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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Article paru dans le  numéro 125 de Politique africaine consacré à la Libye sous le titre : « La Libye révolutionnaire ».

 

 

 

Lien : Maghrebemergent


Une ère de plus de quarante ans de populisme autoritaire se referme en Libye. Appuyée sur une dynamique populaire, la contestation qui a mis fin au pouvoir de Kadhafi s’inscrit dans le prolongement des mouvements protestataires du « printemps arabe », et dans le temps long d’un profond bouleversement à l’échelle de l’ensemble du monde arabe. Cependant, en Libye, la contestation s’est manifestée avec une singularité qui va au-delà d’une simple déclinaison locale de ces mouvements.    

 

 

Au contraire de la Tunisie, de l’Égypte, du Yémen ou même de la Syrie, la contestation a connu une militarisation forte et rapide, alors que le développement inattendu pris par la guerre civile a ouvert la voie à l’intervention des puissances occidentales. La militarisation du conflit, en entravant le développement d’une mobilisation démocratique et civile, a jeté de fortes incertitudes sur les perspectives de démocratisation du pays. Non seulement l’intervention étrangère a-t-elle des conséquences géostratégiques majeures pour le pays et son environnement régional – comme l’illustre la situation au Nord Mali – mais, en interférant dans le processus de reconstruction nationale et de production identitaire, elle constitue également un facteur de perturbation des possibilités d’une transition démocratique.

L’ère Kadhafi se clôt dans le fracas et le tumulte. Depuis le spectacle de milices armées imposant brutalement leur loi et s’affrontant entre elles, jusqu’aux multiples liquidations physiques expéditives, dont celle de Kadhafi lui-même, en passant par les velléités sécessionnistes comme celles de la Cyrénaïque, les représailles intertribales, les affrontements interethniques ou les expéditions punitives contre les migrants, l’image que renvoie à première vue la Libye de l’après-Kadhafi est celle d’un pays qui se militarise et se fragmente sur des lignes de fractures claniques, tribales ou locales. L’absence d’autorité centrale, le repli sur des identités claniques et religieuses et les tiraillements centrifuges constituent des obstacles réels à la reconstruction d’un État de droit, voire d’un État stable tout court.

 

L’analyse diffusée par les commentateurs politiques et dans les médias explique cette situation notamment par l’absence de tradition étatique, l’existence d’identités régionales fortement distinguées et la vigueur des structures tribales. La « résurgence » de ces dernières, preuve de l’incapacité du régime de Kadhafi à les éroder, opérerait comme un retour du refoulé d’une société fonctionnant dans « l’évitement » de l’État (1). Cet évitement aurait fait de la tribu « l’alternative à l’État », la « campagne concertée et permanente [de Kadhafi] contre l’État » renvoyant à des « résonances profondes chez les Libyens » (2). En effet, si l’on en croit John Davis, « les notions relatives au non-État (statelessness) sont fréquentes dans la société libyenne et expliquent, jusqu’à un certain point, à la fois la rhétorique de Kadhafi et les pratiques sociales (3) ». Lisa Anderson, défendant « l’idée qu’il n’y a pas d’État en Libye » et suivant « Hegel en considérant que la société civile est le reflet de l’État », va, elle, jusqu’à affirmer qu’« il n’y a pas de société civile » en Libye (4). Un propos que ne démentirait pas le colonel Kadhafi puisqu’on retrouve, à la veille de sa chute, la même affirmation dans sa bouche, clamée comme une prophétie autoréalisatrice : « le concept de société civile ne peut pas s’appliquer en Libye (5) ». Et en hégélien qui s’ignore, il en donne l’explication dialectique dans un discours télévisé le 28 janvier : la Libye est « entièrement civile », au contraire de l’Occident où se distinguent « une société officielle gouvernementale et une société civile (constituée) d’institutions non gouvernementales » (6).

 

En fait, cette affirmation a plutôt résonné comme une prophétie autodestructrice puisque vingt jours plus tard, le 17 février, un mouvement parti de la fraction la plus emblématique de la société civile, celle des avocats, aboutit à un large mouvement de contestation nationale qui, de Benghazi à Tripoli en passant par Misrata, fait vaciller le régime avant que celui-ci ne se reprenne avec une violence totalement disproportionnée, donnant au conflit un cours militarisé.

 

Même s’il ne manquait pas de facteurs de fragmentation, le mouvement protestataire s’est déployé dans une dynamique de dépassement de ceux-ci. Parti de Benghazi, région traditionnellement frondeuse, il a vite gagné des villes côtières de l’ouest comme Misrata, importante et ancienne ville industrieuse, ou Zaouia à 50 km de Tripoli, qui sont tombées dans les mains de l’opposition, tout comme certains quartiers au cœur même de Tripoli. Sans avoir l’importance de ceux de la Tunisie ou de l’Égypte, les réseaux sociaux ont joué un grand rôle dans la montée de la contestation, en relayant des appels à manifester. Une des figures les plus emblématiques de cette contestation était alors le blogueur Nabbous, qui a réussi à contourner la censure sur Internet et à créer une chaîne télévisée avant d’être abattu par un sniper. De nombreux jeunes ayant étudié à l’étranger, comme Nabbous, ou issus de la diaspora et revenus en Libye pour se joindre au mouvement de contestation, ont constitué l’ossature initiale du mouvement. Cette contestation influencée par les événements dans les deux pays voisins est montée parallèlement à une contestation antérieure qui, depuis plusieurs mois, s’exprimait dans des manifestations organisées chaque semaine devant le palais de justice de Benghazi. Menées par le Collectif des familles des disparus de la prison d’Abou Salim (7) et leurs avocats, elles rappelaient par certains aspects celles des « Folles de la place de Mai » à Buenos Aires ou encore celles des mères des disparus pendant la décennie noire en Algérie (8). C’est l’arrestation du défenseur des droits de l’homme, Fethi Tarbel, l’un des avocats les plus connus du pays, devenu par la suite membre du Conseil national de transition (CNT), qui déclenche les protestations le 15 février, deux jours avant la date prévue des manifestations.

 

L’extension, le surlendemain, des manifestations à tout le pays et leur répression dans le sang font basculer le pays dans un mouvement de révolte généralisé, conforté par le ralliement de militaires de haut rang et de dignitaires du régime. Ensuite, lorsque l’alternative militaire s’impose à la population, le mouvement insurrectionnel s’organise sur la base d’une large mixité sociale où l’origine tribale ne pèse pas, comme l’atteste la composition des unités combattantes insurgées (9).

