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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

 

DR

 

 

L’ancien gouverneur de la banque central exprime, encore une fois, des diagnostics concis et compréhensibles. Nous avons choisi de publier les articles de trois journalistes qui rendent compte ce matin du « forum de Liberté » dont Aderrahmane Hadj Nacer était hier l’invité.

 

 

Mohamed-Chérif Lachichi, Liberté

“L’argent a cassé le pouvoir de rendre compte. La représentation démocratique a disparu au profit de la mise en place d’une oligarchie.” Pour Hadj Nacer, quand les décideurs se libèrent de l’obligation de rendre compte et de se justifier concernant la gestion des biens publics, la corruption prend alors des ailes. Il explique, d’une manière didactique, que de par sa nature “maffieuse”, la corruption tourne le dos à toute forme d’organisation sociale et ne reconnaît pas au citoyen le droit de participer à la vie politique.

 

Abordant longuement la logique financière qui a favorisé, entre autres méfaits, une exploitation irrationnelle des ressources naturelles, Hadj Nacer a révélé que la “doctrine algérienne”, qui consistait jadis à maximiser les ressources en hydrocarbures, a été reprise par les Norvégiens qui font tout aujourd’hui pour allonger la durée de vie de leurs gisements. “On ne touche pas aux bijoux de famille. On a beau reprocher des choses à l’ancien Premier ministre, Abdelhamid Brahimi, il faut lui reconnaître sa gestion des richesses du sous-sol qu’il cherchait véritablement à préserver pour les générations futures.” Et de s’interroger : “On a, aujourd’hui, des excédents financiers : pourquoi pomper autant ?”

 

En tant que citoyen algérien, Abderrahmane Hadj Nacer demande, à son tour, “un débat public” sur l’énergie. L’ancien gouverneur se dit effaré de savoir que la “chaudronnerie pétrolière” soit importée de Corée du Sud alors que ce pays n’est pas producteur de pétrole. Il se dit également désolé de la fermeture des boîtes d’ingénierie qui ont disparu les unes après les autres, entraînant la dilapidation d’un grand capital technologique accumulé des années durant. En réalité, ce qu’il reproche, en particulier, à nos corrompus, c’est l’absence totale, chez eux, d’éthique et notamment du souci de créer de la valeur ajoutée, des emplois… Dépourvus de moralité, le but de ces derniers est de maximiser leurs profits afin de verser dans l’oligarchie internationale. L’ultime consécration pour eux. D’après l’auteur de La Martingale algérienne (un succès de librairie, s’il en est), le pays navigue aujourd’hui à vue : “Avant, nous faisions tous les cinq ans des projections sur 15 ans. Aujourd’hui, il n’y a plus de ministère du Plan. Les centres de calcul indépendants n’existant plus, les itérations contradictoires ont, aujourd’hui, complètement disparu au point où le ministère des Finances se retrouve sans contre-pouvoir.”

 

Pour Hadj Nacer, les décideurs algériens jouent sur du velours. “Adoubés à l’extérieur, nos dirigeants n’ont plus qu’à acheter à l’intérieur la paix sociale. Pour eux, les capacités d’anticipation ne peuvent être que des capacités de résistance.” Hadj Nacer explique la disparition du ministère du Plan par le fait que ce département ne gérait pas l’argent et qu’il n’avait pas un accès direct à la rente. Sur le registre de la corruption, Hadj Nacer a également évoqué “les éléphants blancs”, ces investissements publics inutiles qui sont, non seulement sans rentabilité aucune, mais aussi sans impact réel sur la population qui paye, elle, pourtant toujours les frais de remboursement.

 

Ces réalisations étant initiées uniquement pour pomper des ressources financières au profit d’une oligarchie. S’agissant du placement des excédents financiers sous lesquels croule, aujourd’hui, la Banque d’Algérie, son ancien gouverneur estime que “le prêt de l’Algérie au FMI n’est pas une erreur”. Et pour cause, selon lui, “un jour ou l’autre, on sera, de nouveau, emprunteur”.Pour Hadj Nacer, le placement d’une partie de nos économies au FMI est sans risque, alors que les fonds déposés au Trésor américain sont aujourd’hui quasiment “irrécupérables”, et cela nonobstant le fait qu’ils ne sont pas bien rémunérés. Il explique qu’en cas de coup dur, les biens disponibles aux États-Unis serviront en priorité aux citoyens américains. Enfin, la solution idoine aurait dû consister, selon lui, à acheter des sociétés, des banques, des firmes automobiles. C’est pourquoi, il regrette que les autorités algériennes aient tant supplié Renault de s’implanter en Algérie alors que la régie française y était hostile. “On aurait pu prendre, à la place, des participations dans Peugeot. On a raté Volvo, mais on aurait pu acquérir Saab pour la somme de deux milliards de dollars.”

