Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

Dans son éditorial1du mardi 24 juillet 2012, Salima Ghezali se dit troublée par le parallèle que j’aurais établi « entre la crise syrienne et la crise algérienne » dans mon article paru le même jour sur le site de La Nation2. Considérant que je fais « un pari risqué » en tablant sur l’émergence d’ « une troisième force armée » en Syrie, elle affirme que je fonde ce pari sur «l’exemple algérien des années 90 où ‘’la victoire sur l’islamisme’’ aurait été le fait d’un retournement de l’opinion et son investissement massif dans la lutte anti-terroriste. »


Or, constate-t-elle, « aucun consensus national n’existe encore autour des termes dans lesquels la question sécuritaire s’est posée. » Elle affirme que la terreur, la double censure et la Charte portant réconciliation nationale auraient « enlevé aux Algériens le droit de fonder leur opinion sur la vérité », auraient empêché jusqu’à aujourd’hui « le débat sur les faits et sur les termes » ainsi qu’une « liberté d’énonciation ou d’accès aux faits […] qui puisse servir de base matérielle sur laquelle pourrait enfin s’établir un propos fondateur. » Elle conclut de tout ce qui précède qu’« il n’existe à l’heure actuelle que des discours de propagande » car « sans l’établissement objectif et vérifié des faits et sans leur discussion, ou la décision collective, assumée et respectée par tous, de leur enfouissement momentané, il n’est point de conscience vraie. Ni de cohérence politique ou intellectuelle possibles. »

Le débat sur la guerre civile des années 1990 n’a pas encore vraiment eu lieu dans un pays encore profondément traumatisé et il s’avère toujours douloureux d’aborder cette question, quelle que soit la position adoptée par les uns et les autres au cours de ce conflit. Il faudra pourtant bien, à tout le moins, que les forces qui se réclament de la démocratie et du progrès social se décident à l’entamer si elles veulent aller de l’avant. Mais est-ce bien la « crise algérienne » que mon article sur la Syrie abordait ? Et comment éviter de sombrer dans deux attitudes opposées mais tout aussi stériles : celle du refoulement du problème ou celle de la polémique purement propagandiste ? Telles sont les deux questions, posées par l’éditorial de Salima Ghezali, que j’aborderai dans cette contribution.

 

A propos du « parallèle entre la crise syrienne et la crise algérienne »

 

L’exemple algérien convoqué dans mon article sur la Syrie ne visait absolument pas à engager la réflexion, et encore moins la polémique, sur la « crise algérienne » car celle-ci ne constituait en aucune façon l’objet de mon article. Le passage sur l’Algérie avait pour unique but de comparer la réaction de deux pouvoirs autoritaires confrontés à des insurrections armées dans des temps et des espaces différents.

J’affirmais et soutiens toujours que le régime syrien accorde un rôle central aux forces conventionnelles (blindés, artillerie, avions de chasse, hélicoptères…) pour venir à bout de la rébellion armée. Cette tactique utilisée en milieu urbain a pour conséquences, entre autres, d’engendrer de lourdes pertes humaines au sein de la population civile (bombardements intensifs et aveugles de quartiers entiers). Elle provoque également une destruction massive du cadre bâti. La bataille d’Alep, après celles de Damas, Homs et Hama, illustre mon propos. Le pays est en voie de destruction physique.

Le recours à l’exemple de la guerre civile dans notre pays visait à montrer que le pouvoir algérien confronté à une guérilla islamiste – je n’utilise à aucun moment le mot terrorisme – ne réagit pas de la même façon que son homologue syrien aujourd’hui. Je ne suis pas expert en questions militaires et ma mémoire me fait peut-être défaut, mais il me semble que les moyens conventionnels lourds (avions, hélicoptères, artilleries, blindés…) furent utilisée par l’ANP dans les maquis et non dans les villes et les villages. Au sein du tissu urbain, le pouvoir privilégia le renseignement (appels à dénonciation, infiltrations, manipulations, retournements…) et l’action de forces légères policières et militaires ciblant les groupes armés.

