième coupe de champagne. Vous, de toute façon, vous croyez qu'on ne fait que ça, à l'ambassade, manger des petits fours, hein ? Une troisième coupe de champagne. Est-ce que vraiment l'armée peut se scinder ? Est-ce que des gradés Frères Musulmans pourraient, par exemple, faire sécession ? Une quatrième coupe de champagne. Oh mais les Frères Musulmans sont partout, vous savez ! Un verre d'eau gazeuse salutaire. 

 

Le colonel a rencontré le nouveau général le plus connu du pays, celui qui a déjà droit à son effigie (képi, lunettes de soleil, expression alpha male) sur les chocolats d'une pâtisserie du centre-ville. Il l'a rencontré et il l'a trouvé souriant. Il l'a rencontré et il commente : « C'est un homme des renseignements, il sait faire parler ses interlocuteurs ». Fort de la fiabilité de ses sources, le colonel élabore des analyses. L'armée à Rabaa a agi avec beaucoup de retenue, dit-il. Et à Maspero, s'il ont écrasé des gens par inadvertance, c'était uniquement à cause de défaillances dans la chaîne de commandement. Les objections de l'ordre de « Mais quand même, à Rabaa, les snipers qui tiraient sur les blessés à l'entrée de l'hôpital de campagne, certainement ils n'étaient pas obligés, si ? » n'effraient pas le colonel car, pour le colonel, tout prend racine dans de graves problèmes de management, des problèmes dont il ne sous-estime pas la gravité, d'ailleurs - simplement il est capital ici de ne pas se tromper de grille de lecture, de ne pas confondre mal-communication et autoritarisme, problèmes de formation des troupes et nature du régime militaire. 

 

Il est 14h30. Pour les invités, c'est la fin de la récréation, et pour les hôtes, l'heure d'un déjeuner bien mérité.

 

Blog Levantine

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article