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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Belkacem mostefaoui

DR

 

A propos de l’avenir du paysage audio visuel en Algérie Belkacem Mostefaoui, professeur et directeur de recherche à l’Ecole nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information, affirme : « Les principales incertitudes demeurent en lame de fond : les ressorts aléatoires de garantie des piliers de l’Etat de droit. Il s’agit de l’autonomie des pouvoirs fondamentaux : un pouvoir législatif d’Etat de droit, un pouvoir judiciaire autonome et un pouvoir exécutif respectueux des règles de l’alternance ».

Important entretien réalisé par Brahim Taouchichet  dans le Soir d’Algérie.  

 

EXTRAITS

 

Deux catégories de signes des temps indiquent clairement que l’Algérie est en déphasage total par rapport à ce que nous pouvons appeler le «Temps mondial des médias». Celui-ci impose son rythme. La société algérienne s’est accrochée au rythme et aux nouvelles libertés induites par l’avènement de l’Internet, elle s’est accaparée, dans toutes les marges du possible des outils et des modalités de connexion qui la relient au monde. De leur côté, les décideurs du domaine marquent un attentisme, font freiner au maximum cette entrée de la société dans les nouvelles capacités de liberté de communication ouvertes par les nouveaux médias.(…)

 

Depuis les années 2000, ce ne sont pas seulement les fondements du monopole de l’Etat algérien sur les médias audiovisuels qui ont été déstructurés : les capacités endogènes du domaine se retrouvent dans un déficit grave face aux défis de l’avènement des nouveaux médias. (…)

 

La caractéristique la plus frappante actuellement de l’espace médiatique algérien est que le pouvoir d’Etat fait face à de nouvelles et démultipliées secousses de démonopolisation du pouvoir d’informer tel qu’il a été mis en vigueur durant le premier cinquantenaire d’indépendance. La société algérienne se retrouve déficitaire de toute expérimentation sérieuse de service public en le domaine(…).

 

Les nouvelles télés privées ne peuvent pas être des hirondelles qui nous produiront miraculeusement des printemps tout le temps, et surtout pas dès ces années à venir. (...)

 

 

Quand l’argent existe, comme c’est le cas en Algérie, les producteurs et réalisateurs sérieux en sont interdits d’accès. Les bureaucrates au volant des commandes de programmes favorisent ce qu’ils appellent les «produits digest», politiquement, religieusement corrects. Insipides en fait. C’est ce cercle vicieux qui risque d’être mis en moteur des nouvelles radios et télés miroirs aux alouettes de l’avenir de l’Algérie. Mais bien sûr, les réalités sociales sont là aussi conflictuelles, et rien n’est déterminé, heureusement (…).

 

Cinquante années d’indépendance ont «formaté» beaucoup d’esprits à ne penser qu’à l’«investissement de trabendo». Il faut s’attendre à un grand nombre de «nouveaux entrepreneurs en audiovisuel». Le domaine recèle de possibles gains d’argent et d’influence politique. Les expériences dans le monde, dont celle de Berlusconi en Italie, nous ont montré comment la télé commerciale est convoitée comme «danseuse sur table» d’enrichis, surtout trop vite. (…)

Les consortiums satellitaires Nile Sat et Atlantic Bird, disposant de nombreux canaux vacants, ont permis à ces nouveaux entrepreneurs de diffuser leurs programmes, pour la plupart très artisanaux, voire indigents, de contenu de programmes et de qualité du signal. Deux entreprises de journaux privés arabophones ( Echourouk et Ennahar), des propriétaires de boîtes de communication (Al Djazaïria) et des investisseurs apportant leur promotion directe à l’un des partis islamistes (Al Adala) ont pu ainsi être dans le premier lot des «télés offshore» ciblant l’Algérie. Elles ont suivi l’exemple d’El Maghribia, lancée de Londres par un Algérien disposant de fonds de pays du Golfe. De droit étranger, ces télés ont élu domicile pour la plupart en Grande-Bretagne (remarquablement permissive en matière de réglementation, notamment par rapport à la France) ou en Jordanie et au Liban. L’expérimentation faite par les nouveaux diffuseurs télévisuels durant les élections législatives (mai) et locales (novembre) 2012 est loin de convaincre d’un apport d’une plus value en termes de droit à l’information et à l’expression plurielle des opinions. (...)

 

La nation algérienne a été sevrée, parmi d’autres, d’un droit universel durant ce premier cinquantaine d’indépendance, celui de disposer d’un service public de l’audiovisuel, d’où le risque immense, pour la société, d’être happée par un marché de l’offre de produits audiovisuels, comme disent les marchands, totalement débridés.(…)

 

Il y a comme une frénésie chez certains de nouveaux parrains d’oligarchies, ou prétendus tels, à faire cocorico d’entrée dans le nouveau marché, porteurs de tant de gains, mais aussi miroir aux alouettes. Les dossiers déposés réellement, je ne suis pas renseigné dessus, et je ne pense pas qu’il y ait déjà registre pour cela : tout simplement parce que de jure??? les inscriptions ne sont pas ouvertes. Par contre, les attentes formidables de la société algérienne en matière de nouvelles radios et télés, j’en suis conscient. Et je pose d’ailleurs cette question : pourquoi tant de frénésie aux télés et pas à la radio, magnifique média de communication sociale et de proximité, et sans doute formidable vecteur de notre algérianité dans ses tréfonds les moins «cosmétisés »?(…)

Le pouvoir d’Etat en Algérie tolère, voire alimente une pléthore d’entreprises éditrices de quotidiens. Ce qui n’est pas réellement signe de liberté d’information. Plus grave, c’est une source de cacophonie, en consonance avec celle produite par la pléthore de partis politiques. Nous venons d’observer le «souk» que cela a donné aux élections locales récentes. Se posent de nombreux problèmes bien sûr. L’un d’entre eux est dramatique : des dizaines d’éditeurs «activent» leurs boîtes sans le moindre respect des droits socioprofessionnels des journalistes. Mais aussi l’opacité de mouvements d’argent. Les risques sont démultipliés bien sûr dans les perspectives de «l’ouverture de l’audiovisuel».(…)

 

Les principales incertitudes demeurent en lame de fond : les ressorts aléatoires de garantie des piliers de l’Etat de droit. Il s’agit de l’autonomie des pouvoirs fondamentaux : un pouvoir législatif d’Etat de droit, un pouvoir judiciaire autonome et un pouvoir exécutif respectueux des règles de l’alternance.

 

17 décembre 2012. Soir d’Algérie.

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