Parallèlement à cela, il distribua des armes légères aux membres de plusieurs catégories professionnelles (fonctionnaires, journalistes…) qui en faisaient la demande et créa divers corps d’agents armés (« Garde communale) afin de protéger les sites économiques sensibles (pipelines, usines…), les institutions (APC, écoles…) et certains sites stratégiques (collines et autres montagnes qui étaient des lieux de transit des groupes armés islamistes). Il fournit par ailleurs des armes légères à des civils – « Patriotes », « Groupes de légitime défense » … – et toléra l’éclosion ça et là de « Comités d’autodéfense » créés directement par des citoyens, en dehors des institutions. Au total, on peut affirmer que plusieurs centaines de milliers de « civils » (entre 200 et 300 000) furent armés. Cela, sans compter les réservistes qui furent rappelés sous les drapeaux.

Précisons que je n’ai à aucun moment dans mon article ni dans la présente contribution exprimé de jugement de valeur sur cette façon d’opérer du pouvoir. Ni « guerre sale » ni « guerre propre », ni « barbarie intégriste » ni « Seigneurs de la guerre »… Je ne cherche absolument pas à occulter l’existence de bavures, de liquidations extrajudiciaires et d’autres actions dont la population civile eut à souffrir. Mais je constate que la tactique militaire du pouvoir algérien eut pour effet d’élargir l’arc de la confrontation armée en impliquant une partie de la population civile. Il est clair que le choix d’une telle tactique obéissait davantage, chez nombre de dirigeants, à une volonté de survie et de renforcement de leur pouvoir autoritaire qu’à une perspective stratégique démocratique basée sur la prise en charge des intérêts et aspirations sociales et politiques de la population.

Mais je soutiens que ce choix du pouvoir d’armer une partie de la population civile constitua la cause principale de la victoire sur l’islamisme armé car en s’attaquant aux civils, armés ou non, ce dernier se mit à dos la population. Il convient en même temps de remarquer que le succès de cette tactique découla davantage de la désaffection progressive de la population à l’égard des orientations et pratiques de la guérilla islamiste que d’une adhésion politique envers le pouvoir autoritaire. Il s’agit donc d’une sorte de victoire par défaut.

Constatons que les groupes armés islamistes encore en activité dans le pays ont changé de tactique en privilégiant désormais l’attaque de cibles militaires et policières.

Tel était l’unique objet de la comparaison esquissée dans mon article qui, je le répète, portait sur la Syrie et non sur la crise algérienne. Le débat, à partir de là, pourrait porter sur la réalité et la pertinence ou non de cette différence entre les tactiques respectives des pouvoirs syrien et algérien.

En ce qui concerne la Syrie, je considère que l’émergence politique sous des formes variées d’une troisième force refusant le dilemme régime d’El Assad ou inscription dans l’agenda des grandes puissances occidentales et de leurs relais régionaux (Arabie saoudite, Qatar et Turquie) est sans doute un pari aux lourdes exigences. Mais elle constitue surtout une nécessité absolue pour permettre au peuple syrien, aujourd’hui et demain, de ne pas se contenter d’être pris entre deux feux, de la part d’un régime et d’une opposition pro-impérialiste qui ne prennent ni l’un ni l’autre en considération ses intérêts et aspirations nationales, démocratiques et sociales et même les sacrifient.

 

Peut-on parler de « victoire sur l’islamisme armé » ?

