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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Alexandrie, envoyé spécial - La nouvelle attraction d'Alexandrie est une ruelle poussiéreuse, située dans un quartier populaire, juste en retrait de la corniche. Certes moins fréquentée que la Bibliotheca Alexandrina, la réplique de la fameuse bibliothèque antique ravagée par les flammes en 47 av. J.-C., la rue Boustos a néanmoins des visiteurs réguliers, qui l'arpentent la mine pensive. Car c'est là que le prologue de la révolution égyptienne s'est joué.

 

C'est là qu'un inconnu de 28 ans, Khaled Saïd, a été battu à mort par deux policiers, un soir de juin 2010, sous le regard horrifié des passants. En l'espace de quelques jours, ce jeune homme au visage d'enfant sage est devenu le symbole de la brutalité du régime Moubarak et l'icône du mouvement destiné à le faire tomber. "Kullena Khaled Saïd" ("Nous sommes tous Khaled Saïd"), proclamera la page Facebook créée en son honneur, qui, en décembre 2010, à la veille du soulèvement de la place Tahrir, comptait 300 000 abonnés.

 

Pour les curieux qui empruntent ce chemin de croix moderne, principalement des activistes et des journalistes, les habitants du quartier jouent les guides. "Vive Khaled Saïd", s'exclame l'un d'eux à la simple vue du reporter étranger. La première station est le café Internet où le jeune homme était assis lorsque ses bourreaux sont entrés. Etait-il recherché pour possession illégale d'armes, comme l'affirmera le ministère de l'intérieur ? Fallait-il le faire taire parce qu'il s'apprêtait à poster sur son blog une vidéo mettant en scène des policiers en plein deal de drogue, comme l'assurera sa famille ?

 

 

Le fait est que l'arrestation tourne à la mise à mort. Jeté les mains dans le dos dans le hall d'un immeuble voisin, Khaled Saïd est aussitôt roué de coups. Dans la pénombre, les riverains distinguent les deux agents le projeter contre la porte en fer. Taper sa tête contre les murs et contre les marches. Frapper encore et encore, jusqu'à ce que le corps supplicié ne bouge plus.

 

"La justice n'a pas été rendue"

 

"Regardez, il y a des traces de sang", dit le portier en désignant deux petites taches ocre sur le marbre de l'entrée. "Mon fils jouait souvent avec lui dans la rue, c'était un bon garçon", ajoute une mère de famille, en hommage au martyr dont le portrait officiel, en sweat à capuche gris, a ému l'Egypte tout entière. Le pèlerinage se termine sur l'amertume des riverains, indignés par les sept ans de prison que le tribunal d'Alexandrie a infligés aux deux tueurs, le 26 octobre. Contre l'avis des parties civiles, qui stigmatisaient un cas de torture, passible de la peine de mort, les juges, soumis à la pression de l'institution policière, ont qualifié les faits d'homicide involontaire. "La justice n'a pas été rendue, dit un ami du défunt. Les accusés méritaient la pendaison. La révolution n'a rien fait pour Khaled."

Déception, abandon, trahison. A Alexandrie comme dans le reste de l'Egypte, des sentiments noirs travaillent la jeunesse qui a fait tomber Pharaon. Contrairement au Caire, où la contestation était cantonnée au périmètre de la place Tahrir, les manifestations ici ont traversé tous les quartiers. Des cortèges monstrueux ont déferlé sur la corniche et la rue d'Aboukir, les deux grandes artères de cette agglomération de 4,5 millions d'habitants, la deuxième plus peuplée d'Egypte, étalée sur une vingtaine de kilomètres le long de la Méditerranée.

 

 

"Ce scrutin ne servira qu'à légitimer le pouvoir des militaires"

 

 

La haine de la police, gardienne des intérêts du régime, principal combustible de la révolution, atteignait des sommets par ici. Pour "tenir" cette ville paradoxale, à la fois enclave de libéralisme et place forte des islamistes, les autorités avaient laissé se développer dans les commissariats d'Alexandrie une véritable culture de la torture. Début janvier, un autre jeune arrêté par la police, Saïd Bilal, n'avait-il pas trouvé la mort sous les coups de ses gardiens, décidés à faire de ce salafiste le bouc -émissaire de l'attentat de la Saint-Sylvestre - le 1er janvier, vingt-trois coptes avaient péri dans l'explosion d'une bombe devant leur église?

