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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

DR

 

A contre-courant de « l’affirmation rabâchée en boucle » dans les journaux, Hocine Bellaloufi affirme que « La création de chaînes privées n’est ni naturelle, ni inéluctable, ni synonyme de liberté, ni forcément souhaitable ». Il estime que « Les médias lourds peuvent tout à fait conserver un statut public, un statut de service public, mais échapper à la tutelle étroite et tatillonne du gouvernement ». Dans son analyse, publiée hier dans La Nation, il met à nu les  « trois objectifs principaux des forces néolibérales » qui heurtent de front l’aspiration des citoyens à une « authentique liberté collective ».

 

 

Liberté de l’audiovisuel et ouverture au privé

  

Par Hocine Belalloufi

 

 

Les néolibéraux demandent au gouvernement d’accorder la possibilité légale de lancer des chaînes de télé et de radio privées. Ils en ont parfaitement le droit. Il faut en revanche leur dénier toute prétention à assimiler liberté de l’audiovisuel à ouverture de chaînes privées.

 

 

Les partisans les plus en vue de la démonopolisation du secteur de l’audiovisuel assurent que la liberté d’information et la qualité du contenu et de la forme sont inexorablement conditionnées par l’ouverture au privé. Menant quotidiennement campagne dans certains journaux privés et au sein même des médias lourds publics par le biais de militants patentés du néolibéralisme qui se présentent sous les traits neutres et inoffensifs de simples journalistes généralistes ou spécialistes en économie ou sous le masque avenant de «combattants de la liberté», les partisans de la démonopolisation font tout ce qui est en leur pouvoir pour inculquer cet axiome dans le subconscient des Algériens.


Nous sommes manifestement en présence d’un abus de langage, d’un dévoiement à des fins privées d’une légitime aspiration populaire car la stratégie de substitution d’un monopole à un autre ne nous mènera certainement pas à la liberté.


La fin du monopole d’Etat sur le commerce extérieur a signifié l’avènement du règne du monopole de quelques dizaines de milliers d’importateurs qui ont inondé – grâce à la politique néolibérale du pouvoir – le marché local de produits importés. Ils ont ainsi achevé ce qui subsistait de l’appareil productif national déjà largement désarticulé par la politique de restructuration des entreprises du secteur public lancée en 1982. Gageons que ces quelques dizaines de milliers d’importateurs se réduiront avec le temps à quelques milliers voire à quelques centaines.

A l’étroit et stérile monopole politique actuel du pouvoir sur l’audiovisuel se substituerait ainsi un monopole de l’argent certes plus élaboré, plus sophistiqué et plus aliénant, mais qui relève tout autant du monopole politique.

 

 

LA SOCIETE MARCHANDE, STADE SUPREME DE L’HUMANITE

 

 

En plein accord avec leur doctrine étroitement mercantile, les néolibéraux ne parviennent pas – pensée unique oblige – à appréhender la liberté, la démocratie, l’émancipation autrement que sous les traits de la marchandisation. La marchandisation du monde, tel est leur crédo, leur créneau, leur unique rêve. «Que tout se vende et s’achète !», voilà leur unique mot d’ordre. La société marchande intégrale constitue l’avenir, le stade suprême, le but ultime, l’horizon indépassable de leur conscience sociale. La liberté signifie à leurs yeux la fin de toute entrave collective – étatique ou autre – à leur insatiable soif de dividendes. La liberté qu’ils revendiquent est celle du renard de s’introduire dans le poulailler afin d’y festoyer sans retenue.

Disposant d’importants moyens financiers, de journaux privés prétendument indépendants qui représentent autant d’organes centraux d’un parti non formellement constitué mais bien réel, de relais dans les médias publics et au sein même du régime, ils polluent l’esprit des citoyens en martelant par une propagande incessante la pensée, bien évidemment unique, selon laquelle la seule alternative à l’actuel monopole audiovisuel du régime autoritaire réside dans l’ouverture au privé.

Or, si le pluralisme audiovisuel privé constitue une avancée relative, mais indéniable par rapport à l’archaïque monopole des pouvoirs autoritaires, il est loin de constituer une panacée et représente souvent, au contraire, un nouvel instrument de domination politique et idéologique encore plus dangereux car insidieux. Observons la médiocrité abyssale des programmes de la majorité des télévisions et radios privées qui ne sont là que pour abrutir et aliéner davantage au règne du
Dieu argent des téléspectateurs et auditeurs qui n’ont plus que le titre de citoyens.

 

 

 

LES TROIS OBJECTIFS PRINCIPAUX DE L’OUVERTURE AU PRIVE

 

 

Les téléspectateurs algériens peuvent admirer quotidiennement le spectacle affligeant des journaux télévisés des chaînes privées françaises où les sérieux et importants sujets de société (chômage, misère, crise du logement, conflits sociaux…) sont ignorés ou traités sur un mode anecdotique, l’essentiel de «l’information» étant consacré aux faits divers, au terrorisme, à la mode, aux «petites phrases»… le tout baignant dans un écœurant océan de publicité.