 

A ce stade de la réflexion, affirmer que l’islamisme armé a été « défait » en Algérie et que le camp qui s’est opposé à lui a remporté la victoire relève-t-il de la pure propagande ? Je me suis abstenu, dans l’article incriminé et dans celui-ci, de porter un jugement de valeur sur cette victoire/défaite. Non par absence d’opinion sur la question, mais parce que l’article ne portait pas sur cette question et parce que je m’attache avant tout à appréhender les problèmes politiques sous l’angle principal de l’évaluation des rapports de forces entre les acteurs en présence. Le politique s’avère en effet déterminant comme tentait de l’illustrer, dans mon article sur la Syrie, l’exemple de la lutte de libération nationale où le FLN/ALN remporta la bataille politique en dépit des nombreux coups assénés par l’armée coloniale soutenue par l’OTAN aux combattants de l’intérieur et de l’extérieur.

Mais qu’est-ce qui autorise à affirmer que l’islamisme armé a subi une défaite militaire, et donc politique, en Algérie ? La lutte armée lancée à la suite de l’arrêt du deuxième tour des élections législatives de décembre 1991, du coup d’Etat militaire de janvier 1992, de l’instauration de l’état d’urgence puis de la dissolution du FIS avait pour objectif de renverser le régime pour instaurer une république islamique ou, à tout le moins, d’imposer une négociation au pouvoir afin de revenir au résultat du premier tour des législatives de décembre 1991. Or, s’il y eut bien des négociations entre le pouvoir et le FIS-AIS, celles-ci ne débouchèrent finalement ni sur le renversement du régime et son remplacement par une république islamique, ni sur un retour aux résultats du premier tour des législatives et la tenue, sur cette base, du second tour, ni sur une relégalisation du FIS, ni même sur la réintégration de ses dirigeants dans le jeu politique légal.

Comment, dans ces conditions, qualifier autrement que comme défaite l’incapacité du FIS à atteindre l’un de ses objectifs politiques fondamentaux et son acceptation du désarmement et de la dissolution de son principal bras armé, l’AIS, contre une vague promesse apparemment orale de retour à la vie légale du parti dissous ou de ses dirigeants et cadres ? Comment qualifier autrement que comme une défaite militaire et politique la dislocation puis la disparition du GIA ?

Précisons, pour éviter tout malentendu, que l’islamisme armé n’a pas disparu, qu’il continue à se manifester par des actions armées dans certaines régions du pays, qu’il dispose de réseaux de soutien et qu’il pourrait tout à fait rebondir dans certaines conditions. Mais sa défaite vient de sa marginalisation et de son incapacité absolue à peser sur le cours de la vie politique nationale. Précisons également que cette défaite militaire de l’islamise armé constitue une défaite politique pour l’ensemble du mouvement islamiste, mais que celui-ci peut en revanche estimer, à juste titre, avoir remporté une victoire sur le plan idéologique, ses idées n’ayant jamais été aussi répandue dans la société voire au sein même du pouvoir.

 

Sur la « crise algérienne »

 

L’autre question qui pourrait justement faire débat, si l’on prend pour point de départ mon article sur la Syrie, est celle de savoir si l’armement de la population et son implication dans un conflit de nature essentiellement politique ont substantiellement modifié le rapport de forces ? L’enjeu principal d’une guerre civile, comme de toute guerre asymétrique, réside en effet en dernière instance dans la conquête politique de la population pour isoler et vaincre son ou ses ennemi (s).

Mon article sur la Syrie ne peut donc à mon avis constituer le point de départ d’un débat politique rigoureux et un tant soit peu serein sur la crise algérienne. Tel n’était pas en tout cas mon objectif, car la crise algérienne dépasse largement la question de savoir si ce pouvoir a utilisé la grosse artillerie en milieu urbain ou s’il a choisi d’armer la population. Cette question fait partie de la nécessaire réflexion sur la crise, mais cette dernière la dépasse largement.

