Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

 

 

Par Thomas Cantaloube, 21 janvier 2014

 

 

 

Co-auteur avec Aminata Traoré de La Gloire des imposteurs, l'écrivain sénégalais évoque les liens néfastes de la France avec ses anciennes colonies à l'heure des interventions au Mali et en Centrafrique. «La France devrait se livrer à un honnête examen de conscience au lieu de continuer à prendre le monde à témoin de sa générosité et de sa grandeur d’âme en Afrique», dit-il.

 

 

 

DR

 

 

 

C’est un petit livre de correspondance à l’ancienne, des mails échangés au gré des mois pendant deux ans entre deux intellectuels africains : la Malienne Aminata Traoré, essayiste, altermondialiste et ancienne ministre de la culture de son pays, et le Sénégalais Boubacar Boris Diop, romancier et journaliste. Entamés début 2012, leurs échanges se trouvent vite accaparés par la conquête du nord du Mali par les djihadistes puis par l’intervention française. Mais les mails que s’envoient ce deux écrivains, rassemblés dans un livre qui vient de paraître, La Gloire des imposteurs (Éditions Philippe Rey), concernent également une multitude d’autres sujets liés à l’Afrique, leur continent de naissance et celui où ils ont choisi de vivre : une Afrique, principalement sa partie francophone, qu’ils aimeraient voir libérée des chaînes pesantes du néo-colonialisme, débarrassée des autocrates et dépeceurs en tous genres, et traçant sa propre route dans le XXIe siècle.

 

Nous avons profité du passage à Paris de Boubacar Boris Diop pour l’interroger sur les différents fils de réflexion qui traversent son ouvrage et qu’il n’est pas incongru de relier à l’actuelle opération française en Centrafrique.

 

 (EXTRAITS)

 

Votre livre de correspondance avec Aminata Traoré est marqué par l’intervention française au Mali. Depuis, il y a eu une nouvelle opération hexagonale en Centrafrique, qui est la cinquantième depuis les indépendances. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Boubacar Boris Diop. Le compte est vite fait : une intervention militaire par an pendant un demi-siècle. C’est une situation unique : la Grande-Bretagne n’a jamais monté une opération dans son ex-empire colonial sous prétexte de sauver tel ou tel pays de ses démons. On peut en dire de même du Portugal et de la Belgique. Toutes ces anciennes puissances européennes ont compris que le fait colonial a une fin et qu’il faut savoir en prendre acte. Cette exception française, le refus de décoloniser, devrait inciter les Français à se demander : « Pourquoi sommes-nous les seuls à agir de la sorte ? » Complice des génocidaires du Rwanda, la France devrait se livrer à un honnête examen de conscience au lieu de continuer à prendre le monde à témoin de sa générosité et de sa grandeur d’âme en Afrique.

Que l’on ne me dise surtout pas que je suis en train de me défausser sur la France : je sais bien que nous sommes, nous intellectuels et hommes politiques d’Afrique francophone, totalement responsables de ce qui nous arrive. La France n’ose pas piétiner la souveraineté de ses anciennes colonies d’Afrique du Nord ou d’Asie et si elle se comporte ainsi avec nous, c’est que nous la laissons faire. Nous revenons très souvent sur cette incroyable veulerie des élites d’Afrique francophone dans notre livre. Notre génération a failli, nous avons failli avec elle, Aminata Traoré et moi-même, mais nous avons à cœur d’aider les jeunes à prendre la mesure du lavage de cerveau qui nous a transformés en zombies et a mené nos pays à leur perte.

 

 

Au Mali, dans la foulée de l’opération Serval, les Maliens applaudissaient l’intervention française. En Centrafrique, au mois de novembre 2013, tout le monde sur place, citoyens ordinaires et politiciens, appelait de ses vœux une intervention étrangère. N’est-ce pas troublant ?

C’est plus que troublant, c’est très choquant. Les jeunes Maliens qui applaudissaient les soldats de Serval étaient sincères, ils venaient d’être délivrés des djihadistes. Mais ces vivats ne pouvaient qu’être éphémères, ce que ne semblaient pas avoir compris de nombreux journalistes français qui nous tympanisaient avec leurs cocoricos. Je me suis un peu moqué d’eux à l’époque en disant qu’à leur place, je me serais quand même dit que la mariée est trop belle. Après toutes les atrocités commises au cours des siècles par la France en Afrique, ces applaudissements étaient tout simplement contre nature. Et comme il fallait s’y attendre, un sentiment anti-français a vite pris le dessus sur ces effusions. Je ne dirais pas que ce ressentiment est très fort au Mali mais il existe, surtout à cause du statut singulier de Kidal, cette ville du nord offerte comme un sanctuaire à la rébellion touareg.

 

Un des indices de ce rapide désamour, c’est l’attitude du nouveau président Ibrahim Boubacar Keita. Je m’étais personnellement attendu à le voir se montrer aussi docile qu’éperdu de reconnaissance envers Paris. Et voilà qu’aussitôt après avoir dit merci, dignement, il se met à poser les vrais problèmes, notamment celui de Kidal, sur un ton courtois mais ferme. Ça, c’est un signe des temps et il devrait faire réfléchir les maîtres d’œuvre de la politique africaine de la France. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse.

 

Les limites, dangers et ambiguïtés de l’opération en Centrafrique devraient également alerter qui de droit. La France faisait la loi chez Bokassa et elle n’arrive même plus à faire la police à Bangui… Il est évident que les 1 600 soldats de Sangaris ne pourront jamais contrôler un pays de plus de 600 000 kilomètres carrés. Ils ont juste réussi à jeter de l’huile sur le feu et chacun voit bien que la situation n’a jamais été aussi grave.

 

D’ailleurs, dans les deux cas, Mali et Centrafrique, le tableau est presque toujours présenté de façon caricaturale : les Africains s’entretuent, comme à leur habitude, et des soldats blancs arrivent et les séparent car eux sont civilisés. C’est d’un simplisme outrancier. On passe trop vite par pertes et profits la forte présence militaire de nombreux pays africains. Au Mali, les Nigérians sont plus de 1 200, les Sénégalais sont environ 500, dont deux sont morts il y a quinze jours, mais on oublie surtout les 1 800 soldats du Tchad, pays qui a payé le plus lourd tribut dans cette guerre. Si la situation s’est améliorée au Mali, c’est avant tout grâce à leur sacrifice.

 

Malheureusement, le rôle important des Tchadiens dans cette guerre (NDR - sept soldats français sont morts au Mali contre plusieurs dizaines de Tchadiens) a permis de re-légitimer Idriss Déby. Ce chef d’État que l’on aurait pu croire condamné par l’histoire s’est trouvé hélas brusquement projeté au centre du jeu. On a eu le même sentiment lorsque le père Georges Vandenbeusch a été libéré au Cameroun : François Hollande a multiplié les remerciements appuyés à Paul Biya, un autre dinosaure de la Françafrique que l’on espérait voir quitter sous peu la scène. Bref, la situation est beaucoup plus complexe que ne le laisse entendre un lapidaire « nous intervenons, nous évitons le bain de sang et nous rentrons chez nous ! ».

 

MEDIAPART

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article