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Publié par Saoudi Abdelaziz

C'était à la conférence de rédaction du lundi, le 18 juillet. La nouvelle équipe de direction a annoncé la "restructuration" du China Economic Times. Le journal devait se recentrer sur l'économie, comme l'indique son titre. Autrement dit, fermer son service d'enquête, dirigé par "l'insolent" Wang Keqin.

 

Dès 2002, ce journaliste avait commencé d'agacer avec cinq pleines pages sur la corruption dans la supervision des taxis de Pékin et les charges pesant sur leurs chauffeurs. L'article avait fait grand bruit. Puis Wang Keqin a multiplié les faits d'armes, ce qui lui a valu des menaces et une attaque à coups de barre de fer, en 2007.

 

Pendant plusieurs années, il a ainsi enquêté sur la mort d'enfants empoisonnés par des vaccins dans le Shanxi. Selon son article, un homme d'affaires avait obtenu, en 2006, des autorités de cette province du centre du pays un contrat de sous-traitance des services de vaccination dans sa région, en échange de 400 000 euros. Comme il était préférable de continuer de coller les étiquettes du gouvernement mais qu'elles adhéraient mal dans la chambre froide, le sérum était conservé à température ambiante, y compris l'été. Et le système de réfrigération du camion utilisé pour leur transport, tombé en panne, ne fut jamais réparé. En creusant, il a prouvé le lien entre ces légèretés sanitaires et le décès d'enfants vaccinés dans la région.

 

Son compère, Liu Jianfeng, s'est lui aussi illustré à plusieurs reprises, même si le métier ne lui rapportait que 192 euros par mois en fixe, et au mieux 430 euros mensuels s'il trouvait de bonnes histoires. Comme lorsqu'il est allé fouiner près de Wenzhou après le mystérieux accident de Qian Yunhui, un défenseur des paysans expropriés, qui finit sous les roues d'un camion. Certains de ses articles avaient été annotés par le premier ministre Wen Jiabao en personne, signe que, même au coeur du pouvoir, certains saluaient son travail. Préférant le départ au placard, le téméraire Liu Jianfeng a remis sa démission après quatorze ans au China Economic Times.

 

La surprise, ce n'est pas la fermeture du bureau d'investigation mais plutôt que son équipe de reporters de choc ait pu opérer si longtemps au pays où la liste des sujets tabous est distribuée dans les rédactions chaque matin. La plupart des journaux s'en tiennent à des thèmes qui ne fâchent pas au sommet.

 

Depuis une décennie pourtant, quelques journalistes n'hésitent plus à s'attaquer aux sujets de société sensibles, testant la tolérance du pouvoir. Ils officient au sein de quelques publications, dont le fameux hebdomadaire Week-End du Sud. Leur championne s'appelle Hu Shuli. Elle a pratiquement fondé la discipline et remporté le surnom de "Femme la plus dangereuse de Chine" pour la capacité de ses publications à sortir les scoops en s'abritant malicieusement derrière l'économie, un sujet - relativement - plus ouvert.

 

Parfois, certains de ces journaux progressistes participent eux aussi au système des "rapports internes", ces articles qui ne cachent rien mais dont la diffusion est réservée aux cadres du Parti communiste, dans des publications classées "secret". Leurs journalistes montrent ainsi qu'ils ne sont pas de purs agitateurs politiques.

 

Hu Shuli expliquait lors d'une conférence récente que la tendance actuelle est à la menace par les entreprises et intérêts privés. Un autre journaliste pense, de son côté, que la pression la plus intense vient des gouvernements locaux. Quant à la limite du métier, elle est claire, dit-il : "C'est la politique, ce qui concerne directement le gouvernement central, impossible d'y toucher." Il est par ailleurs recommandé de se tourner vers un sujet qui vaudra le soutien de la société, comme dénoncer l'empoisonnement d'enfants : les autorités locales séviront quand même, mais seront plus embarrassées de le faire.

 

Shen Fei, un professeur de sociologie des médias à Hongkong, réalise une étude sur ces nouveaux journalistes chinois. Deux cent cinquante-neuf d'entre eux ont répondu à son questionnaire, et il établit ainsi le profil type. Motivés par le goût de l'enquête, le sentiment d'avoir un rôle social et, parfois, aussi par la recherche d'une certaine aura, ils sont généralement titulaires d'un diplôme universitaire, ils sont assez jeunes mais ont en moyenne huit ans d'expérience dans les médias. La majorité sont des hommes, mais, "lorsque ce sont des femmes, elles sont portées davantage par une certaine idée de la société que par la recherche de la gloire". La plupart n'envisagent pas de rester plus de cinq ans dans ce métier stressant et peu rémunérateur.

 

L'espoir de certains s'efface un peu, comme Li Datong, ancien responsable du supplément hebdomadaire du Quotidien de la jeunesse de Chine. Particulièrement virulent face aux abus du pouvoir, il s'était mis le département de la propagande à dos, et sa publication fut suspendue en janvier 2006, avant de reprendre deux mois plus tard, sans lui. "Les journalistes d'investigation sont rares, ils perdent du temps, prennent des risques et ne gagnent rien", constate M. Li. Sa conclusion est nette : "Le journaliste ne peut pas lutter contre le pouvoir et le système. Les rédacteurs en chef le pourraient, mais ne le font pas."

 

Pourtant, la fondatrice du département de journalisme de l'université d'Hongkong, Chan Yuen-ying, leur prédit un avenir glorieux : "Il y a tant d'abus en Chine, tant d'histoires qui attendent d'être racontées." Dans un environnement si complexe, dit Mme Chan, ils doivent faire un sans-faute : "La vérité est leur arme. A la moindre erreur factuelle, ils tendraient le bâton pour se faire battre."

 

Harold Thibault. Le Monde, 30.07.11

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