 

Si, en Égypte ou en Tunisie, l’armée (10), dans un réflexe de préservation institutionnelle, a désavoué les chefs d’État et précipité leur chute, l’armée libyenne était trop déstructurée et marginalisée pour prétendre jouer ce rôle. Au contraire, la fragmentation de l’appareil sécuritaire libyen (« tribalisation » de l’armée, atomisation et morcellement des forces de sécurité, usage de milices, d’unités prétoriennes patrimonialisées et de mercenaires) allait plutôt systématiser l’usage de la violence au sein même de la société.

 

La politique d’atomisation des forces de sécurité décrite par Saïd Haddad dans ce dossier illustre la politique de fragmentation menée par le pouvoir de Kadhafi à l’égard de tous les rouages institutionnels et de toute entité susceptible de s’autonomiser, empêchant ainsi l’émergence d’une structure bureaucratique étatique et de relais institutionnels opérationnels. L’« État fragmenté » ainsi érigé a construit une relation désinstitutionnalisée et fragmentaire avec la société. Chacune des composantes de la société est assignée à une identité et négocie en tant que segment avec le pouvoir. Les particularités de ces dynamiques sociales et politiques ont déterminé les modalités spécifiques de la chute du régime. Aussi est-ce sur l’analyse du pouvoir kadhafien, et notamment du type d’État qu’il a érigé et de la révolution qui y a mis fin, que ce dossier entend revenir. Il se propose d’interroger ce pouvoir à travers ses pratiques concrètes et ses ressources (sécuritaires, idéologiques, historiques, diplomatiques, sans oublier la rente pétrolière et le travail immigré) pour tenter d’éclairer l’exceptionnelle longévité de ce régime et, en creux, les modalités spécifiques de sa chute et leurs conséquences. En filigrane, se trouve posée la question de la spécificité de l’État libyen revendiquée par ses dirigeants. Est-ce que toute forme d’État a été abandonnée au profit du « pouvoir direct des masses » comme le soutiennent les dirigeants libyens qui en font leur principal registre de légitimation ? La « Jamahiriya » – néologisme construit autour du radical jamahir- (masses), pour remplacer les notions de dawla (État) et de jumhuriya (République) – a-t-elle donné lieu à des institutions spécifiques ou n’a-t-elle été qu’une déclinaison singulière d’une autocratie ? La configuration politique produite constitue-t-elle une particularité en Afrique et dans le monde arabe ou s’agit-il au contraire d’une déclinaison relativement banale de l’État néo-patrimonial ? Comment la construction de cette configuration a-t-elle interagi avec l’expression d’identités primordiales aujourd’hui réactivées ?

 

 

Les liens primordiaux dans l’arène politique

 

Avant que certains chercheurs la soulignent, la promotion d’identités politiques non-étatiques a d’abord été revendiquée par Kadhafi. Elle s’accompagnait d’une rhétorique antiétatique et de la promotion d’une culture de la défiance envers l’État servant à légitimer l’autoritarisme populiste et la personnalisation du pouvoir du Guide. Le pouvoir kadhafien a fonctionné dans la pratique sur un mode rétif à toute institutionnalisation et selon une fragmentation et une dissémination organisée des instruments de pouvoir. Cette conception a-étatique se doublait d’une exaltation ambiguë de la tribu faite à la fois de dénigrement des réalités tribales dénoncées comme archaïques et de la célébration d’une tribu idéelle conçue comme la pierre angulaire de la nation. Dans la pratique, l’évitement des rouages institutionnels et leur déstructuration ont été en partie compensés par la promotion du cadre tribal au rôle de relais et d’instance de négociation avec la population, l’investissant ainsi d’une fonction politique inédite à cette échelle. La déstructuration des rouages institutionnels et l’instrumentalisation du fait tribal sont ainsi les éléments complémentaires d’une stratégie de pouvoir dont l’objectif est l’évitement de la société civile.

La réalité d’un État-nation caractérisé par la fragilité de ses institutions et la faiblesse de son emprise sur la société n’est pas une spécificité libyenne mais concerne, à des degrés divers, la plupart des pays africains et arabes. La formation de l’État s’y est également souvent accompagnée de la persistance de formes de structuration sociale marquées, dans une mesure variable, par le facteur ethnique ou tribal (11). Mais des transformations profondes ont affecté le lien tribal : même si elles restent pour une part inachevées, elles l’ont affaibli et en ont modifié la nature, y compris en Libye.

 

Le conflit libyen renouvelle la question de la place du tribalisme, et plus généralement de la référence aux liens de solidarité primordiale, notamment dans leur rapport à l’État. La redécouverte et la réutilisation, au xxe siècle, des écrits d’Ibn Khaldoun sur le modèle tribal du Maghreb du xive siècle nourrissent et légitiment des approches qui, se voulant plus proches des spécificités locales, entendent redonner de l’importance à la solidarité lignagère et la mettre au cœur de l’interprétation des processus politiques contemporains.

 

C’est par les idiomes de la parenté et de la tribu qu’Ibn Khaldoun explique en effet les cycles de domination et de violence qui ont conduit à une succession de dynasties au Maghreb. Les tribus rurales (bédouines), animées par de forts liens de solidarité fondés sur les liens de sang, font usage de leur force pour arriver à la domination de l’État citadin. Une fois leur but atteint, ces groupes voient leurs liens, fondés sur la asabiyya (« l’esprit de corps » tribal), se relâcher au contact de la citadinité, et sont à leur tour à la merci d’autres groupes surgis du monde bédouin et unis par des liens plus forts (12).

 

Le modèle de lignage segmentaire, initié par Edward Evans-Pritchard et fondé pour partie sur ses travaux sur la Cyrénaïque (13), est ensuite développé par Ernest Gellner sur la base de travaux sur les tribus du Haut-Atlas marocain (14). Ces représentations égalitaires et communautaires de la tribu inspirent et marquent les travaux sur la tribu au xxe siècle, à l’échelle de toute l’aire arabo-musulmane. Acéphale et égalitaire, le système tribal serait ainsi composé de segments lignagers en opposition complémentaire et se prêtant mal à tout leadership stable. Il fonctionnerait par un jeu d’alliances et de rivalités entre segments lignagers égaux entre eux dans un double processus structurel de fission et de fusion.

