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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

 

Miniature

DR-Gilberto Maringoni

 

 

 

 

 

Lamia Oualalou, correspondante de MEDIAPART au Brésil, a interrogé Gilberto Maringoni, professeur de relations internationales à l’université fédérale ABC de Sao Paulo, figure du Parti socialisme et liberté (PSOL), fondé en 2004 par une scission de l’aile gauche du PT.

 

Comment expliquez-vous qu’un mouvement de protestation contre la hausse du prix du ticket de bus provoque en quelques jours les plus grandes manifestations de ces vingt dernières années ?

Ce qui se passe exactement n’est pas clair. Bien que nous assistions déjà à une baisse de la croissance économique, on ne ressent pas encore son impact en termes d’emploi et de revenu. Il y a eu une accélération de l’inflation, surtout liée au prix des aliments, mais c’est un phénomène limité et ponctuel. Quant à la popularité de la présidente Dilma, les dernières enquêtes, publiées il y a deux semaines, montrent certes un petit effritement, mais rien d’inquiétant. Son action est approuvée par plus de 50 % de la population, bien plus que ce dont jouissait Lula à la même époque de son premier mandat.

Objectivement, il n’y a pas d’explications directes à ces mobilisations. Mais il faut prendre en compte d’autres éléments. Ces dix dernières années ont vu le niveau de consommation des ménages augmenter de façon notable. Les pauvres ont pu s’acheter des biens de consommation durables, comme des voitures, des téléphones portables ou des produits électroménagers. Mais les services publics continuent à être de très mauvaise qualité au Brésil, qu’il s’agisse du transport, de l’éducation ou de la santé. Et quand la population compare cela à l’aune des investissements énormes faits pour la Coupe du Monde, elle ressent une indignation diffuse. Sans qu’on arrive clairement encore à mettre des mots sur cette insatisfaction.

 

 

 

Ces trente dernières années, tous les mouvements sociaux comptaient avec la participation centrale du Parti des Travailleurs, la formation politique de Dilma Rousseff et de son prédécesseur Lula. Cette fois-ci, pourtant, le parti semble avoir été pris de court. Comment en est-on arrivé là ?

C’est la grande nouveauté. Le PT s’est adapté à un certain « pragmatisme » de la politique brésilienne, entre les financements de campagne, qui influent directement sur les priorités du gouvernement, et les accords avec la droite, pour obtenir ce qu’on appelle ici la « gouvernabilité », la possibilité de gouverner dans un système politique éclaté qui ne permet à aucun parti d’avoir la majorité. Dans le cas précis de la ville de Sao Paulo, la mairie est devenue otage des compagnies privées de bus, qui disposent d’un pouvoir énorme pour imposer leurs tarifs.

Au niveau national, on note une marche arrière de Dilma par rapport au deuxième mandat de Lula. Le PT a cessé de se comporter comme un parti qui pousse le gouvernement à prendre des postures progressistes.

 

 

Peut-on en conclure que l’ère Lula est terminée ?

C’est aller vite en besogne. Ce qui est sûr, c’est que le modèle de développement basé sur l’exportation de matières premières – qui ont bénéficié, cette dernière décennie, de prix élevés sur le marché international – semble atteindre ses limites. La prospérité interne des dernières années a été permise par un modèle qui nous insère de façon subordonnée dans le marché international. Notre industrie a perdu en compétitivité, même si en parallèle, dix millions d’emploi ont été créés, en général de basse qualification.

Je pense en revanche  que ce mécontentement à l’égard des services sociaux démontre que ce qui atteint ses limites, c’est ce qu’on appelle le « lulisme », ce mouvement politique qui a attaché des millions de personnes pauvres à l’ex-président, grâce aux transformations réelles qu’il a apporté à leur vie. Il suffit de voir une des publicités de campagne électorale de Fernando Haddad, le maire de Sao Paulo, lui aussi du PT. L’une d’entre elle disait : « Avec Lula, vous avez eu la télévision, la voiture, la maison et de l'électroménager, tout a changé chez vous, mais pas encore dehors ».  

Dehors, ce sont ces heures perdues dans un transport cher et de mauvaise qualité, des écoles publiques manquant de matériel et de professeurs motivés, une santé publique en deshérence et un sentiment constant d’insécurité. Le lulisme a donné aux plus pauvres la capacité de consommer, mais il ne leur a pas encore donné l’accès à de vrais droits citoyens. Si cette hypothèse se vérifie, ce serait formidable, car cela ouvrirait la voie à des transformations plus profondes que celles réalisées ces dernières années.

 

 

Dans la rue, les mobilisations reflètent des revendications et des acteurs très divers, comment voyez-vous évoluer le mouvement ?

L’objectif initial, dans la majorité des capitales, est d’obtenir la baisse du prix des transports. Mais le mouvement va bien au-delà désormais. La droite, à travers la grande presse, veut orienter ces protestations en mettant en avant des thèmes comme la corruption, pour fragiliser le gouvernement. Il y a des secteurs anarchistes, à l’horizon politique limité, qui rejettent la participation des partis politiques. Et il y a un grand groupe de gauche qui cherche une meilleure organisation sociale à partir de cette ébullition de la rue. Il est encore trop tôt pour savoir qui en tirera le mieux parti.

 

 

Comment avez-vous interprété la réaction de la présidente Dilma Rousseff ?

Lundi, le jour des premières grandes manifestation nationales, elle est apparue perplexe, comme beaucoup de Brésiliens. Le lendemain, elle a déclaré appuyer le mouvement de la rue et que les autorités devraient essayer de comprendre ce qui s’y passe. Je pense que c’est ce qu’elle fait : essayer de comprendre la situation. C’est une position plus avancée que celle de plusieurs autres membres du PT, qui, au début des manifestations, se sont retrouvés avec la droite et les grands médias pour accuser les manifestants d’être des « vandales ».

 

 

Pensez-vous que ces mobilisations peuvent avoir un impact sur l’élection présidentielle de 2014 ?

Cela va dépendre de leur évolution ces prochaines semaines, de leur capacité à se maintenir. Si ce mouvement de rue donne naissance à de nouvelles formes d’organisation, il pourrait avoir un impact important en 2014, avec de réelles conquêtes en terme d’amélioration de droits des citoyens. Si, au contraire, c’est une vision anarcho-libérale qui prévaut, les gens retourneront rapidement chez eux, chacun avec son indignation individuelle, sans que cela se transforme en une force collective démocratique.

Nous avons beaucoup  à apprendre des limites de plusieurs autres mouvements, comme celui des Indignés espagnols ou des activistes d’Occupy Wall Street. À l’époque, ces mouvements paraissaient se suffire à eux-mêmes. Ils ont été très positifs, mais n’ont généré aucun changement significatif dans le modèle économique ultralibéral qui continue à s’imposer au monde entier

 

mediapart.fr

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