 

Sur un autre plan, faute d’absence de “vérité des prix” et sous l’impulsion effrénée de l’import-import, l’Algérie “subventionne”, d’après lui, aujourd’hui, le reste du monde, à commencer par ses voisins immédiats à travers la contrebande.

 

“De toute manière, les besoins nationaux ne suffisent plus à légitimer le niveau actuel des importations.” Il rappellera qu’en l’an 2000, lors de l’élaboration du plan quinquennal, il était seulement prévu l’importation de quelque 35 000 voitures, “un vrai fantasme à l’époque”. “Aujourd’hui, on importe 20 fois plus !” Pour Hadj Nacer, les solutions à nos problèmes économiques (ou autres) ne peuvent qu’émerger du seul génie algérien. Il suffit, pour cela, de “faire confiance à nous-mêmes et à notre histoire”.



 

 

Melissa Roumadi, El Watan

Quelles sont les répercussions de la crise financière internationale sur l’Algérie ? Les économistes produisent depuis quelques mois divers points de vue à ce propos. Invité hier par le forum du quotidien Liberté à se prêter à l’exercice, l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, Abderrahmane Hadj Nacer, a développé, dans un brillant exposé, une vision atypique de la question. Exposé qui lui a valu de brasser large, du capitalisme financier aux problématiques du pouvoir en Algérie en passant par la guerre des monnaies, l’enjeu du Sahel, la corruption ou encore le secteur informel.

 

 

D’emblée, l’économiste estime que la crise financière internationale résulte d’un déséquilibre des pouvoirs aux Etats-Unis permettant au capitalisme financier de l’emporter sur le complexe militaro-industriel et sur le pouvoir pétrolier. Ce qui a permis la naissance d’une oligarchie qui ne se soucie que de la logique d’accumulation. Cette oligarchie n’a pas besoin, selon lui, d’une classe moyenne, mais plutôt d’une classe de technocrates chargée de garantir l’encadrement des populations. Rôle dévolu jusque-là au wahhabisme saoudien, par exemple, dans le Monde arabe.

 

 

Or la problématique pour le cas particulier de l’Algérie, dans un monde où cette oligarchie tente d’imprimer des transformations sociales et où les révoltes des Indignés ou du Printemps arabe essayent de rééquilibrer les pouvoirs, est une problématique de pouvoir politique. Pour M. Hadj Nacer, le pouvoir ou les décideurs en Algérie ne sont pas préoccupés par le fait d’acquérir une légitimité en interne, mais beaucoup plus par le fait de se faire adouber de l’extérieur. Si l’orateur prêchait en terrain conquis, il a précisé que la finalité, pour ces décideurs, est de rejoindre l’oligarchie internationale, laquelle accapare des richesses au détriment des masses.

 

 

Ainsi, la volonté de ces derniers de maintenir l’assujettissent de la population s’explique. Un assujettissement qui passa par un encadrement wahhabite mis en échec en octobre 1988. Puis, depuis, par un nouvel encadrement religieux que le pouvoir politique met en place mais renie.

 

 

Cette situation explique aussi la domination de la sphère informelle en Algérie. Pour M. Hadj Nacer, un pouvoir en mal de légitimité et informel a besoin de mode de fonctionnement informel de la société. De même que la logique d’accumulation, dans laquelle se trouvent actuellement les décideurs, explique les subventions au profit de l’import-import ainsi que l’injection de masses monétaires importantes dans le circuit via l’augmentation des salaires, sans hausse de la productivité. Ce qui a pour conséquence une inflation galopante. Inflation que l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie a qualifiée de «vol organisé» au détriment des classes moyennes au bénéfice des plus nantis.

 

 

L’enjeu du Sahel

 

 

M. Hadj Nacer a également commenté les scandales de corruption ayant récemment fait la une de la presse. Il estime que si la corruption existe partout, les décideurs de nombreux pays s’assurent que l’achat effectué profite à toute la population. Ce qui n’est pas le cas en Algérie vu le peu de crédit que les décideurs accordent à leur légitimité en interne. Et d’ajouter que les enquêtes pour corruption déclenchées récemment en Italie résultent de la volonté des Italiens de rééquilibrer les pouvoirs et lutter contre une oligarchie personnifiée en Berlusconi.

 

 

L’ex-gouverneur de la Banque centrale, invité à s’exprimer sur les tensions dans le sud du pays, met en cause l’ethnocentrisme du pouvoir algérien qui a mis fin au principe d’équilibre régional. Il a considéré dans ce sens que les populations du Sud, tout comme celles en Kabylie, lesquelles affichent leur attachement à la patrie, veulent être associées à la gestion de la cité. Et d’ajouter que les Touareg et les Arabes du Sud «se demandent pourquoi ceux du Nord se comportent comme des colons dans leur propre pays !» Une question qui revêt toute son importance lorsqu’on connaît les enjeux actuels dans le Sahel. A ce propos, M. Hadj Nacer a estimé que de toute son histoire, c’est la première fois, aujourd’hui, que cette région a l’occasion de se développer. Car le Sahel est la plus grande surface de terres arables, en plus des richesses du sous-sol dont elle dispose.