 

Ce modèle a notamment servi de grille de lecture de la dissidence dans le Maroc indépendant, en pointant la fonction intégrative du conflit et en insérant la dissidence (al-siba) dans le système politique contemporain (15). Il a été reproché à la théorie segmentaire de ne pas donner de place à la stratification sociale ni au rôle de l’État (16), mais surtout de moins relever d’une analyse sociologique que d’un « folk model », d’une conceptualisation que se font les populations concernées de leurs rapports sociaux. Selon Clifford Geertz, ces liens relèvent de la construction culturelle à travers laquelle une société interprète son expérience et s’imagine comme communauté d’interconnaissance (17) – un point de vue plutôt émique qu’étique de la tribu. C’est autour de ce décalage que se nouent d’ailleurs les plus importantes des divergences qui opposent, dans les années 1970 et 1980, les spécialistes du monde arabe « entre ceux qui t[iennent] l’organisation tribale comme la structure organisant les relations sociales dans cette région et ceux qui vo[ient] en elle une culture reflétant le point de vue et l’interprétation du monde des groupes qui s’y référ[ent] (18) ». Ne serait-ce que comme performance discursive, comme culture plutôt que comme structure, le tribalisme est bien présent dans l’arène sociale et étatique, quel que soit le degré d’importance qui lui est attribué. Mais ses manifestations ne sont pas pour autant une reproduction des schèmes anciens. Elles ne peuvent être appréhendées que dans le contexte des puissantes transformations socio-économiques que la région a connues et qui ont profondément affecté les groupes de solidarité.

 

 

De la solidarité tribale au « clientélisme fonctionnarisé »

 

Le cadre tribal avait commencé à être profondément bouleversé en Libye dès la période précoloniale et avant même que la modernité n’investisse le pays. En effet, pendant la domination ottomane (1551 à 1911), il y eut une longue période (1711-1835) d’émergence d’une dynastie « autochtonisée » ou « créolisée », la dynastie Karamanli, qui s’est affranchie d’Istanbul avant que l’État ottoman reprenne le contrôle direct sur la Libye. Cette longue parenthèse a jeté les prémices d’un État moderne plus ancré dans les réalités locales et dément les affirmations hâtives sur l’inexistence d’expérience étatique en Libye avant l’État « greffé » à l’indépendance (19).

 

L’ordre tribal préexistant s’en voit affecté, même et peut-être surtout lorsque se referme cette parenthèse. En effet, pour réussir le rétablissement direct de leur administration après une longue période de rupture, les Ottomans choisissent d’intégrer les élites locales en associant notamment les notables ruraux aux structures de gestion de l’État. La conséquence en est que « l’organisation sociopolitique tribale cède le pas à l’essor de relations de clientèle, basées sur l’échange de biens et services entre des individus de statuts socio-économiques différents et dont l’accès aux ressources est inégal (20) ». En l’instrumentalisant, les Ottomans altèrent profondément le lien tribal et le banalisent dans le clientélisme. Le processus d’érosion du cadre tribal, avec des rythmes variables, se poursuit sur plus d’un siècle et demi pour finir par passer « d’un tribalisme institutionnalisé à un clientélisme fonctionnarisé (21) », qui connaît son plein épanouissement sous l’ère Kadhafi. Entre-temps, l’occupation italienne (1911-1943), notamment dans sa deuxième phase d’administration directe et violente (à partir de 1922), a un impact ambivalent sur l’influence exercée par les tribus. L’exclusion des Libyens de toute participation à la gestion du pays entraîne leur repli sur les tribus, dont l’influence augmente par leur résistance à la colonisation. Simultanément, la lutte anticoloniale, avec notamment le rôle de la confrérie sénoussie comme force fédératrice, favorise la transcendance des appartenances tribales dans un sentiment national. Le mode de fonctionnement tribal qui retrouve une vigueur à l’indépendance, favorisé par la monarchie qui cherche par là à compenser la faiblesse de son appareil administratif, se décline plus que jamais sur le mode clientéliste.

 

C’est ce clientélisme, cadre d’un affairisme effréné nourri par une rente pétrolière en croissance, qui, par les déchirements et l’instabilité qu’il engendre, précipite la chute de la monarchie. Mais il altère en même temps encore davantage le lien tribal en le réduisant plus que jamais aux concurrences clientélistes, et le discrédite. C’est dans ce contexte qu’intervient le coup d’État de Kadhafi qui veut rompre avec le fonctionnement tribal : les douze membres du Conseil de commandement de la Révolution (CCR) originaires de tribus différentes ne sont pas non plus issus des branches les plus prestigieuses, et l’appartenance de Kadhafi à une petite tribu, apparaissant comme peu menaçante en termes d’influence, contribue sûrement à assurer son leadership. Ses premières mesures, notamment la loi du 25 mai 1970 sur le pouvoir local, visent à évacuer la dimension tribale de l’organisation administrative du pays. Pourtant, Kadhafi remet ensuite le fonctionnement tribal au cœur de son système et le pousse bien plus loin, procédant « à un travail de réappropriation de l’appareil d’État et à l’invention d’un régime politique qui relève davantage de la tradition tribale libyenne que ne l’a été la monarchie (22) ».

 

 

L’assignation tribale et la réinvention de la tribu

 

Soumis à un remodelage permanent des alliances et à un reclassement continu des fractions et familles, le paysage tribal connaît sous Kadhafi un aiguisement des inimitiés, une montée des agressivités et une fragmentation plus grande, alors même qu’il devient le réceptacle exclusif vers lequel sont rabattues les demandes sociales et les attentes personnelles de promotion. Les tribus se voient à la fois tenues pour responsables du contrôle social de leurs membres et associées à la répression des oppositions, auxquelles est toujours accolé un marqueur tribal. Ces processus entraînent les tribus dans une logique fragmentaire violente.

