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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

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"Le discours radical d’Aminata Traoré trouve maintenant davantage d’écho qu’au début de la crise. Les graffiti hostiles au « néocolonialisme » commencent à apparaître dans les rues bamakoises. Les drapeaux tricolores se font plus rares qu’au début de l’intervention militaire française en janvier 2012".

 

 

 

 

 

Par Jean-Christophe Riguidel, envoyé spécial à Bamako

14 juillet 2013. Mediapart

 

 

L'élection présidentielle doit avoir lieu le 28 juillet prochain, alors que le Mali n'est pas prêt à un scrutin dans les meilleures conditions.
Pourtant, les pressions françaises – François Hollande s'est dit «intraitable» sur la date – ont eu raison des réticences locales.
Au risque d’accroître le sentiment de mise sous tutelle. 

Fatoumata jette un regard distrait aux affiches électorales promettant un avenir meilleur aux Maliens, à l'issue de la présidentielle du 28 juillet prochain. « Avant de m’occuper de politique, il faut d’abord que je trouve à manger pour mes enfants », explique cette jeune Bamakoise en boubou qui vient chercher chez des parents le billet de mille francs CFA (1,5 euro) qui lui permettra d’acheter la nourriture du jour. Avec son bébé sur le dos, Fatoumata saute entre les flaques rouges qui recouvrent le sol en latérite du quartier populaire de Missira, au cœur de Bamako, la capitale malienne. Afin de se protéger de la pluie diluvienne, Fatoumata s’est confectionné un chapeau à l’aide d’un sac plastique noir qui lui couvre la tête. Le ramadan vient de commencer : une obsession de tous les instants pour Fatoumata et les autres musulmans, qui représentent  95 % de la population. « Les prix de la nourriture battent tous les records. L’électricité vient d’augmenter. Le manioc n’a jamais été aussi cher. Je n’arrive plus à nourrir ma famille. Jamais nous n’avons été aussi pauvres », s’insurge cette mère seule avec cinq enfants à charge, qui survit en faisant des tresses à domicile.

 

Fatoumata ne votera pas : « Je n’ai pas de carte d’électeur, il faudrait que j’aille dans ma région d’origine pour la récupérer. Et avec la saison des pluies, j’aurais besoin de plusieurs jours pour regagner mon village qui se trouve à 200 kilomètres de Bamako. De toute façon, je n’ai pas l’argent pour payer le voyage. » « Si je veux obtenir une carte d’électeur », ajoute l’une de ses amies, « il faut que je présente une carte d’identité ou un passeport. En ce moment, ces pièces deviennent très difficiles à obtenir. Les fonctionnaires qui les détiennent rackettent ceux qui les demandent. Des pièces d’identité, cela reste un privilège de riches. »

 

Même des étudiants restent dubitatifs. « J’ai ma carte électorale. Je vais voter pour IBK (Ibrahim Boubakar Keïta, ancien premier ministe et président du parlement – ndlr). C’est un homme sérieux. Il est bien pour le pays… Mais je ne parle pas de politique avec les autres étudiants ou ma famille. Pour moi, la politique cela passe après la religion. Le ramadan reste beaucoup plus important que la campagne électorale », estime Abdelaziz, étudiant en sociologie à l’université de Bamako. « Je ne vais pas voter », ajoute l'un de ses condisciples assis sur un banc à l’ombre d’un flambloyant, au cœur du campus situé sur une colline qui domine la ville. « Il faut que je retourne dans mon village pour aider mes parents aux champs, aux travaux agricoles. C’est toujours ainsi pendant la saison des pluies. Il faut faire la soudure. Trouver de quoi nourrir la famille et le bétail jusqu’à la prochaine récolte. »

 

Les Maliens ne comprennent pas pourquoi l’élection sera organisée en plein ramadan et pendant la saison des pluies. Mais leur principal sujet de colère reste Kidal, la grande localité du Nord, dans laquelle l’armée malienne peine à retrouver une place, du fait de la toute puissance du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). « Le gouverneur de Kidal ne peut même pas rentrer dans la ville. Il est obligé de se réfugier auprès des troupes françaises. Comment organiser une élection à Kidal si le MNLA reste maître de la ville ? » s’interroge Ali Coulibaly, un enseignant bamakois.