De même sommes-nous revenus du professionnalisme, de la liberté de ton et du libre-débat qui nous avaient tant séduits sur El Djazeera. Cette chaîne s’est finalement révélée n’être que la voix de son maître, une vulgaire boîte de propagande de l’émir du Qatar à qui les impérialistes britanniques avaient généreusement octroyé un fief chargé de gaz. Rappelons-nous des scandales médiatiques qui éclatent dans les plus grandes démocraties du monde : manipulation et corruption des dirigeants du groupe Murdoch et leurs liens avec les politiques, David Cameron en tête. Remarquons comment les médias américains abrutissent les citoyens de ce pays, les shootent jusqu’à l’overdose aux shows de la téléréalité et aux séries policières. Examinons comment les médias privés vénézuéliens qui dominaient totalement le champ audiovisuel avant l’arrivée de la chaîne publique Telesur continuent de dénaturer grossièrement la réalité sociale et politique de leur pays. Considérons, enfin, comment les médias prétendument vertueux des pays dominants font dans la désinformation systématique à propos d’Hugo Chavez et de son pays, de Cuba et de ses dirigeants ou de la Syrie, de l’Iran...


L’affirmation rabâchée en boucle selon laquelle liberté de l’audiovisuel équivaudrait à ouverture au privé ferait sourire si elle n’avait pas d’implications lourdes sur la société et l’avenir de notre peuple. Ce discours vise à masquer les trois objectifs principaux des forces néolibérales : capter les énormes profits générés par la manne publicitaire télévisuelle, formater l’opinion publique pour mieux la fidéliser commercialement et idéologiquement, conquérir totalement le pouvoir politique, l’actuel ne défendant pas suffisamment les intérêts du privé compradore et les intérêts des multinationales et des banques étrangères.

 

 

 

LE COMBAT DU PRIVE ET CELUI DES CITOYENS

 

 

Ce qui est public est censé être collectif, appartenir à l’ensemble des citoyens et être à leur service exclusif ou, à tout le moins, premier. Si ce n’est pas le cas actuellement, du fait de la nature autoritaire du régime, le collectif doit logiquement se battre pour récupérer son droit et non pour s’en délester au profit d’une poignée de magnats dont l’unique souci est de faire de l’argent et de remplacer l’actuel régime autoritaire par un autre plus étroitement soumis à la finance locale et internationale.


La création de chaînes privées n’est ni naturelle, ni inéluctable, ni synonyme de liberté, ni forcément souhaitable. Les médias lourds peuvent tout à fait conserver un statut public, un statut de service public, mais échapper à la tutelle étroite et tatillonne du gouvernement. A côté d’organes gouvernementaux peuvent en effet se constituer des chaînes de télé et de radio publiques – donc non soumises à obligation de profitabilité pour les actionnaires – mais contrôlées et gérées par des collectifs de citoyens (réseaux associatifs, coopératives, syndicats, mouvements, partis...) travaillant en étroite association avec les professionnels du secteur ainsi que des représentants d’institutions publiques. Voilà la voie que devrait emprunter un processus de démonopolisation citoyenne.


De telles chaînes locales, régionales, nationales et internationales pourraient se multiplier et permettre ainsi aux citoyens de s’exprimer, d’échanger leurs expériences, de débattre sérieusement et prioritairement de leurs véritables problèmes et préoccupations au lieu de se retrouver à la merci d’annonceurs publicitaires qui ne les appréhendent que sous la forme de poules à déplumer. Des chaînes pariant sur l’intelligence des téléspectateurs et qui placeraient au premier rang de leurs préoccupations l’éducation et la culture. Des chaînes qui n’assimileraient pas le divertissement à l’abrutissement, la coopération au commerce, la liberté à la marchandisation, l’émancipation humaine à la généralisation du salariat… Des chaînes qui aborderaient sérieusement la situation mondiale actuelle et ses enjeux et qui se solidariseraient avec les luttes des peuples du monde en les faisant connaître en profondeur et non d’une façon folklorique.

L’avènement de ce paysage audiovisuel, tel est le combat des citoyens qui doivent lutter pour des chaînes de télé et de radio de service public autonomes de l’Exécutif et gérées par eux. Ce combat se différencie et s’oppose même à celui des néolibéraux qui est de permettre à tel ou tel «capitaine d’industrie», à tel ou tel apprenti-magnat de presse d’acquérir des médias lourds à des fins économiques, politiques et idéologiques strictement privées. Les privés ont le droit de mener leur propre bataille. Mais ils n’ont pas le droit de brouiller les repères, de mélanger les genres et les drapeaux dans le but de mieux imposer leur domination. Le combat pour la liberté des puissances financières est le leur. Ce n’est pas celui des citoyens pour une authentique liberté collective.

 

 

Hocine Bellaloufi, 24 avril 2013. La Nation.info

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