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Publié par Saoudi Abdelaziz

Soumia Salhi. Photo DR

Soumia Salhi. Photo DR

Nous remettons en ligne cette évaluation parue dans El Watan et publiée sur le blog le 8 octobre 2013.

Par Soumia Salhi, 

militante féministe syndicaliste

 

 J’aime à me promener dans le centre d’El Harrach, le quartier du Collège Laverdet de mon adolescence, celui du lycée Ourida Meddad de ma jeunesse studieuse. Et je ne me lasse pas de m’émouvoir du formidable bouleversement de notre vie de femmes que j’y constate à chaque fois.

Dans mon enfance, les femmes ne sortaient pas, elles ne fréquentaient pas les lieux publics. Je ne parle pas de l’ordre traditionnel rigoureux de notre village au pied de l’Akfadou, mais des grandes villes d’Algérie et notamment d’El Harrach, à Alger, où je suis née. Aussi, je suis toujours agacée par le matraquage du discours néocolonial, démultiplié par internet, ce discours qui dit que rien n’a changé et part du principe suggéré qu’il existe, dans les pays du Nord opulent, une espèce humaine supérieure au sein de laquelle les femmes auraient échappé à toute oppression.

Un véritable mépris pour toutes les luttes féminines, une insulte au bon sens. Il me suffit de comparer le sort de ma mère, disparue il y a quelques années à 90 ans, avec le sort de ma fille titulaire d’un master qui rêve de recherche scientifique. Il n’y a rien de comparable avec le vécu de la décennie 90, ni avec l’enfermement massif des premières années de l’indépendance, ni avec l’arriération de notre société sous la botte coloniale.

 

 Les fruits de l’indépendance

 L’indépendance fut l’occasion d’un premier bond en avant pour la femme algérienne. Mais sa situation demeurait paradoxale, l’égalité constitutionnelle n’empêchait pas l’enfermement domestique pour l’écrasante majorité des femmes. L’urbanisation massive, inéluctable, détruit les bases sociales de l’ordre ancien mais les mentalités rurales envahissent la ville. L’égalité proclamée ne disposait pas des conditions économiques et sociales pour s’imposer. Le bouleversement significatif vient de l’irruption massive de lycéennes et d’étudiantes qui s’emparent de l’espace public. C’est en leur sein que va se développer un mouvement féministe. Adossés aux mouvances de la gauche clandestine, des cercles clandestins apparaissent à Alger, Oran, Constantine et Annaba déjà en 1977. On passe ensuite à des activités publiques, dont les plus significatives sont les ciné-clubs féminins. En 1980/81, ce sont des collectifs qui se mettent en place.

 De l’ouverture à la menace de régression

 Après ces années de maturation, c’est un vaste mouvement qui prend la parole à partir de 1988 et nos coordinations commençaient à traquer les dispositions inégalitaires du code de la famille dont nous exigions l’abrogation et c’est contre un rassemblement, très féminin, devant le premier ministère que s’organise la marche d’eddaawa, en décembre 1989. En réponse, le 8 mars 1990, nous sommes vingt mille à descendre vers l’APN. La victoire du FIS aux élections locales stoppe net notre élan. Nous étions toujours là mais bien moins nombreuses. Cette fois, les télés et la presse nationale et internationale sont au rendez-vous pour couvrir nos activités symboliques. Au quotidien, les femmes résistent massivement et le triomphe du FIS aux législatives de 1991 est moins ample.

 La résistance

 Au cœur de l’adversité, l’école et l’université sont restées mixtes ! Les statistiques scolaires inversent le ratio sexuel, 60% des bacheliers, deux tiers des diplômés sont des filles. Les diplômées occupent des emplois qui valorisent désormais le travail féminin dans la famille et la société, y compris celui des autres catégories moins instruites. Le mariage n’interrompt plus l’activité professionnelle.

Dans le monde du travail, on retrouve une femme sur trente en 1966 et une femme sur 6 dans les années 2000. Elles réalisent la parité dans les secteurs de l’enseignement et de la santé, dans l’administration. Elles sont mêmes majoritaires dans l’encadrement de base. Elles sont un tiers des juges, ce qui n’est pas rien. Ces années sont aussi faites de luttes pour faire respecter la femme travailleuse. La dynamique de la Commission nationale des femmes travailleuses de l’UGTA concerne 200 000 adhérentes et les implique dans des campagnes qui s’étendent à travers tout le pays. La campagne la plus spectaculaire est celle menée contre le harcèlement sexuel qui débouche sur sa criminalisation en 2004. Mieux ! L’adhésion à cette campagne s’étend aux milieux islamistes.Le droit des femmes à travailler est acquis.

 Le hidjab, qui est venu s’opposer à notre liberté est plus commode que le haïk d’antan,  puisqu’il libère les mains et le mouvement et par une ironie de l’histoire il a facilité l’accès à l’espace public à des milliers de femmes. On peut, de même, observer une coquetterie vestimentaire assumée, en fait une relativisation du message du voile, celui de la soumission des femmes. Le schéma qui nous est proposé par le discours néocolonial dominant est celui d’une essence, d’une nature arriérée de notre peuple. On lui oppose la perfection génétique des peuples d’Europe.

 Ainsi, lorsque nous dénonçons un cas de harcèlement sexuel, les commentaires désignent le coupable : le pouvoir algérien et ses représentants ou alors on accusera la nature barbare de l’Algérien, inapte au progrès. Non ! Tous les pouvoirs de la terre baignent dans les valeurs patriarcales. Le patriarcat est plus radical dans notre pays, mais le harcèlement débute, et il se développe avec l’essor de la précarité et de la misère, avec les contrats temporaires et le travail au noir qui multiplient les occasions de chantage.

 J’ai posté sur facebook des statistiques sur les viols commis en Algérie. Et de nouveau le couplet essentialiste. L’Algérie, l’Algérie.

Encore non ! L’oppression patriarcale, les violences c’est le sort commun des femmes du monde entier. Il y a un viol toutes les 35 secondes aux USA, un viol toutes les sept minutes en France. Pour les violences conjugales : tous les cinq jours, deux femmes sont tuées en France par leur compagnon. Ce n’est qu’en 1969 que les françaises ont eu le droit d’avoir un chéquier, ce n’est qu’en 1974 que le dernier canton suisse a accordé le droit de vote aux femmes. Sait-on que le droit coutumier britannique autorisait le mari à battre sa femme. Qu’y a-t-il donc de spécifique qui nous donne cette évidence d’un sort moins favorable chez nous ? L’abolition des pratiques sociales désuètes et des mentalités rétrogrades tarde à la mesure des retards du développement. Il s’agit d’examiner avec objectivité notre situation et ses particularités. Si notre analyse de notre propre réel est erronée, on ne pourra pas avancer.

Alors, cinquante ans après, qu’en est-il des Algériennes ? Un immense bouleversement est survenu, mais nous voulons plus et mieux. Nous avons connu des joies et des larmes. Nous avons eu beaucoup d’espoirs, nous avons conquis beaucoup de positions et résisté à l’adversité. Les blessures de la régression sont encore là. Les stigmates de la vague rétrograde sont encore présents, mais la vie a refleuri. Le combat a repris et nos filles continueront à monter à l’assaut du ciel.

 Source: El Watan.com

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