 

 

Dès le 28 janvier, au prix de violents affrontements avec les unités anti-émeute, les militants ont remporté la bataille de la rue. Comme au Caire, la police a vidé les lieux et l'armée s'est déployée, observant avec un silence ambigu la montée en puissance de la protestation. Le 11 février, jour du départ d'Hosni Moubarak, des centaines de milliers d'Alexandrins défilaient coude à coude d'un bout à l'autre à l'autre de la baie en forme d'anneau, où reposent certains des plus fabuleux trésors de l'Antiquité.

 

 

A l'évocation de ces journées historiques, de la fierté et de l'espoir qui bombaient le torse des insurgés, Mahmoud Al-Hadi lâche un soupir d'amertume. "Il y a un peu moins de violence policière, juste un peu moins. Mais sur le fond, rien n'a changé", assure ce militant de 20 ans, membre du groupe Socialistes révolutionnaires. Il s'exprime dans un café de Mansheya, le centre d'Alexandrie, dont les façades fanées, rongées par la brise marine, ne gardent qu'un faible écho des fastes d'antan, quand la cité méditerranéenne était cosmopolite et mondaine.

 

 

A l'appui de sa démonstration, il cite l'immobilisme de la police locale, dont le chef, poussé à la démission, a été remplacé par son adjoint, Khaled Ghoraba. Pas exactement la réforme de fond dont rêvaient les activistes. "On continue de se faire arrêter et tabasser. Les pauvres n'ont toujours rien dans leur assiette. Nous ne sommes qu'au milieu de la révolution", maugrée Mahmoud Al-Hadi.

 

 

L'approche des élections législatives, organisées en trois phases, du 28 novembre à la mi-janvier, qui pourraient constituer le premier scrutin libre de l'histoire de l'Egypte, ne soigne pas sa gueule de bois. "Ce scrutin ne servira qu'à légitimer le pouvoir des militaires", juge-t-il en référence au Conseil supérieur des forces armées (CSFA), l'aréopage de généraux qui gère la transition. "Je ne participerai pas à cette mascarade", ajoute-il, avant de donner rendez-vous le soir même pour une manifestation contre l'armée, la nouvelle bête noire des révolutionnaires égyptiens.

 

Une centaine d'activistes seulement ont répondu à l'appel. Ils sont massés à un carrefour du quartier de Sidi Gaber, juste devant le portail d'un camp militaire. Ils s'époumonent au milieu des embouteillages, sous le regard indifférent des automobilistes. Le contexte était pourtant propice à la mobilisation. La veille, Alaa Abdel Fattah, l'une des figures de proue du cyber-militantisme égyptien, avait été emprisonnée par l'armée. Le CSFA le soupçonne d'avoir incité à la violence contre la troupe durant le "massacre de Maspero", le 9 octobre. Une accusation paradoxale lorsque l'on sait que durant ces événements, les blindés de l'armée ont foncé sur des manifestants coptes désarmés, faisant une vingtaine de morts...

 

 

Quelques jours plus tôt, la police avait encore été mise en cause dans le décès d'un jeune détenu de la prison de Tora, Essam Atta. "La révolution n'intéresse plus les gens, reconnaît Amr Dabees, un étudiant en pharmacie. Ils se disent qu'il faut reconstruire le pays et l'armée fait tout pour entretenir cette idée. Mais ils finiront par se réveiller quand ils réaliseront que le système n'a pas changé."