 

 

Des enjeux qui n’auront pas échappé à des pays comme la France. Des enjeux d’ailleurs nécessaires à sa survie et dont elle ne prend conscience, selon l’économiste, qu’en retard.Bref, la situation dans laquelle se trouve l’Algérie actuellement n’est pas reluisante et si elle perdure, le pays va, selon l’orateur, «droit dans le mur». Cependant, celui-ci insiste sur le fait que le jeu n’est jamais fermé. Les solutions sont à trouver dans la laïcité et dans le retour aux sources en matière de démocratie participative. Pour M. Hadj Nacer, la nouvelle Constitution n’apportera pas de changement vu le formalisme avec lequel sont menées les consultations à ce propos. Il pense qu’un débat public autour du secteur des hydrocarbures serait plus pertinent.

 

 

Chérif Bennaceur, Le Soir d’Algérie

 «Je ne crois pas à cette fadaise», déclarait hier l’économiste Abderrahmane Hadj-Nacer qui était l’invité du Forum du quotidien Liberté, à propos des menaces d’éclatement du pays. Selon l’auteur de La Martingale algérienne, un essai paru récemment aux Editions Barzakh, les populations réputées entretenir des tendances sécessionistes, notamment les Kabyles sont, a contrario des idées reçues ou volontairement entretenues, «le cœur du pays».

 

Idem, relève-t-il, pour les populations du Sud du pays, celles qui vivent au sud de El Goléa, où les revendications d’une meilleure justice sociale s’intensifient actuellement. Et cela même si Abderrahmane Hadj-Nacer constate un «déséquilibre de pouvoirs», une situation où l’équilibre social, la préservation des intérêts des populations méridionales ne semblent pas constituer des priorités pour les centres de décisions et autres acteurs du jeu politique. Voire, les gens du Sud se montrent critiques vis-à-vis de ceux du Nord, semble opiner l’hôte de Liberté, et leur adressent l’invite suivante : «Arrêtez de vous comporter comme des colons».

 

Or, l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie observe que le problème se pose davantage en termes de logique de pouvoirs, de déséquilibres de pouvoirs, voire d’une prégnance d’une logique centripète, privilégiant davantage l’externe que l’interne. Laissant entendre que le débat qui a marqué le Congrès historique de la Soummam (1956) à propos de la primauté de l’intérieur sur l’extérieur se poursuit dans un contexte différent, Abderrahmane Hadj-Nacer déplore la tendance d’aucuns à privilégier l’externe, l’aval de l’autre que celui local. Et cette logique centripète, il la voit également présente concernant la corruption, les affaires de malversations. Certes, la corruption existe partout, précise l’économiste. Ce dernier constate cependant qu’a contrario de la règle générale, l’acceptation d’aucuns à être corrompus en contrepartie de la satisfaction d’intérêts socioéconomiques, le contexte algérien est tout autre. Ainsi, les corrompus, les gens corruptibles pensent davantage à intégrer l’oligarchie financière internationale qui participe à la situation de déséquilibre mondial, à obtenir «la reconnaissance internationale», qu’à se soucier des intérêts internes, développer des projets de développement utile, à rendre compte à la population.

 

Il en est également de la hausse de l’inflation, Abderrahmane Hadj-Nacer relevant que les revalorisations salariales, concédées dans le contexte de prix figés et d’une production nationale inexistante, encouragent de facto, la hausse des prix dans plusieurs niches d’activité (produits frais, automobile, immobilier...) mais aussi constituent «des subventions accordées au reste du monde». Et donc, c’est une logique centripète qui domine dans un contexte où la planification, la capacité d’anticiper et de prévenir les crises et y résister, le développement d’une ingénierie nationale, l’existence de contre-pouvoirs font défaut, suite à cette logique de suprématie de l’extérieur. Or, la nécessité de rétablir l’équilibre des pouvoirs s’impose, observe l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie.

 

Il s’agit, certes de «faire confiance à la population» mais aussi de mettre en place un système de légitimation populaire à même de faire contrepoids à l’emprise de l’oligarchie financière de plus en plus active, laïciser et libérer la société de toute forme d’encadrement idéologique et d’«abêtissement de l’individu», et promouvoir le développement réel des classes moyennes. Dans ce contexte, l’opportunité d’un débat public sur les hydrocarbures se pose selon Abderrahmane Hadj-Nacer qui plaide également, pour la création d’un fonds souverain, fi de toute logique d’accumulation financière de court terme. Comme il estime, tacitement, que le prêt accordé au Fonds monétaire international aurait pu être lié à une contrepartie, le risque que l’Algérie recourre encore à l’emprunt n’étant pas à écarter, mais pourrait être cependant atténué par une participation à la prise de décision au sein de cette organisation internationale.

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