 

Le ressentiment est d’autant plus grand que la France est accusée par nombre de Maliens de soutenir le MNLA. Une partie de l’opinion publique suspecte Paris d’aider en sous-main les Touaregs qui revendiquent l’indépendance. « Les Français pensent que le Nord est le pays des Touaregs, alors que rien n’est moins vrai, même à Kidal, ils sont minoritaires », affirme Naffet Keita, professeur de sociologie à Bamako, qui a longtemps vécu dans le septentrion malien. « La France a toujours joué la carte du MNLA. Elle compte sur les Touaregs pour combattre l’islam radical et pour obtenir la libération de ses otages, mais pour l’instant Paris n’a absolument rien vu venir de ce côté-là. Les Français se sont lourdement trompés sur le MNLA et sur la capacité de ce mouvement à les aider. »

 

Un candidat de poids à la présidentielle, Tiébilé Drame, ancien ministre des affaires étrangères, a d’ailleurs demandé officiellement le report de l’élection au motif que toutes les conditions ne sont pas réunies pour un vote sur l’ensemble du territoire. « Je constate que Fabius est devenu le directeur des élections », a-t-il déclaré le 13 juillet à l’hebdomadaire Jeune Afrique. Une sortie qui n’est pas passée inaperçue, d’autant qu’elle émane d’un homme longtemps réputé très proche des Français.

 

 

"François Hollande a passé un coup de fil"

 

 

Même l'International crisis group s’est alarmé de ce scrutin organisé à la va vite. « Nous ne disons pas qu'il n'est pas urgent d'organiser l'élection présidentielle, nous observons comme presque tout le monde, y compris les plus hautes personnalités maliennes, que les conditions d'une élection crédible ont de bonnes chances de ne pas être réunies le 28 juillet », affirme Gilles Yabi, directeur de son département Afrique de l'Ouest,  interrogé par Mediapart.

 

Gilles Yabi considère « qu’il n'y a pas suffisamment de temps pour une distribution des cartes d'identification nationale sur toute l'étendue du territoire ». Il note aussi « un problème spécifique dans la région de Kidal où les listes électorales doivent être finalisées en moins de deux semaines. Il y a à notre avis une inconséquence à se résigner à des élections programmées pour être très imparfaites – et potentiellement catastrophiques – alors que l'on entend promouvoir la démocratie au Mali. Le contexte de crise ne devrait pas servir à justifier des élections bâclées, c'est précisément parce qu'il s'agit d'une élection devant participer à la sortie d'une grave crise qu'elle doit être réussie. » Le chercheur ajoute que des « centaines de milliers de Maliens ont été déplacés par la crise ».

 

« La priorité pour ces déplacés, ce n’est pas d’aller voter, c’est de retrouver un toit », estime pour sa part le professeur Naffet Keïta. Alors, pourquoi organiser des élections aussi rapidement, se demandent les Maliens ? « La réponse est simple. Jusqu’à la semaine dernière, le principe d’un report semblait acquis. Mais François Hollande a passé un coup de fil à la présidence. Il a convaincu Dioncounda Traoré, le président par intérim, qu’il fallait aller à l’élection tout de suite », estime un officiel malien qui regrette cette décision.

 

Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de cette élection malienne, le professeur Naffet Keïta sourit avec amusement et corrige tout de suite : « Vous voulez sans doute dire l’élection “au Mali”. Ce n’est pas une élection malienne, c’est juste une élection au Mali. Nous ne sommes pas décisionnaires. Ce sont les Français qui le sont. Ils décident de tout et nous mettent devant le fait accompli. » Le professeur ajoute que François Hollande l’a bien expliqué en disant qu’il se montrerait « intraitable » sur la date de l’élection, le 28 juillet. Le juriste Mamadou Samaké abonde dans son sens. « Il est tout de même curieux que ce soit un chef d’État étranger qui explique qu’il se montrera intraitable sur la date d’une élection organisée au Mali. Si nous sommes un peuple souverain, il est étonnant que l’ex-colonisateur fixe de façon “intraitable” la date de nos élections. »

 

Même si les Maliens trouvent que “Papa Hollande” en fait un peu trop, ils savent qu’ils n’ont pas vraiment le choix. Plus de huit millions d'entre eux ont déjà pris leurs cartes d’électeurs. « Bien sûr que nous ne sommes pas prêts pour cette élection. Mais nous n’avons pas d’alternative. Nous sommes étranglés financièrement. Les aides internationales sont suspendues depuis le coup d’État de mars 2012. Tant que nous n’aurons pas voté, nous n’aurons pas d’aide internationale. Alors autant en finir au plus vite, pour retrouver un peu d’oxygène », considère Awa Bocoum, une commerçante bamakoise.