Cette évolution, qui s’est affirmée à mesure que Kadhafi asseyait son pouvoir personnel et marginalisait les rouages institutionnels – potentiels espaces de « résistance technocratique » –, connaît sa pleine expression à partir des années 1990, lorsque les difficultés de l’embargo compliquent et réduisent l’emprise du pouvoir sur la société. Encore plus explicitement et directement qu’auparavant, celui-ci fait alors du cadre tribal son instrument d’encadrement et son canal de négociation avec la société, ne s’encombrant plus des structures « révolutionnaires » où s’organisaient informellement l’expression et la médiation tribales. L’exemple le plus emblématique de cette évolution est d’abord l’institution des Commandements populaires et sociaux (CPS). Dès le début des années 1990, le centre politique mobilise autoritairement notables et dignitaires tribaux en les missionnant pour l’identification et la formulation des besoins locaux, auxquels il répond directement en court-circuitant les ministères concernés. Les chefs tribaux, qui accèdent dans les CPS au rang d’interlocuteurs locaux officiels, côtoient dans ces structures des militaires hauts gradés et des hommes de confiance de Kadhafi, originaires de la même localité qu’eux. La présence de ces derniers doit faciliter le contact direct avec le centre politique et le contrôle du respect de l’allégeance vis-à-vis du centre. L’affichage tribal est encore plus affirmé dans la Cyrénaïque, région plus frondeuse, où le pouvoir a besoin de davantage de relais et où il crée en 1998, à la suite des CPS, des structures appelées explicitement « clubs tribaux ».

 

Cette structuration volontairement tribalisante de la société prend appui sur un processus idéologique de réinvention de la tribu. Ainsi les CPS sont-ils officiellement chargés de construire et de légitimer des filiations tribales, et même de rechercher « l’ancêtre commun » (Eljad El Awhed) pouvant justifier des regroupements tribaux. Les clubs tribaux, eux, ont particulièrement pour mission de renforcer les liens des jeunes avec leur tribu et leur région, organisant une sorte de « retour », sous pression, à la tradition tribale. Enfin, le rôle essentiel conféré à ces structures est de combattre toute opposition en leur sein mais aussi « l’infiltration de tribus hostiles », réinventant ainsi la fonction makhzen (23) et poussant surtout à la politisation des relations intertribales et au sein de la tribu. Cette dimension de politisation des rapports tribaux a toujours fondé le rapport du pouvoir aux tribus, même camouflée sous une phraséologie révolutionnaire, mais elle se voit renforcée sous Kadhafi, accentuant le potentiel de violence.

 

L’ancrage de la violence dans les rapports tribaux est consacré officiellement par le vote, en 1994, par le Congrès général du peuple, d’une loi instituant une sanction collective à l’encontre de l’ensemble de la tribu pour tout fait d’opposition d’un de ses membres. L’année précédente, une tentative de coup d’État attribuée à des officiers originaires de la tribu des Warfalla donne lieu à une terrible répression à l’encontre de l’ensemble de la tribu – répression largement médiatisée (24) dans laquelle le pouvoir a souhaité impliquer directement, pour son exécution, les dignitaires de la tribu, en procédant à des exécutions au sein même des villages avec l’accord des cheikhs (25). Près de vingt ans plus tôt, en 1975, la mise à l’écart d’El Mehichi, compagnon de la première heure de Kadhafi, au prétexte d’une tentative de coup d’État, avait également eu pour conséquence une épuration de tous les originaires de la ville de Misrata, dont il était issu, alors que cette ville aux vieilles traditions commerçantes et industrieuses, difficilement identifiable à une tribu, fournissait une bonne partie des cadres de l’État. À l’époque, cette mise à l’écart s’accompagne du réveil et de l’instrumentalisation d’anciennes animosités régionales et tribales. Recherchant de nouveaux appuis et une nouvelle alliance, Kadhafi, se tourne expressément vers la tribu des Warfalla en raison de la vieille inimitié opposant cette puissante tribu bédouine à Misrata (26).

 

En 1994, lorsqu’est votée la loi de sanction collective, sont mis sur pied des « comités d’épuration et de lutte contre la corruption » dans un contexte de montée des contestations. Se présentant comme une réponse aux protestations contre la corruption, ils vont dans les faits pratiquer une « épuration » visant à contrarier les processus d’accumulation qui prennent place hors des appartenances tribales identifiées comme loyales. Il s’agit ainsi de « paralyser toute formation possible d’une nouvelle élite économique [pouvant être] concurrente pour le pouvoir en place (27) ». Ces comités deviennent un instrument de remodelage du paysage économique sur la base de l’appartenance tribale et de la loyauté politique et marquent une étape supplémentaire dans la volonté de « tribaliser » les rapports sociaux.

 

Pour mieux affirmer la dépendance à son égard de ces intermédiaires, le pouvoir les choisit le plus souvent parmi les branches les moins prestigieuses et les moins puissantes, redessinant les hiérarchies au sein des tribus. De la même manière, lorsque Kadhafi, après son arrivée au pouvoir, contracte son deuxième mariage avec une femme des tribus de l’est qui étaient traditionnellement des soutiens de la monarchie, le caractère politique de cette alliance apparaît évident. Mais, s’il choisit bien son épouse parmi la tribu prestigieuse des Baraâssa, son choix se porte sur une fraction parmi les moins prestigieuses, les Farkach.

 

 

Liens primordiaux, changement social et contestations

 

Le processus de « retribalisation » de la société en Libye est mené à contrecourant des évolutions sociales les plus évidentes. Il se développe notamment à rebours d’un processus d’urbanisation particulièrement intense, qui a complètement déstructuré les ancrages territoriaux tribaux. Néanmoins, au Maghreb, les logiques rurales de façon générale, et les logiques tribales en particulier, se sont souvent transplantées en ville, créant un phénomène de « rurbanisation » avec des regroupements communautaires par quartier (28). La Toponymie en ville, en Libye, a ainsi souvent une référence tribale. Mais, tout comme ailleurs au Maghreb, où la stabilisation de l’urbanisation et sa durée ont produit de nouvelles identités citadines (29), les populations des villes libyennes ne croissent plus par apport migratoire et une large majorité de Libyens sont citadins depuis au moins deux générations : dès 1975, le taux d’urbanisation est de 61 % et, en 1980, il est de 70 %. De plus, la majeure partie des urbains se concentre dans quatre villes, Tripoli à elle seule regroupant 28 % de la population totale. Enfin, un facteur fondamental peut témoigner sans équivoque d’une réelle citadinité des Libyens et de l’érosion de la logique tribale : l’indice de fécondité est descendu de 7,57 enfants par femme en 1970, à l’arrivée de Kadhafi au pouvoir, à 2,5 en 2011, l’année de sa chute (30). Un tel comportement démographique, qui réduit la probabilité d’une descendance mâle, base de la reproduction du système de parenté et de l’ordre tribal, indique bien que les stratégies démographiques et matrimoniales se sont affranchies de la logique tribale.

