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Publié par Saoudi Abdelaziz

Les Américains appellent contractors, les civils qui travaillent sous contrat avec le Pentagone. Ce sont les guerriers de Blackwater, rebaptisée Xe après des bavures. Frédéric Bobin journaliste du Monde a rencontré un des ces mercenaires salariés qui défendent l’Amérique et la Civilisation.

 Civils américains sur le front afghan

 Brian Binko a un riresi puissant qu'il couvre parfois le grondement de la guerre. Un rirequ'il va chercherau tréfonds de sa gorge et qu'il libère en saccades rocailleuses, petite tornade soufflant le poil de sa barbe. Il est là, assis sur le lit de sa chambrée de Honaker-Miracle, poste avancé américain au pied des montagnes de l'Est afghan, et il se moque de tout.

 Il n'a rien d'autre à faireque raillerl'univers entier dans cette échancrure de schiste trouant le massif de l'Abas Ghar au cœur de la province de Kunar, non loin de la frontière avec le Pakistan. Qu'il s'agisse de l'éclatement du feu - canon de 155 mm contre PKM (kalachnikov modernisée) - ou du long ennui qui précède et qui s'ensuit, tout est prétexte à ses sarcasmes. Et quand il ne rit pas, il dort ou lit un roman sur son iPad tandis que dehors, au flanc de la cuvette encerclant Honaker-Miracle, les talibans tapis sous la roche ourdissent la prochaine escarmouche.

 Brian Binko a un riresi puissant qu'il couvre parfois le grondement de la guerre. Un rirequ'il va chercherau tréfonds de sa gorge et qu'il libère en saccades rocailleuses, petite tornade soufflant le poil de sa barbe. Il est là, assis sur le lit de sa chambrée de Honaker-Miracle, poste avancé américain au pied des montagnes de l'Est afghan, et il se moque de tout. Il n'a rien d'autre à faireque raillerl'univers entier dans cette échancrure de schiste trouant le massif de l'Abas Ghar au cœur de la province de Kunar, non loin de la frontière avec le Pakistan. Qu'il s'agisse de l'éclatement du feu - canon de 155 mm contre PKM (kalachnikov modernisée) - ou du long ennui qui précède et qui s'ensuit, tout est prétexte à ses sarcasmes. Et quand il ne rit pas, il dort ou lit un roman sur son iPad tandis que dehors, au flanc de la cuvette encerclant Honaker-Miracle, les talibans tapis sous la roche ourdissent la prochaine escarmouche.

 Brian Binko est ce que les Américains appellent un contractor, c'est-à-dire un civil sous contrat de l'armée. Il appartient à une catégorie florissante sur les bases américaines, illustration d'une forme de privatisation de la guerre. Si Blackwater - rebaptisée Xe - fournit des guerriers privés, une multitude d'autres compagnies offrent électriciens, cuisiniers, balayeurs, agents de maintenance. Avec l'Irak puis l'Afghanistan, ce marché du contracting auprès du département américain de la défense prolifère comme jamais. A défaut d'employergénéreusement les autochtones, il recourt à une main-d'oeuvre bon marché émanant des pays d'Asie.

Sur les bases américaines d'Afghanistan, on croise ainsi moult Indiens, Pakistanais, Népalais ou Philippins s'affairant dans les entrepôts ou les réfectoires. Sur les tarmacs d'aéroport, on les repère d'emblée. Ils sont un peu gauches, lestés de leur casque et gilet pare-balles, à attendrel'hélicoptère Chinook ou l'avion-cargo qui les transportera entre Bagram (Kaboul), Jalalabad, Kandahar ou Lashkar Gah, et de là jusqu'aux avant-postes isolés en lisière du front. Ils sont des travailleurs immigrés au cœur de la guerre, maillon d'une chaîne multinationale de la sous-traitance mariant le public et le privé, le civil et le militaire, l'Amérique et les pays en voie de développement.

Brian Binko est une sorte d'aristocrate du contracting. Il est certes civil mais l'armée est sa famille. Son marine de père fit la guerre du Pacifique. Deux de ses frères s'enrôlèrent dans les forces spéciales : l'un Seal, l'autre béret vert. Et lui entra chez les rangers avec lesquels il servit au Panama, en Bosnie, en Irak et même en Afghanistan, au début des années 2000. Un pépin de santé à l'estomac lui imposa une retraite anticipée. Nostalgique du front, il revint en contractor. Son expertise, c'est la vidéosurveillance. Mais à Honaker-Miracle, il se morfond car le matériel sur lequel il devait travaillern'est pas arrivé. Alors, Brian dort, lit, décharge son rirecaverneux comme un artilleur son obus, et devise sur la guerre. Il est même passionnant quand il commence à interrogerle sens de cette guerre d'Afghanistan. Parole de Brian, ex-ranger : "On est des étrangers ici et les talibans se battent contre la présence d'étrangers. Si des étrangers débarquaient chez moi en Alabama, je prendrais aussi les armes contre eux, et ce quelles que soient leurs intentions." Et lui qui a "fait" à la fois l'Irak et l'Afghanistan, il ose cette comparaison : "L'Afghanistan est plus dur car, ici, ils ont la foi. En Irak, ils allaient dans le sens du vent."

Bien des vérités crues sortent de la bouche de ces contractors américains rencontrés sur le front. Homme de terrain, ils savent de quoi ils parlent. Civils, ils ont le verbe libre. Leurs confidences peuvent parfois êtredévastatrices. Voilà par exemple Michael - un pseudonyme qu'on lui prête par souci de ne pas lui causerdes ennuis. Cet après-midi-là, la cuvette d'Honaker-Miracle résonne des détonations graves du canon de 155 mm qui pilonne les parois de roche, d'où des snipers talibans ont arrosé le camp de rafales de PKM. Des panaches de fumée noire boursoufflent les flancs pierreux. Michael est adossé à un mur de sac de terre de couleur verte. Il a sanglé son casque sous le menton. L'accrochage lui inspire un mélange de lassitude - l'évènement est quotidien - et de colère rentrée. "Ça coûte cher cette guerre, on a rendu beaucoup de gens très riches ici, souffle-t-il. Et pendant ce temps, mon pays, l'Amérique, s'affaiblit." "Voilà pourquoi je suis ici, continue-t-il. Il n'y a plus de travail aux Etats-Unis. Et quand on en trouve, il est très mal payé. Pour faire vivre ma famille, j'ai ainsi été obligé de m'employer dans les bases américaines en Irak puis en Afghanistan." Michael s'interrompt, lance un regard désabusé sur le flanc de la cuvette raclée par le canon de 155 mm et soupire : "Regardez, on n'est même pas capable de sécuriser les alentours de notre propre camp. Au fil des mois, les talibans avancent et nous on recule." Parenthèse tactique fermée, il reprend le fil de son amère confession : "J'ai une jolie femme et une adorable fillette. Mais je suis ici au fin fond de l'Afghanistan pendant qu'elles m'attendent à la maison."

Les tirs ont cessé. La cache du sniper n'est plus qu'un cratère de poussière noire. Le silence est retombé sur la base. On n'entend plus que le riregrave de Brian Binko qui doit avoirtrouvé matière à moquerson monde.

 

Frédéric Bobin. Paru dans Le Monde daté du 23 juillet 2011

 

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