 

Bien des électeurs ont intériorisé cette loi d’airain : « Pas d’élection, pas d’argent. » Et comme le pays manque cruellement de fonds, il paraît périlleux de s’opposer à la volonté impérieuse de François Hollande et à celle des Américains. « Le message envoyé à la population malienne est très clair. Pas d’élection, pas d’argent », reconnaît aussi, de façon lapidaire, un diplomate américain.

 

 

28 candidats en lice

 

 

Outre l’apport financier, l’élection rapide possède un autre avantage : celui de tourner définitivement  la page des putschistes du capitaine Amadou Haya Sanogo ; l’officier qui avait renversé le chef de l’Etat, ATT (Amadou Toumani Touré) en mars 2012, à quelques semaines de l’élection présidentielle. Officiellement, le capitaine Sanogo n’exerce plus de pouvoir. Mais depuis le camp de Kati, en périphérie de Bamako, où il vit avec ses hommes, il reste très influent. Sanogo a fait nommer plusieurs ministres du gouvernement actuel. « Sur un simple coup de téléphone, il peut encore faire embaucher ses affidés dans des ministères. On a vraiment peur de lui. Tant que l’élection ne sera pas passée, il conservera sa capacité de nuisance », souligne un haut fonctionnaire bamakois qui a reçu plusieurs coups de fil menaçants du bouillant capitaine.

 

Comme bien des Bamakois, ce haut fonctionnaire compte sur le nouveau président élu pour rétablir l’ordre dans les casernes et éviter que les militaires interviennent à tout bout de champ dans la vie publique. Les proches de Sanogo ont pris la mauvaise habitude de molester des journalistes qui les avaient critiqués. Le rétablissement rapide de l’État de droit apparaît comme une priorité pour beaucoup de Maliens. Les coups de marteau reçus en juin 2012 par le chef de l’État par intérim, Dioncounda Traoré, dans le palais présidentiel, restent dans toutes les mémoires. « Le président avait été laissé pour mort par ses agresseurs. Les forces de l’ordre ne s’étaient pas interposées entre le président et les manifestants. Elles n’ont pas protégé le chef de l’État. Comment accepter pareille situation ? » se demande Ali Coulibaly, étudiant en droit à l’université de Bamako. Il ajoute avec regret : « Comme l’élection est organisée trop rapidement nous aurons un régime légal, mais pas un régime légitime. »

 

L’enthousiasme des Maliens est d’autant plus tempéré que les chances de rénovation de la vie politique sont  limitées. 28 candidats sont en lice, mais les grands favoris sont des barons de l’ancien régime. « La campagne a été trop courte pour que de nouvelles personnalités puissent émerger. Nous sommes passés de l’État d’urgence à la campagne électorale. Du coup, les suffrages vont se porter sur les figures connues », regrette Moussa Bassoum, un étudiant en sciences politiques qui rêve de faire de la politique autrement et regrette la faiblesse de la culture d’opposition au Mali. « À la fin du règne du président ATT, presque tous les partis d’opposition avaient rejoint la majorité présidentielle », se désole-t-il. Un phénomène bien connu en Afrique de l’Ouest. Très pratiqué aussi au Sénégal voisin, ce retournement de veste généralisé a été baptisé « transhumance » par les électeurs qui ne s’en étonnent même plus. « La transhumance des hommes politiques leur apparaît comme un phénomène naturel motivé par l’appât du gain », souligne Moussa.

 

Pourtant, même s’ils se méfient de leur classe politique, les Maliens affichent leur volonté de voter. Au premier jour de la distribution des cartes d’électeurs, l’affluence était grande. « Trois heures de queue dans le quartier Missira », révèle Moussa Bassoum. Il s’agit de voter pour faire revenir l’argent au pays, mais aussi de se rassurer en construisant un avenir plus stable. « En quelques semaines, tout s’était écroulé. Avant le coup d’État de mars 2012, tout le monde disait encore que le Mali était un pays stable. Un exemple de transition démocratique réussie, ce modèle s’est effondré en mars. Comme un château de cartes. Ça a été vraiment traumatisant pour nous. Alors maintenant, on veut de la stabilité. Un chef d’État qui rassure, qui restaure l’État de droit », espère Ali Sow, un commerçant bamakois.

 

Dans la bouche des électeurs de Bamako, un nom revient souvent : IBK, un ancien premier ministre du président Alpha Konaré, au pouvoir jusqu’en 2002. Tout comme celui de Soumaïla Cissé, ancien ministre des finances, né en 1949. Tous deux sont des caciques depuis deux décennies.