 

Loin de traduire une perméabilité aux réalités sociales, le processus de « retribalisation » est au contraire une action volontariste visant à contrer les évolutions sociétales, comme l’illustre une très singulière disposition dans les années 1990. Alors que le processus d’urbanisation est déjà très avancé, elle fait des membres de la tribu les propriétaires exclusifs du parc immobilier de la ville située dans leur ancien terroir pastoral, tentant ainsi de recréer une assise territoriale pour alimenter un regain de la asabiyya. Cette disposition, au vu de l’ancienneté et de l’ampleur de l’urbanisation dans les grandes villes, ne pouvait de fait avoir d’effets que dans les petites villes nouvellement gagnées par l’urbanisation, faisant du foncier une ressource et aiguisant les inimitiés tribales.

 

Le vécu des Libyens au quotidien atteste également que les identités acquises ont pris le pas sur les relations de type tribal. Il en est ainsi des réseaux de débrouille qui supplantent les carences de l’État ou contournent son arbitraire et qui se structurent, dans les grandes villes, pour l’essentiel autour de l’appartenance professionnelle ou du voisinage. L’étalement spatial des villes et le desserrement urbain ont largement remis en cause les noyaux de regroupement communautaire qui ont accompagné les débuts de l’urbanisation, et ont produit une mixité favorisée notamment par les coopératives immobilières professionnelles (31). Les filières du petit commerce informel, en marge des circuits des gros opérateurs liés au pouvoir, constituent également le lieu d’une mixité qui s’étend jusqu’aux migrants d’origine arabe ou subsaharienne. Celle-ci est révélée au grand jour pendant le soulèvement, où autant les groupes insurrectionnels armés que les réseaux de soutien à l’arrière se structurent essentiellement sur une base socioprofessionnelle, s’appuyant sur des réseaux antérieurs, la dimension tribale étant tellement peu prégnante que la plupart des combattants ignorent l’appartenance tribale de leurs compagnons d’armes, comme le montre Arthur Quesnay à partir de ses entretiens avec les insurgés (32). Même si la tribu peut intervenir, en marge, sur des aspects privés (litige entre deux personnes, conclusion d’un mariage), elle est dépassée par la mobilisation insurrectionnelle. Les seuls groupes armés ayant une certaine homogénéité tribale sont ceux constitués à l’intérieur, dans les petites localités sans brassage de population.

 

Le degré de militarisation, rapporté à la population, y est plus fort, comme dans le cas de Zenten, car la tribu s’y investit dans une stratégie visant à peser sur les futurs rapports de force. Grâce à la résilience de l’asabiyya, la tribu peut mobiliser un important potentiel militaire, cette opérationnalité disproportionnée étant d’autant plus forte que le mouvement insurrectionnel est le fait de mobilisations locales et décentralisées, dont le décloisonnement et l’unification sont entravés par l’extrême violence et l’internationalisation rapide du conflit. La tribu se trouve ainsi proportionnellement plus opératoire que son poids social et démographique le laissait présager. L’occupation et le pouvoir de la tribu de Zintane, sur le lieu stratégique et symbolique de l’aéroport de Tripoli, illustrent, en un condensé, la difficulté d’affirmation, dans le champ politique, des nouvelles réalités sociétales. Mais ce « déploiement militaire » d’une milice tribale ne tient nullement de la guerre tribale ou d’une quelconque prise de pouvoir de ruraux sur la ville – dans la reproduction d’un schéma khaldounien. Il est au contraire le produit d’une logique de recherche du meilleur positionnement dans un nouveau contexte de guerre et d’incertitude. En l’occurrence, la sécurisation de l’aéroport sert de levier pour se rapprocher du CNT et négocier avec lui (33).

 

 

L’Etat hypertrophié et ubiquiste de la « massocratie »

 

 

La « retribalisation » compense et justifie socialement une déstructuration institutionnelle qui s’accompagne, dans un paradoxe apparent, de la multiplication et de l’hypertrophie des organes de pouvoir. Elle s’inscrit ainsi dans un double mouvement d’affaiblissement des institutions de l’État et de renforcement de sa centralisation et de son ubiquité. La radicalisation de la position de Kadhafi en 1973, tournant décisif dans la nature du pouvoir, marqué notamment par l’hostilité déclarée à la construction d’un État moderne, se manifeste dans un contexte d’exacerbation des luttes de pouvoir au sein du CCR, dont il risque d’être évincé. La résistance à l’affirmation de son pouvoir personnel se cristallise alors autour de « technocrates » partisans d’une normalisation et d’une rationalisation du régime, notamment dans le domaine de la politique économique et étrangère.

 

La radicalisation de Kadhafi, qui prend la tournure d’un coup de force dans son discours de Zouara du 15 avril 1973, où il annonce sa démission et fait appel au peuple contre « la bureaucratie », s’opère justement contre ces revendications avec, en particulier, l’annonce du « démantèlement » de l’État, de la destruction du système représentatif et de l’interdiction de l’opposition. La voie de la « désinstitutionnalisation » et du démantèlement de l’appareil bureaucratique est ainsi le moyen de désarmer la résistance qui s’est exprimée à l’intérieur du pouvoir sur le terrain technocratique. Cette résistance ayant été portée par des élites urbaines (officiers, bourgeoisie nationaliste et classes moyennes urbaines composant l’essentiel de l’administration), celles-ci se voient marginalisées, les officiers d’origine urbaine autour desquels s’est cristallisée la résistance se voyant évincés du CCR – un processus favorisant le « retour des tribus ».

 

Ce « démantèlement » de l’État consiste à remplacer ou dédoubler des rouages institutionnels par des organes de pouvoir qui s’avèrent, au final, plus nombreux, plus enchevêtrés, plus lourds et plus fragmentés. Jamais depuis son avènement l’État libyen n’a atteint une telle puissance d’ubiquité et de contrôle social, où se croisent « comités populaires », « congrès généraux du peuple », « comités révolutionnaires » puis « comités d’épuration », « commandements populaires et sociaux » et « clubs tribaux », quadrillant le pays par secteurs d’activité. La densité de ce maillage est l’expression d’une centralisation plus poussée du pouvoir, surclassant même en cela la monarchie.

