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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Par Salah Guemriche

 

L'Algérie réclame Baba Merzoug à la France ! C'est, sous la plume d’Alexandre Sallé, Ouest-France qui nous l'apprend. La "bête" (un canon qui envoyait ses boulets à près de 5 km !), avait été ramenée d'Alger, vers 1833, peu après la conquête. Et elle se dresse aujourd'hui, en une colonne de 7 m, au milieu de l'arsenal (détail à retenir) de Brest. Comble de fanfaronnade toute gauloise (quoique le mot fanfaron serait plutôt d'origine arabe !), les autorités locales avaient fait surmonter le canon, ainsi érigé, d'un coq retenant d'une patte... un boulet ? Rien de moins qu'un globe terrestre ! Je n'ai pas calculé la hauteur du gallinacé, mais je parie qu'il doit nécessairement mesurer 32 cm. Juste pour que l’ensemble atteigne, en cm, une hauteur de… 732. Allez savoir pourquoi…

 

Plus sérieusement, si l'Algérie réclame son Baba Merzoug (rebaptisé sournoisement La Consulaire par les Français), en attendant de réclamer la vingtaine d'autres canons algérois, logés au Musée des Armées des Invalides, c'est au nom de la restitution des biens et trésors détournés par l’armada du comte de Bourmont. De son côté, à Brest, la Marine française, qui parle de « butin de guerre », n’est pas prête à laisser repartir La Consulaire, considérée désormais comme patrimoine inaliénable de la ville. Après tout, l’Algérie elle aussi a eu son butin de guerre, inaliénable, revendiqué par son plus grand écrivain, Kateb Yacine, qui désignait ainsi la langue de Molière : « La langue française reste un butin de guerre. A quoi bon un butin de guerre, si l’on doit le jeter ou le restituer à son propriétaire dès la fin des hostilités ? »

 

Oui, à quoi bon un butin de guerre, si Brest devait demain restituer Baba Merzoug ? Et puis, après tout, le canon mythique n’était ni arabe ni berbère, mais turc ! Alors, je préfère prendre date et prévenir messieurs Laurent Fabius et Jean-Yves Le Drian et même madame Filippetti, respectivement ministre des Affaires étrangères, ministre de la Défense et ministre de la Culture : si l’Algérie persiste et signe, dans ses revendications, il faudra vous attendre à ce qu’un jour elle réclame carrément à l’Académie française, et par le biais de notre Académicienne Assia Djebar (une Louve dans la Bergerie !) la restitution de centaines de mots, parmi lesquels bougie (de la ville éponyme de Kabylie) et mazagran (d’un lieu-dit, dans l’Oranie, qui fut le champ d’une bataille mémorable entre les soldats de la Coloniale et les hommes d’un lieutenant de l’Emir Abd el-Kader : voir mon Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Préface d'Assia Djebar de l'Académie française, Seuil 2007 ; "Points /Seuil", 2012). Bougie et mazagran, deux termes dont l’origine algérienne est historiquement et linguistiquement admise. Mieux, ou pire : Brest se verrait dépossédée de l’usage même du mot arsenal, comme Toulon d’ailleurs, vu que ce mot vient de l’arabe...

 

 

Certes, les trois termes, comme des centaines d’autres, furent les objets d’une autre forme de pillage, sans effraction, que l’on appelle euphémiquement un « emprunt linguistique » : terme impropre, du reste, puisque les mots "empruntés" ne sont jamais "rendus", des mots d'origine arabe comme arobase, zéro, douane, matelas, jupe ou tarif, et surtout, puisque nous sommes dans la marine : amiral, houle, récif, etc. Mais allez savoir de quoi est capable un régime qui, au bout de cinquante ans de règne, de confiscations et de gabegie, n’a pas de bilan honorable à présenter à la nation et au monde. Alors, on joue de la fibre nationaliste, en exigeant de l’ex-puissance coloniale de lui rendre Baba Merzoug : 12 tonnes de bronze pour faire contrepoids aux milliards de tonnes de pétrole fondus dans la nature des paradis fiscaux ? Tiens, j'y pense : merzoug, ou merzouq, مَرْزوق vient de l'arabe rizq : subsistance, pain quotidien : de razaqa, رَزَقَ : accorder un bien à quelqu’un ; razqa : solde, ration, et merzouq : fortuné, chanceux, qui a reçu un rizq. Et c’est ce mot qui a donné en italien : risco, rischio, en espagnol : riesgo, arrisco, et, en fin en français : risque ! Autant dire que l’enjeu est dans la double nature de Baba Merzoug, comme « chance » ou comme « risque ». Cela dépend pour qui…

 

S’il faut justifier à tout prix la fibre nationaliste, il serait plus juste d'exhorter le pouvoir algérien à réclamer la restitution des fabuleux trésors du Dey d’Alger détournés par les conquérants*. Et encore !... Si c’est pour construire les millions de logements qu’attendent les Algériens, depuis l’indépendance, ou consacrer le pactole à la création des millions d’emplois, oui, mais si c’est pour que cela finisse sur des comptes suisses, mieux vaut laisser Brest faire sienne la belle formule de Kateb Yacine et répondre à Alger : « La Consulaire reste un butin de guerre. A quoi bon un butin de guerre, si l’on doit le jeter ou le restituer à son propriétaire cinquante ans après la fin des hostilités ?»

 

Salah Guemriche, 5 août 2012. Publié sur Mediapart

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