 

« Je vais voter pour IBK, c’est un homme sérieux. Il n’a pas volé d’argent quand il était au pouvoir. D’accord, il est un peu vieux (IBK est né en 1945 – ndlr), mais nous avons besoin d’un homme d’expérience et IBK a promis de donner des emplois aux jeunes, alors c’est mon candidat », explique Amadou, un jeune « diplômé chômeur » qui vient de terminer ses études universitaires. Amadou travaillait pour une ONG mais vient de perdre son emploi. À son ONG comme à bien d’autres associations du Mali, les bailleurs de fonds ont coupé les vivres tant qu’un régime sorti des urnes ne serait pas instauré. Lui aussi est pressé de voir le processus électoral arriver à son terme afin de pouvoir retrouver son travail.

 

 

Faible participation attendue

 

 

Il ne doute pas de la victoire de son candidat et porte d’ailleurs une casquette à l’effigie d’IBK qui le protège contre le soleil accablant de la mi-journée et lui vaut des sourires complices de bien des habitants de Missira. Le succès d’IBK lui paraît d’autant plus évident qu’il pense comme beaucoup de Maliens que son favori est aussi le candidat de la France. « Il rassure les Français. IBK est membre de l’internationale socialiste dont il a été vice-président. Il a fait ses études en France. Les Français trouvent qu’il a un bon profil pour diriger le pays », estime un diplomate européen.

 

L’élection d’un nouveau président n’entraînera pas nécessairement des changements de pratiques de la classe politique. L’ancien régime était considéré par l’opinion publique comme corrompu. Les nouveaux élus pourront-ils changer de pratiques ? Renouer avec la vertu ? « Ce n’est pas la classe politique qui est corrompue, c’est la société malienne dans son ensemble. Le pays vit grâce aux marchés publics. Tout le monde veut sa part du gâteau. La corruption existe à tous les niveaux : du petit fonctionnaire jusqu’au sommet de la pyramide. Je ne vois pas comment un président peut changer les mentalités d’un pays », déclare le professeur Mamadou Samaké.

 

La question financière taraude l’électorat, une campagne électorale coûte très cher au Mali. « Il faut des milliards (de francs CFA) pour préparer un scrutin. Déjà, il faut nourrir tous vos partisans qui débarquent chez vous. Il faut aussi les habiller. Les gens ont faim. Vous dépensez des milliards et au final, vous n’êtes même pas sûrs qu’ils votent pour vous », se désole une ancienne ministre qui a renoncé à la politique.

 

Dans le passé, les processus électoraux ont rarement passionné les Maliens. « En général, le taux de participation tournait autour de 20 % lors des scrutins précédents », estime Gilles Yabi. Un taux de participation bien inférieur à celui que l’on peut trouver au Sénégal voisin ou en Côte d’Ivoire. Lors de la dernière présidentielle ivoirienne, il avait approché 80 % au premier tour. La nouvelle carte électorale malienne devrait rendre plus difficiles les fraudes. Désormais, la photo est obligatoire sur la carte électorale. « Il devient ainsi très compliqué de voter plusieurs fois, c’est un beau progrès », souligne le professeur Keïta.

 

Elu avec un scrutin auquel à peine 20 % des électeurs auraient participé, le président risquerait de manquer de légitimité. Alors les Maliens se posent la question : pourquoi la France est-elle si pressée d’aller à l’élection ? « Hollande a dit qu’il était venu au Mali pour rétablir la démocratie et l’État de droit, mais, si c’est son véritable objectif, pourquoi ne nous laisse-t-il pas quelques mois de plus pour préparer une élection digne de ce nom ? » s’étonne Oumou Sow, une institutrice de Missira.

 

Du coup, l’insistance des Français à organiser rapidement le scrutin nourrit les critiques. « Les Français possèdent un agenda caché. Rien ne prouve que les islamistes radicaux voulaient descendre jusqu’à Bamako. La France est avant tout intervenue dans le nord du Mali afin de sécuriser ses approvisionnements en uranium dans la région. Il fallait contrôler le nord pour empêcher les islamistes radicaux de s’attaquer aux intérêts d’Areva au Niger. C’est cela la vraie raison de l’intervention de la France au Mali. D’ailleurs les militaires français n’ont pas attendu l’arrivée au pouvoir de Hollande pour préparer cette opération », analyse une universitaire bamakoise qui préfère garder l’anonymat. « Ceux qui ont critiqué l’intervention française ont été menacés. Ils ont subi des insultes. On leur a aussi fait comprendre qu’il y aurait des sanctions économiques et politiques pour eux et leurs familles », explique cette universitaire qui affirme avoir reçu beaucoup de menaces téléphoniques pour s’être montrée critique vis-à-vis de l'intervention française.