 

La répartition de la rente, qui dépend directement et uniquement du centre politique, est conditionnée par la loyauté politique et transite par le seul relais des chefs tribaux. Aussi, loin de favoriser l’émergence de pouvoirs locaux, ces structures favorisent-elles au contraire la dimension centralisatrice du pouvoir. Faible et fragmenté, mais fortement centralisé et hypertrophié, l’État libyen est une réalité bien tangible. En ce sens, l’expérience libyenne peut être rapprochée de l’expérience bolchevique où la conquête de l’État avait pour projet de le faire dépérir, de la révolution culturelle chinoise qui s’est voulue une réactualisation de ce projet « trahi » par le stalinisme – deux expériences ayant abouti à un État bureaucratique hypertrophié et ubiquiste –, ou encore, plus récemment, de la révolution iranienne qui s’est voulue une alternative radicale et qui, au final, retrouve dans sa pratique les logiques caractéristiques de l’État (34).

 

La logique bureaucratique, tant décriée, est parfaitement respectée et entretenue par toutes les institutions qui constituent la colonne vertébrale du régime. Ainsi, comme le décrit Luis Martinez dans le présent dossier, la National Oil Company, qui fournit la quasi-totalité des ressources financières du pays, a très tôt été soustraite aux prérogatives du Congrès général du peuple, c’est-à-dire l’instance politique en théorie la plus importante, pour être autonomisée. Ce fut aussi le cas de la Libyan Investment Authority qui assure les placements financiers à l’étranger et, bien sûr, les services de sécurité. Cette soustraction au contrôle politique ne s’explique pas seulement par la patrimonialisation de ces institutions, mais aussi par le souci de les préserver des soubresauts populistes pour maintenir leur efficacité bureaucratique, condition nécessaire à la rentabilité de leur prédation. Aussi, parallèlement à sa rhétorique antibureaucratique, le pouvoir libyen a-t-il développé un tissu bureaucratique et technocratique assez étoffé et fourni en expertise, comme l’illustre l’efficacité de sa diplomatie pétrolière mentionnée par Luis Martinez. De même, en dépit de son image de dirigeant dépourvu de règles et de limites, Kadhafi s’est constamment appuyé sur le droit dans le cadre de sa diplomatie extérieure, mais aussi sur le plan interne, développant, comme le montre bien l’article de Delphine Perrin, une véritable boulimie juridique.

 

La Libye fit des saisines de tribunaux internationaux à la fois des instruments de politique étrangère, des boucliers dans le rapport de forces interétatique (dans le cas des nationalisations, ou de l’affaire Lockerbie) et des outils de politique interne (comme dans le cas du retrait de la bande d’Aouzou). Les tribunaux nationaux étaient eux aussi utilisés à cette double fin de politique interne (les infirmières bulgares, les islamistes) et internationale (les émeutes racistes contre les migrants subsahariens, la prise en otage des hommes d’affaires suisses). L’aménagement de dispositifs de légitimation politique a été tout aussi important, aboutissant à la création d’institutions scientifiques dont la finalité est la confirmation de la rhétorique téléologique du pouvoir. C’est ce que montre l’article consacré au Libyan Studies Center (LSC) par François Dumasy et Francesca Di Pasquale, qui étudient la mise en place et l’activité de cette structure de recherche spécifique dédiée à la diffusion de la lecture officielle de l’histoire.

 

Les auteurs montrent que cette institution a en outre pu être mobilisée conjoncturellement, par le canal de la reprise des relations académiques, comme outil de diplomatie informelle avant la levée complète de l’embargo. Au final, le LSC était conçu comme devant servir à unifier le pays dans une mémoire commune épurée tant des scories de la colonisation ou de l’occidentalisation que de la présence de rivaux potentiels, et comme devant promouvoir l’homogénéité ethnoculturelle des populations contre les manifestations de particularismes, notamment berbères. Le refus de reconnaissance d’une quelconque réalité berbère et le développement à l’égard des Berbères d’une politique d’arabisation systématique, décrits ici dans l’article de Salem Chaker et Masin Ferkal, sont aussi l’expression d’un désir d’homogénéisation et de contrôle social et territorial. Nous avons là le déploiement d’un véritable dispositif de légitimation.

 

Comme nous l’avons dit plus haut, la « désinstitutionnalisation » aboutit, de fait, à une substitution aux rouages institutionnels d’organes de pouvoir démultipliés et hypertrophiés. C’est le processus qu’analyse Saïd Haddad, qui montre que la marginalisation de l’armée débouche sur une fragmentation des services de sécurité, mais aussi une démultiplication exponentielle de leurs effectifs et un corsetage sécuritaire du territoire sans équivalent. Selon certains décomptes, on aboutit ainsi à une force militaire et paramilitaire de 200 000 hommes pour une population de près de 6,5 millions d’habitants !

 

 

Patrimonialisation et privatisation de la violence

 

En Libye, les processus de « retribalisation » et de concentration du pouvoir s’accompagnent de la personnalisation de celui-ci. En effet, dès 1975, le CCR, l’instance issue du coup d’État, disparaît de fait ; le pouvoir se concentre dès lors entre les mains de Kadhafi et de la tribu des Kadhafa. Comme le résume Hervé Bleuchot, « l’année 1975 est bien celle de la fin du CCR » : « au congrès de janvier 1976, [on ne compte plus], sur les onze membres du CCR, que quatre présents » (35). Dès 1975, un membre du CCR, Omar El Mehichi, avait d’ailleurs affirmé que le « chef de l’État ne p[ouvait] plus placer sa confiance qu’en des personnes de sa tribu » et que « les officiers de l’armée auraient été remplacés par les gens de Syrte » (36).

 

La concentration du pouvoir et sa personnalisation recouvrent surtout un processus de patrimonialisation qui se renforce et s’étend au fil du temps. Cette patrimonialisation est illustrée en premier lieu et au premier degré par la rente pétrolière qui est demeurée une propriété familiale et clanique, et par la capacité de la famille et des clans de Kadhafi à restreindre l’accès direct à cette ressource stratégique, comme le montre Luis Martinez (37). Elle s’illustre aussi par le monopole des Kadhadfa sur les institutions de contrainte (armée, appareils sécuritaires, administration douanière et structures d’encadrement idéologique) et, enfin, par le commandement de la parentèle la plus proche sur les unités prétoriennes d’élite suréquipées qui sont la véritable protection du régime.