Je suis pour ma part entièrement disposé à aborder cette question de la crise algérienne. Je lui ai d’ailleurs consacré un livre entier paru au mois de mai à Alger3 : à ses origines, à sa nature, à son évolution et même à la meilleure façon, selon moi, de la dépasser. Personne n’est obligé de partager mon point de vue sur cette crise que l’on peut tout à fait aborder en faisant abstraction de mon ouvrage. Mais il me semble difficile, si l’on me fait l’honneur d’initier un tel débat à partir de mes écrits, de critiquer utilement ma perception de cette crise et d’entamer un débat fécond sans prendre en considération l’entièreté de ma problématique : crise du projet de développement national, crise d’hégémonie au sein du bloc social dominant, infitah, processus démocratique et procès de fascisation, substitution de la contradiction bourgeoisie compradore/bourgeoisie intérieure à la contradiction bourgeoisie d’Etat/bourgeoisie privée, réforme ou révolution… La crise algérienne, y compris dans sa séquence des années 1990, ne peut se réduire à une simple question sécuritaire ni même à la guerre civile.

Il nous faut en conclusion approfondir la réflexion et le débat collectif. Je ne crois pas pour ma part à l’efficience ni même à la possibilité d’attendre la formation d’un consensus national sur les « termes dans lesquels la question sécuritaire est posée ». Que chacun utilise les termes dans lequel il peut le mieux exprimer sa pensée, mais qu’il fasse simplement l’effort d’expliciter le contenu de ces termes afin que nous nous comprenions à défaut d’être d’accords. On utilise souvent les mêmes mots, les mêmes notions, les mêmes concepts en leur donnant toutefois un sens différent voire opposé. Eux-mêmes sont souvent d’ailleurs polysémiques. Soyons donc attentifs à mieux définir les idées, notions et autres concepts utilisés et nous éviterons déjà une bonne partie des faux-débats qui empoisonnent souvent les controverses politiques ou intellectuelles dans notre pays.

Je ne pense pas, par ailleurs, qu’il faille attendre que le pouvoir abroge l’article 6 de la charte portant réconciliation nationale pour nous autoriser à penser et à dire ce que nous avons sur le cœur et dans la tête. Eviter les provocations inutiles, certes, mais n’attendre l’autorisation de personne pour exprimer nos convictions et débattre.

Je ne crois pas davantage que « sans l’établissement objectif et vérifié des faits et sans leur discussion, ou la décision collective, assumée et respectée par tous, de leur enfouissement momentané, il n’est point de conscience vraie » et que la parole sur cette crise se réduise à un discours propagandiste. Je ne crois pas, en vérité, à l’existence d’une « conscience vraie » flottant au-dessus de tous, transcendant les oppositions et émanant mécaniquement des faits. Les faits, comme les statistiques, font l’objet d’interprétations différentes. Ils ne peuvent pas toujours être entièrement connus, ce qui ne réduit pas pour autant les analyses à de la pure propagande. C’est de la confrontation des interprétations opposées et des points de vue différents que peuvent surgir des analyses qui, sans ambitionner d’atteindre une « conscience vraie » admise par tous, produisent des analyses fouillées, des paradigmes cohérents mais ouverts à la critique et à la remise en cause. Il convient de faire l’effort de voir au-delà des faits pour tenter de saisir les dynamiques à l’œuvre, dynamiques souvent masquées, non apparentes.

Tant que nos sociétés seront traversées par des contradictions sociales et politiques, l’histoire restera une discipline vivante qui, plus que d’autres, constitue un enjeu de luttes et de pouvoir. Ne dit-on pas que l’histoire est écrite par les vainqueurs ? Cela est certainement vrai, mais cette situation n’empêchera jamais les vaincus d’écrire la leur.

 

Hocine Bellaloufi, 31 juillet 2012. La Nation.info



Notes

1. Crise globale : Le cru syrien et le cuit algérien. in La Nation du 24 juillet 2012.
2.
Qui l’emportera en Syrie ? in La Nation du 24 juillet 2012.
3. Hocine Belalloufi : La démocratie en Algérie : Réforme ou révolution ? Sur la crise algérienne et les moyens d’en sortir. Editions APIC et Lazhari Labter, Alger 2012.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article