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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Par Mohamed Tahar Bensaada

Enseignant-chercheur

 

 

 

La mobilisation de l’opinion publique algérienne contre les agresseurs ne doit pas être assimilée à une sorte de blanc-seing à n’importe quelle politique qui se draperait derrière des slogans patriotiques. Cette mobilisation n’a rien de schizophrénique. Cette jeunesse pourtant assoiffée de liberté peut instinctivement se hisser au niveau des enjeux de la guerre indirecte qui est livrée au pays et soutenir le bras armé de la nation sans pour autant oublier les moments difficiles où le commandement de cette armée a été entraîné dans des opérations de maintien de l’ordre douteuses qui se sont avérées autant de pièges compromettant l’unité de cette institution avant de se ressaisir sous la pression des secteurs patriotiques aussi bien au sein de l’Etat que de la société civile.

 

Toute mauvaise lecture de cette mobilisation de l’opinion publique algérienne aux côtés de l’armée et notamment celle qui penserait que le simple fait d’agiter le slogan de la « guerre contre le terrorisme » suffirait à légitimer n’importe quelle guerre contre la société passerait à côté des tendances sociologiques lourdes qui structurent l’imaginaire politique de la jeunesse algérienne et serait de ce fait vouée à l’échec.

 

Ce n’est pas parce que l’attaque d’In Amenas a été revendiquée au nom de slogans djihadistes et islamistes qu’elle doit constituer un prétexte facile au retour des secteurs politiques dits « éradicateurs » et qui sont généralement liés aux cercles d’affaires et de pouvoir les plus antipopulaires et les plus enclins à rechercher l’alignement sur les puissances occidentales tant ils restent profondément convaincus que seul un protectorat néocolonial pourra assurer la pérennité de leurs privilèges.

 

Parmi les premiers intellectuels algériens engagés à réagir dans ce contexte, Abdelaziz Saoudi, s’est élevé contre cette imposture politique, dans Algerieinfos, en des termes très justes : « Pendant une dizaine d’année, la ligne politique éradicatrice a été le contre-point du djihadisme. Ils ont contribué chacun de son côté à instaurer la fitna , fermant pendant les longues années noires, la voie pacifique patriotique à la crise politique. C’est la raison pour laquelle le peuple algérien a décidé de refuser à ces deux pathologies sectaires l’hégémonie sur nos consciences. L’intervention française au Mali, puis la prise d’otages qui en est le prolongement dans notre pays semble avoir réactivé le démon éradicateur. Les journaux éradicateurs des années 90, réactivent cette ligne éditoriale et travaillent l'opinion pour l'envoi de nos djounouds éradiquer les islamistes au Mali ».

 

Ces secteurs dits « éradicateurs » cherchent aujourd’hui à reconquérir les positions perdues au sein des institutions algériennes à la faveur de cette crise en mobilisant notamment certains médias qui n’ont d’indépendant que le nom puisqu’ils sont financés pour partie par l’argent sale des lobbies de l’import et de la corruption et pour une autre partie par la publicité octroyée généreusement par un Etat pressé d’acheter la complaisance des « élites » segmentées de la « république des cousins ».

 

Ce n’est pas un hasard si le moribond RCD a pondu à cette occasion un communiqué dénonçant ce qu’il présente comme un « échec sécuritaire, politique et diplomatique ». Le fait que les laboratoires qui l’ont instrumentalisé des années durant, s’en soient détournés, lui préférant de nouveaux partis-clients, explique sans doute le désarroi du RCD mais ce qui nous intéresse au-delà de ce qui se passe dans les caves et les égouts de la République c’est l’enjeu politique véritable qui reste, lui, inchangé : Le combat pour la démocratie et le développement durable en Algérie sera une chimère tant qu’il reste présenté sous la forme d’une opposition formelle et factice entre « pouvoir civil » et « pouvoir militaire » et tant qu’il est déconnecté du combat pour la préservation de l’indépendance et de la souveraineté nationales contre les menées sournoises de l’Empire qui viennent se greffer sur les contraintes économiques structurelles de la dépendance aggravées par le processus de globalisation en cours.

 

La tentative qui consiste à disjoindre le lien indissoluble qui lie le nationalisme algérien contemporain à l’islam et qui en fait sa spécificité historique risque de renforcer le fossé existant entre l’Etat et la société qui constitue précisément le joker sur lequel les adeptes de l’ « anarchie créatrice » risquent de parier le moment venu. Le « patriotisme » et le « démocratisme » galvaudés par certains en dehors du socle islamique, considéré autrement que comme un folklore culturel ou une rente politique, est une imposture aussi grave que celle des « islamistes » qui ont vite oublié l’enseignement du vénérable cheikh Ben Badis pour qui « l’amour de la patrie est un acte de foi » et qui sont prêts à pactiser avec l’ennemi d’hier et d’aujourd’hui pour arriver au pouvoir sous prétexte que le « djihad » contre l’ « ennemi proche » est prioritaire par rapport au « djihad » contre l’ « ennemi lointain » ! Pourtant, le signal envoyé par les jeunes est clair : les mêmes jeunes, qui crient chaque week-end dans les stades des slogans islamistes hostiles au pouvoir, n’ont pas hésité durant l’opération d’In Amenas à crier des slogans patriotiques et à faire le lien entre cette attaque terroriste et les menées impériales qui ont visé l’année dernière la Libye et qui pourraient viser demain l’Algérie.

 

La lutte implacable contre les menaces des groupes terroristes aux ramifications bien connues qui vont se multiplier ne serait-ce que pour venger leur déroute spectaculaire d’In Amenas ne doit pas servir de tremplin à ceux qui espèrent engranger des dividendes politiques et économiques en enfourchant si facilement le cheval de la croisade islamophobe. Comme le rappelle bien à propos le vieux dirigeant de la cause algérienne, Saddek Hadjeres : « Au lieu de combattre vigoureusement et intelligemment des agissements terroristes concrets et bien identifiés, on verse en connaissance de cause dans des amalgames idéologiques terrifiants à propos du grand diable vert de l’islam, comme on le faisait avec le grand diable rouge du communisme, l’essentiel étant de maintenir la lourde chape de l’oppression et de l’exploitation. »

 

Plus que jamais, et face aux nuages qui s’amoncellent à l’horizon, les exigences de la défense nationale se confondent aujourd’hui avec les exigences de la défense de la société. Malgré la marginalisation et la hogra, ces jeunes n’hésitent pas à sortir leurs griffes à chaque fois qu’ils ont le sentiment que l’Algérie est menacée dans sa chair et sa dignité. Qu’en serait-il demain si pour une fois l’Etat, censé être l’Etat de tous les Algériens, prenait son courage à deux mains et envoyait ses forces à l’assaut des groupes rentiers et mafieux qui ont réussi à phagocyter une partie de ses attributs de souveraineté et à détourner à leur profit exclusif une partie de ses dépenses publiques au risque de précipiter le pays dans une anarchie propice à toutes les aventures et à tous les ingérences ?

 

 

25 janvier 2013

 

 

Extrait de l’article de Mohamed Tahar Bensaada : Après l’opération d’In Amenas, les premières leçons. Lien : Oumma.com  

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