 

À partir des années 1990, le pouvoir connaît une évolution qui accentue le recours à la violence sous l’effet de deux facteurs. Le premier est l’embargo qui s’étend sur plus d’une décennie (1992-2003), menaçant la survie du régime, érodant son emprise sur la société et le contraignant à reprendre prise en usant de davantage de centralisation et de violence. Le second est la crise du modèle rentier, conséquence des contre-chocs pétroliers. Cette crise réduit l’accumulation en provenance directe de la rente pétrolière et favorise l’enrichissement par la captation du foncier et des biens publics mis sur le marché à la faveur de la privatisation, au travers de transactions opaques et qui favorisent également la violence. Les « comités d’épuration et de lutte contre la corruption » évoqués plus haut et pouvant empêcher des transactions ou saisir des biens d’acteurs économiques qui ne sont pas adoubés, ou la répression contre les filières entreprenantes (comme celles de Derna évoquée dans notre propre contribution à ce dossier), illustrent la montée de l’usage de la violence et de la prédation.

 

La contraction du pouvoir et des bénéfices des rentes sur des cercles loyaux de plus en plus restreints, l’accentuation de la centralisation du pouvoir et de son contrôle sur le territoire via un maillage resserré, et la fragmentation des organes d’exercice de ce contrôle constituent autant de facteurs qui mettent le pouvoir dans l’incapacité de conserver son monopole de l’usage de la violence. Celle-ci se voit privatisée, et son usage sous-traité. La privatisation directe se fait au travers des unités prétoriennes d’élite commandées par la parentèle directe (dont trois des fils de Kadhafi) et par le recours aux unités de mercenaires (la légion islamique panafricaine ou la garde rapprochée « amazone ») vouées à la protection directe du régime. La sous-traitance est quant à elle concédée, à l’échelle locale, aux hiérarchies tribales, alors que celles-ci sont également mobilisées par des entrepreneurs économiques et politiques dans la course à la captation des biens publics privatisés.

 

Si le parallèle avec l’Irak vient à l’esprit de beaucoup d’observateurs, notamment à propos de l’effondrement de l’État et de l’éclatement des particularismes consécutifs à l’intervention militaire étrangère, l’atomisation de la société, qui rend aléatoire l’alternative démocratique est, comme en Irak, le produit du régime lui-même, et préexistait à son effondrement. En Libye comme en Irak, la manipulation des rivalités tribales et régionales (mais aussi confessionnelles dans le cas de l’Irak) a abouti à la dissémination de la violence au sein de la société et à la structuration de multiples services et milices sur la base d’identités primordiales. C’est sur cette même base que se structurent aujourd’hui les groupes armés et les sociétés de sécurité privées qui ont éclos au lendemain de la chute de Saddam Hussein (38).

 

Aussi les affrontements qualifiés de tribaux qui émergent aujourd’hui en Libye ne sont-ils une nouveauté ni dans la manière dont ils se manifestent, ni dans les lignes de fracture qu’ils activent. Les plus meurtriers et les plus emblématiques de ces affrontements sont ceux qui ont opposé récemment des membres des tribus Toubou et Megharha à Sebha (39), des tribus Toubou et Zwaya à Koufra (40), et des miliciens berbères et « arabes » à Zouara (41). Or, comme l’évoque notre article sur les migrations, en novembre 2008, soit trois ans avant la chute de Kadhafi, des affrontements encore plus meurtriers avaient déjà opposé à Koufra les mêmes protagonistes. La localisation de la majeure partie de ces affrontements dans les régions frontalières souligne l’enjeu du contrôle du commerce transfrontalier, qui a toujours été l’objet d’âpres concurrences instrumentalisées par le pouvoir. La répression violente contre la communauté berbère a été une pratique courante et permanente dans la Libye depuis l’avènement de Kadhafi, comme le rappelle l’article de Salem Chaker et Masin Ferkal, et elle a souvent, au travers des « comités révolutionnaires », instrumentalisé et suscité un sentiment berbérophobe au sein des autres populations afin de mieux isoler cette communauté.

 

Il n’est pas fortuit que Seif el-Islam, pour se préparer à la succession, ait eu des gestes de rapprochement très forts à l’égard de la Sénoussiya, pourtant fortement combattue durant le règne de son père (42). Le successeur présumé avait conscience des capacités unificatrices de cette confrérie et de l’intérêt que pouvait représenter son caractère trans-tribal et trans-ethnique, notamment en Cyrénaïque, alors que les expressions violentes de fragmentation se multipliaient (43).

 

Les manifestations violentes de fragmentation qui se prolongent dans l’après-Kadhafi ne relèvent nullement de la guerre tribale ou d’une quelconque reproduction d’un schéma khaldounien de revanche des ruraux. Elles marquent les limites de dominations construites sur des loyautés segmentées et non médiatisées, y compris dans un contexte rentier, et sont une des facettes de la fissure des édifices autoritaires. Parallèlement à la montée des contestations civiles, la montée des mécontentements générés par les compétitions et les luttes de reclassement imposées par un mode d’échange politique asymétrique, finit par ne plus être canalisée. Le positionnement sur le terrain des identités primordiales, imposé par le pouvoir pour les transactions politiques, se transforme ainsi en instrument de déstabilisation de ce même pouvoir. Ce positionnement, dans un contexte aujourd’hui renouvelé, se mue en une demande d’intégration en attente d’être médiatisée. La reconstruction d’un État en Libye passe donc d’abord par celle de ses organes de médiation, ceux-là même que l’État kadhafien a annihilés.

 

(*) Ali Bensaâd est enseignant-chercheur au CNRS-IREMAM, Aix en Provence et au CNRS-Centre Jacques Berque, à Rabat.

 

Notes

 

1. L. Anderson, The State and Social Transformation in Tunisia and Libya, 1830-1980, Princeton, Princeton University Press, 1987.

2. L. Anderson, « La Libye de Kadhafi », Maghreb-Machrek, n° 170, 2000, p. 12-15.

3. J. Davis, Libyan Politics, Tribe and Revolution, Berkeley, University of California Press, 1988, p. 40, cité dans J.-F. Daguzan et J.-Y. Moisseron, « La Libye après Kadhafi : essai de prospective géopolitique du conflit libyen », Hérodote, n° 142, 2011, p. 78-97.

4. L. Anderson, « La Libye de Kadhafi », art. cit.

5. « Kadhafi : pas de société civile en Libye », AFP, 28 janvier 2011.

6. Ibid.

7. Prison située près de Tripoli et où près de 1 200 détenus islamistes ont été massacrés en 1996. 8. Cette référence à ces deux mouvements protestataires a été également faite par François Gouyette, ambassadeur de France en Libye pendant les événements, lors de son audition devant la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale le 8 mars 2011.