 

 

Aminata Traore, un discours radical

 

 

La principale cible des partisans de l’intervention française au Mali reste Aminata Traoré. L’ancienne ministre de la culture a expliqué lors d’une émission télévisée qu’elle ne disait pas « merci à la France » pour son action au Mali. « Je constate que sans l’intervention française en Libye, le Mali n’aurait pas été déstabilisé. Alors pourquoi devrais-je remercier la France ? Ce que j’explique, beaucoup de Français le disent, pourquoi n’aurais-je pas le droit de dire la même chose ? Les Africains n’ont-ils pas le droit de s’exprimer ? Doivent-ils éternellement remercier l’ex- colonisateur ? » s’interroge l’écrivaine et militante altermondialiste.

 

Aminata Traoré vient d’ailleurs de se faire signifier par des diplomates qu’un visa pour la France ne lui serait pas forcément accordé. Le refus n’est pas officiel, mais la menace est agitée. De Bamako à Paris, beaucoup y voient une mesure de représailles, une façon de punir sa liberté de parole et de plume. Assise dans la cour de la maison modeste de sa fille, à Missira, Aminata Traoré, 66 ans, se penche inlassablement sur ses feuilles blanches où elle écrit à la main les premiers jets de ses nouveaux livres ou manifestes.

 

À l’évocation du mot France, Aminata relève la tête, parcourue de fines tresses. Malgré la lassitude, elle trouve encore l’énergie de s’insurger contre ceux qui l’accusent d’être antifrançaise ou anti occidentale. « Je n’ai rien contre la France, bien au contraire. Je suis très francophile. Je note juste que toutes les décisions qui nous concernent sont prises à Paris, New York,  Abidjan. Les gens qui décident pour nous possèdent un agenda militaire et politique. Mais ils n’ont pas absolument pas pensé l’agenda économique. » L’auteure de l’Etau, ouvrage qui dénonce des ravages de l’idéologie libérale en Afrique, ajoute en pointant un index rageur vers son interlocuteur : « Comment trouver un modèle économique qui remplace celui du narco Etat qui dominait dans le nord du Mali ? C’est ça la vraie question. Il va bien falloir donner à manger aux populations du nord et ça, Hollande n’en parle jamais. »

 

Le discours radical d’Aminata Traoré trouve maintenant davantage d’écho qu’au début de la crise. Les graffiti hostiles au « néocolonialisme » commencent à apparaître dans les rues bamakoises. Les drapeaux tricolores se font plus rares qu’au début de l’intervention militaire française en janvier 2012. « On entend davantage de propos antifrançais. On se fait plus souvent insulter. D’ailleurs ici tous les Blancs sont considérés comme des Français, ce qui ne présente pas que des avantages », regrette Stéphanie, une Belge installée de longue date à Bamako.

 

L’élection d’un nouveau président est-elle l’enjeu essentiel ? Bien des Maliens en doutent. La mission des Nations unies au Mali a officiellement commencé le 1er juillet.  Les troupes de la Communauté économique de développement de l’Afrique de l’ouest (Cédéao) ont alors revêtu l’habit des Nations unies. La Mission internationale de soutien au Mali (Misma) est devenue la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma). Au-delà du changement de sigle, il s’agit d’un indicateur du fait que la crise va s’inscrire dans la durée. Les troupes étrangères ont installé leur quartier général en face des locaux de la Radio télévision nationale, manière de dissuader des militaires putschistes de tenter à nouveau un coup de force. Mais cette présence des casques bleus inquiète aussi.

 

« Quand les Nations unies arrivent quelque part, elles ne repartent pas. Regardez ce qui s’est passé en République démocratique du Congo (RDC). Les troupes des Nations unies participent à toutes sortes de trafics extrêmement lucratifs. Des armes contre des matières premières. En RDC, les soldats ont même ouvert des bordels avec des filles mineures. Avec les guerres sans fin, les vautours prospèrent. Les troupes de l’ONU n’ont aucun intérêt à ce que les conflits s’arrêtent », estime Aïcha, une jeune universitaire de Bamako. Très inquiète pour l’avenir de son pays qu’elle a cru condamné à disparaitre, Aïcha ajoute à mi-voix : « Peut être que nous devons nous résigner. Nous incliner devant la loi du plus fort. Peut être que nous devons accepter d’être recolonisés. Je ne sais pas.  Je ne sais plus. Élection ou pas. J’ai bien peur que toutes ces troupes étrangères soient là pour toujours. 

 

 

Source: mediapart.fr

 

 

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