 

 

En face, juché sur les épaules d'un camarade, un graffeur dessine un immense pochoir -d'Alaa Abdel Fattah sur les murs de l'hôpital militaire. Il l'agrémente d'un slogan rageur : "Vous pouvez nous tuer mais vous ne nous gouvernerez pas." Redescendu sur le bitume, il se présente : Ammar Abou Bakr, une vedette de la contestation, venu exprès de Louxor, où ses graffitis ont contribué à faire tomber Samir Farag, le gouverneur local. "Les élections risquent d'apporter plus de mauvaises que de bonnes choses, dit-il. Beaucoup de fouloul (littéralement, les débris d'une armée en déroute. Le mot désigne les cadres du PND, l'ex-parti au pouvoir, dissous après la révolution) vont être élus. Moi je voterai blanc. En inscrivant sur mon bulletin : "A bas le gouvernement militaire"."

 

 

Coup d'Etat rampant des généraux, retour en selle des barons de l'ancien régime, raz-de-marée des islamistes : au pays du Nil, les scénarios catastrophe ont de nouveau la cote. La mystique de Tahrir, cette foi belle et naïve dans le génie de l'Egypte, que la simple chute de Moubarak suffirait à libérer, s'est heurtée à la pesanteur du quotidien et aux résistances de certains éléments, pas fâchés de discréditer la révolution.

 

 

Gare au manichéisme, cependant. A Alexandrie, les deux plus gros bonnets du PND, Khaled Khaïri, magnat du fret maritime, et Mohamed Moselhi, patron d'un des grands clubs de sport de la ville, ont renoncé à se présenter. L'élargissement des circonscriptions, conséquence de la réduction de leur nombre, passé de 222 à 129, compliquait la tâche de ces hommes d'affaires qui avaient pris l'habitude d'ouvrir leur portefeuille pour se faire élire.

 

 

Plus qu'à Alexandrie, c'est en Moyenne-Egypte, royaume des grandes familles et du clientélisme, que les fouloul constituent une vraie menace. "Les gens sont trop pressés, s'exclame Nevine Khaled, la vice-doyenne de la faculté de lettres d'Alexandrie, en réaction au désarroi des activistes. Ils ne connaissent pas l'Histoire. Ils ne savent pas qu'après la Révolution française, il y a eu trois ans de Terreur. Neuf mois dans l'Histoire plurimillénaire de l'Egypte, c'est une goutte d'eau." En guise de bonnes nouvelles, elle cite le fait que, pour la première fois dans l'histoire des universités égyptiennes, les doyens ont été élus par le corps professoral et non plus désignés par leurs présidents, comme il était de coutume. L'ironie de l'histoire veut d'ailleurs que la majorité des "sortants" aient été reconduits dans leurs fonctions. "L'esprit de civisme généré par la révolution n'a pas disparu, assure Nevine. Au lieu de se lamenter, il faut agir."

 

 

La famille de Khaled Saïd connaît ce credo. Voilà un an et demi qu'elle bataille contre le système. Un an et demi qu'elle congédie les intermédiaires mielleux, qui leur offrent une villa ou un voyage à La Mecque en échange de l'abandon des poursuites. A force d'acharnement, avec le renfort des médias, elle a réussi à torpiller la thèse de la police, qui parlait initialement de mort accidentelle. A l'en croire, le jeune homme s'était étouffé avec un sachet de haschich qu'il avait avalé, dans l'espoir de le dissimuler aux policiers...

 

 

Dans l'élan de la révolution, la famille espérait un verdict exemplaire, comme pour signifier aux nervis de l'ancien régime que l'ère de l'impunité était terminée. Mais le jugement du 26 octobre a douché leur enthousiasme. Dans le beau tribunal d'Alexandrie qui fait face à la mer, les partisans des accusés, venus en masse, se sont même permis d'agresser les défenseurs de Khaled Saïd. "C'était une façon de nous dire qu'ils sont toujours là et qu'ils peuvent revenir", dit sa mère, une petite femme couverte de noir, qui a déménagé dans l'appartement de sa fille Zahra, au Caire. Pas impressionnée, la famille se prépare à faire appel. "On ne se taira pas, dit Zahra, une diplômée en psychologie, qui élève seule ses deux enfants. S'il le faut, on ira devant une instance internationale. Les gens ont quitté la place Tahrir trop tôt. La révolution commence maintenant."

Benjamin Barthe 18/11/2011. Le Monde.fr

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