9. A. Quesnay, « L’insurrection libyenne : un mouvement révolutionnaire décentralisé », in A. Allal et T. Pierret (dir.), Au cœur des révoltes arabes, Paris, Éditions du Croquant, 2012 (à paraître).

10. Qui constitue généralement le rouage institutionnel le plus structuré de l’appareil bureaucratique des États du monde arabe, et ce en dépit de différences fondamentales entre l’Égypte, où l’armée est au cœur de l’État, et la Tunisie, où elle n’est qu’un rouage institutionnel de l’État sans rôle politique spécifique.

11. P. Khoury et J. Kostiner (dir.), Tribes and State Formation in the Middle East, Berkeley, University of California Press, 1990.

12. A. Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle, trad. V. Monteil, Arles, Actes Sud, 1997.

13. E. Evans-Pritchard, Les Nuer. Description des modes de vie et des institutions politiques d’un peuple nilote, Paris, Gallimard, 1968 [1937] ; The Sanusi of Cyrenaica, Oxford, Oxford University Press, 1949.

14. E. Gellner, Les Saints de l’Atlas, Saint-Denis, Bouchène, 2003 [1969].

15. M. Tozy et A. Lakhassi, « Le Maroc des tribus. Mythe et réalités », in H. Dawod (dir.), Tribus et pouvoirs en terre d’Islam, Paris, Armand Colin, 2004, p. 169-200.

16. Voir à ce propos A. Hammoudi, « Segmentarité, stratification sociale, pouvoir politique et sainteté. Réflexions sur les thèses de Gellner », Hespéris-Tamuda, vol. 15, 1974, p. 147-180.

17. C. Geertz, « The Integrative Revolution. Primordial Sentiments and Civil Politics in New States », in C. Geertz (dir.), Old Societies and New States: The Quest of Modenity in Asia and Africa, New York, Free Press, 1964, p.105-157.

18. É. Picard, « Les liens primordiaux, vecteurs de dynamiques politiques », in É. Picard (dir.), La Politique dans le monde arabe, Paris, Armand Colin, 2006.

19. Pour mieux saisir l’importance de cette expérience étatique, notons que l’Algérie, par exemple, n’a pas connu une telle expérience et est restée occupée par les Ottomans, dont la présence était réduite à des enclaves dans le nord du pays, jusqu’à la colonisation française.

20. R. Bocco, « L’État “contourné” en Libye : tribalisme, clientélisme et révolution dans une économie pétrolière », Revue Genève-Afrique, vol. 26, n° 2, 1988, p. 133-146, cité dans J. Bisson, Mythes et réalités d’un désert convoité : le Sahara, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 352. 21. J. Bisson, Mythes et réalités…, op. cit., p. 351.

21. J. Bisson, Mythes et réalités…, op. cit., p. 351.

22. M. Djaziri, État et société en Libye, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 16.

23. Les tribus makhzen sont des tribus intégrées dans le dispositif sécuritaire et militaire du pouvoir central, pour lequel elles assurent l’autorité et la surveillance sur leur territoire et à qui elles servent de force d’appoint et de renfort militaire en cas de nécessité. Elles s’impliquent à ce titre dans la lutte contre les diverses oppositions sur leur territoire.

24. F. Burgat, « Libye. Chronique intérieure », Annuaire de l’Afrique du Nord, vol. 33, 1994, p. 543- 560.

25. M. Ouannes, « Composante endogène de la résurgence tribale », Outre-Terre, n° 29, 2011, p. 255- 262.

26. A. Martel, La Libye. 1835-1990. Essai de géopolitique historique, Paris, PUF, 1991.

27. M. Ouannes, « Anciennes et nouvelles “élites” entrepreneuriales et leur rôle dans le développement régional de la Libye », in P.-N. Denieuil et M. Madoui (dir.), Entrepreneurs maghrébins. Terrains en développement, Paris/Tunis, Karthala/IRMC, 2011, p. 101.

28. P. Signoles, G. El Kadi et R. S. Sidi Boumedine (dir.), L’Urbain dans le monde arabe. Politiques, instruments et acteurs, Paris, CNRS Éditions, 1999.

29. P. Signoles, « La ville maghrébine. Composantes, acteurs et politiques », in J.-F. Troin (dir.), Le Grand Maghreb, Paris, Armand Colin, 2006, p. 89-120.

30. Données de la Banque mondiale, « Taux de fertilité, total (naissances par femme) », consultables sur .

31. Les logements, produits surtout par l’État, sont pour l’essentiel redistribués sur le lieu de travail. Il en est de même des terrains viabilisés sur lesquels l’État soutient la construction directement ou par des prêts. Logements finis, lots ou aides sont distribués au travers de « coopératives immobilières ».

32. A. Quesnay, « L’insurrection libyenne… », art. cit.

33. En Irak également, au lendemain de la chute de Saddam Hussein, les affirmations tribales, y compris violentes, avaient servi à négocier directement avec l’armée américaine.

34. O. Roy, L’Échec de l’Islam politique, Paris, Éditions du Seuil, 1999.

35. H. Bleuchot, « Chronique politique Libye », Annuaire de l’Afrique du Nord, vol. 14, 1975, p. 452.

36. Ibid.

37. Lire aussi L. Martinez, Violence de la rente pétrolière. Algérie - Irak - Libye, Paris, Presses de Sciences po, 2010 ; The Libyan Paradox, Londres, Hurst, 2007.

38. Voir H. Dawod, « Tribus et pouvoirs en Irak », in H. Dawod (dir.), Tribus et pouvoirs…, op. cit., p. 237-260.

39. « Reprise des combats entre milices libyennes à Sebha », Reuters, 28 mars 2012.

40. « Des dizaines de morts signalés à Koufra, dans le sud libyen », Reuters, 16 février 2012.

41. « Combats entre milices dans l’ouest libyen, 14 morts », Reuters, 3 avril 2012.

42. Il s’est ainsi rendu à Djaghboub, fief de la confrérie, dont le mausolée ainsi qu’un ensemble d’infrastructures cultuelles avaient été jadis détruits sur ordre de son père. Il a également présenté ses condoléances à la suite du décès de la veuve du roi Idriss, au Caire, en 2010.

43. Sur la Sénoussiya, lire J.-L. Triaud, La légende noire de la Sanûsiyya, Une confrérie musulmane saharienne sous le regard français (1840-1930), Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2 vol., 1995.

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