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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Smaïl Hadj Ali s’est entretenu avec l’architecte brésilien Oscar Niemeyer, à Rio de Janeiro, à la fin du mois d’août 2005. Extraits des propos du défunt.

 

« J’ai été très touché que le projet de la Grande Mosquée d’Alger soit accepté par Boumediène. Comme souvent, les idées peuvent surgir de manière inopinée et inattendue. Une nuit à Alger, en 1968, alors que je m’apprêtais à m’endormir, me vint l’idée de dessiner une mosquée. J’ai travaillé, un peu comme dans un état second, une partie de la nuit, dans ma chambre de l’hôtel Aletti, donnant directement sur le port et la belle baie d’Alger. Au final, au petit matin : une mosquée suspendue au-dessus de la mer et reliée à la terre ferme par une superstructure, à côté d’une plage, à proximité du Port d’Alger. J’ai effectivement déclaré dans le film Un architecte engagé dans le siècle, que Boumediène, en voyant les plans de la mosquée, s’était exclamé : «Mais c’est une mosquée révolutionnaire.» Je lui ai alors répondu, en riant : «Président, la révolution ne doit jamais s’arrêter, elle doit être partout.» Le président Boumediène n’avait jamais vu une telle mosquée. Il a été surpris. Mon architecture fonctionne à la surprise, à l’étonnement. J’aime pousser les lois de la physique et de la matière dans leurs dernières limites et créer ainsi de l’inattendu. »

 

« Il ne suffit pas pour un architecte de sortir d’une faculté pour qu’il le devienne. Il doit apprendre à bien connaître sa société, comprendre et s’ouvrir au monde afin de construire des choses qui rendent les gens heureux, qui leur donnent de la joie. A un jeune Algérien, qui étudie l’architecture, je dirai une ou deux choses : il faut connaître son pays, apprendre à l’aimer et il faut, c’est essentiel, lire, lire des romans, de la poésie, pour nourrir son imaginaire. C’est cela qui fera de lui un architecte qui vit avec son époque, avec son temps. C’est comme cela qu’il pourra participer à la transformation de la société dans laquelle il vit et qu’il sera un homme libre.»

 

Texte intégral : Le soir d’Algérie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alger la blanche. Biographies d´une ville

 

 

EXTRAITS

 

 

 

 

Alors que notables et gardiens du temple s’appliquaient à contrecarrer tous les plans de Le Corbusier, entraient en scène Fernand Pouillon et Oscar Niemeyer. Celui-ci entretiendra des relations privilégiées avec le pays, et avec le président Boumediene en personne. C’est en 1965 que Le Corbusier situe ses rencontres avec Niemeyer et son plan du Nouvel Alger : « Un plan auquel j’ai participé, dira-t-il, mais avec lequel je (n’étais) pas d’accord. C’est un accident de l’histoire qui n’avait, pour la jeune République algérienne, d’autres raisons que publicitaires ; il (fallait) donc l’oublier. » Dans ses évocations de l’expérience algéroise, le Brésilien, lui, ne mentionne pas explicitement ce « désaccord », mais il se fait disert sur son séjour algérois, comme dans ces propos rapportés par un journaliste qui le rencontra dans ses bureaux de Brasilia :

 

« Je suis arrivé en Algérie au bon moment, quelque temps après la victoire contre le colonialisme. Il y avait beaucoup de bonheur, de joie, et une certaine gravité, face aux besoins énormes du peuple que la colonisation avait méprisé (…) J'ai beaucoup aimé Alger, si lumineuse et accueillante, sa baie, ses criques… Et puis il y a sa Casbah, un beau patrimoine, avec ses maisons blanches presque aveugles pour se protéger du vent. Je m'y suis souvent promené, montant et descendant ses escaliers, ses ruelles qui donnent sur la mer. C'est aussi un lieu de lutte, de vie et d'histoire (…) Il fallait répondre aux aspirations (et) aux frustrations engendrées par la domination coloniale. »

 

(...) « Le président Boumediene connaissait mon travail et il avait de grandes ambitions pour le pays (…) Il m'a offert sa protection pendant toute la période où j'ai vécu exilé en Europe, à cause de la dictature dans mon pays. Un jour, il m'a dit : “J'aimerais que tu deviennes mon conseiller pour les questions architecturales.” (…) Nous parlions de tout, et bien sûr des nombreux projets en cours, parmi lesquels l’université des Sciences et Technologies d'Alger, l'université de Constantine, l'Ecole polytechnique d'architecture et d'urbanisme d'Alger, une salle omnisports au sein du Complexe olympique (…) et le Plan du nouvel Alger. En ce qui concerne l'Université des sciences et technologies d'Alger, j'ai eu des désaccords, car mon idée n'a pas été acceptée, et je ne m'y suis plus impliqué. »(…)

 

Oscar Niemeyer précisait que pour tous ses projets il ne pouvait pas se passer de consulter des spécialistes des Sciences humaines, tel son compatriote l’anthropologue Darcy Ribeiro. Et c’est justement ce qu’il reprochait, sans les nommer, à Le Corbusier et à Pouillon : de travailler en « solitaires », sans faire entrer en ligne de compte, dans leurs conceptions, le critère humain ou sociologique. En fait, ce reproche visait plus particulièrement Pouillon. Très critiqué aussi bien par les disciples de Le Corbusier, l’inventeur de ce que les Algérois baptisèrent « les Pouillonnades » semblait en effet loin des préoccupations philosophiques ou humaines…

 

(...) En cela, et malgré tout, Le Corbusier se distinguait nettement de ses pairs, même s’il était loin, lui que l’on décréta « prophète autodidacte (quoique) contesté », d’avoir une perception du monde aussi large que celle dont témoigna Oscar Niemeyer. Et si la vie de l’architecte franco-suisse fut entachée de quelques ambiguïtés, ses leçons architecturales, elles, restent sans équivoque, qui valent ce qu’elles valent ailleurs, mais qui, à Alger, devraient valoir testament – même si, dans « architecture arabe », l’élément « arabe » peut, ici ou là et selon l’époque, se révéler impropre, sinon réducteur ; ou alors, il faudrait lire « néo-mauresque ».(...)

 

 

(...)« Les écoles d'architecture doivent proposer des cours parallèles à cette spécialité : de la philosophie, de l'histoire, de l'anthropologie, de la littérature. Il ne suffit pas pour un architecte de sortir d'une faculté pour qu'il devienne un professionnel. Il doit apprendre à bien connaître sa société, comprendre et s'ouvrir au monde afin de construire des choses qui rendent les gens heureux, qui leur donnent de la joie. ».

 

 

 

Salah Guemriche. (Extrait de son ouvrage Alger la Blanche, biographies d’une ville, p. 300-307, Perrin 2012). Extraits intégraux: Mediapart

 

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