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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

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Dans son dernier article intitulé « Tunisie, compromis historique ou chaos ?" Alain Gresh relate une intéressante conversation avec Rached Ghannouchi.

 

EXTRAITS

 

 

(…) Au centre du jeu, cheikh Rached Ghannouchi, le leader historique d’Ennahda, l’homme à qui appartient le dernier mot dans son organisation. Si la conversation a porté, dans une première partie, sur la France et la montée de l’islamophobie, il a tenu ensuite à faire part de son point de vue sur les évolutions internes.

 

« Ennahda ne peut ni ne veut diriger seul. Notre alliance avec le Congrès pour la République [CPR] de Marzouki et Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar [les deux autres partis de la troïka qui dirige le pays] ne relève pas de la tactique. Elle est naturelle et doit se poursuivre jusqu’aux élections et au-delà. Nous avons réfléchi sur l’expérience algérienne de 1991 et sur les élections législatives qui ont été interrompues par l’armée. Le Front islamique du salut [FIS] avait recueilli 80 % des votes, mais les 20 % restants avaient un poids important (armée, cadres, journalistes et aussi des relations avec l’extérieur). Cette minorité a aussi chez nous un poids tel que, même si nous gagnons avec 51 % des voix, nous ne pourrons gouverner. » Et il ajoute : « Nous avons la “quantité”, pas la “qualité ”. »

 

NB Aux élections de 1991, la FIS avait remporté 47% des suffrages et on s’attendait, compte tenu du système électoral, à ce qu’il remporte deux tiers des sièges.

 

Qui s’en souvient : en septembre 1973, au lendemain du coup d’Etat militaire au Chili qui a mis fin à l’expérience du socialisme démocratique, Enrico Berlinguer, alors secrétaire général du Parti communiste italien, en tirait les leçons pour son organisation dans trois articles fameux appelant au compromis historique entre les communistes et la démocratie-chrétienne. Pour lui, on ne pouvait pas transformer l’Italie avec 51% des suffrages.

 

Bien sûr, le contexte est totalement différent. Mais, dans les conditions chaotiques de la transition en Tunisie (mais aussi en Egypte) ne faut-il pas aboutir à un compromis historique entre différentes forces politiques ? Il ne s’agit pas de nier ni les antagonismes idéologiques, ni les conceptions divergentes de l’avenir de ces sociétés et de la place de la religion, ni la nécessité des affrontements sociaux, mais de fixer le cadre commun dans lequel ces luttes pourront se dérouler.

 

Pour Ghannouchi, « il faut éviter un affrontement entre deux camps, un affrontement idéologique. Sur l’idéologie, personne ne veut faire de compromis, mais nous pouvons trouver un terrain d’entente politique. C’est pour cela que nous sommes pour une entente, que nous avons accepté que quatre ministères de souveraineté soient retirés à notre parti, alors que rien ne nous y obligeait ».

 

« Notre but, poursuit-il, est d’arriver rapidement, après l’achèvement de la Constitution, à « des élections dont les résultats seront acceptés par tous, y compris par l’opposition. Il ne sert à rien, comme en Egypte, de gagner les élections comme l’ont fait les Frères musulmans si l’opposition les boycotte ».

 

Pour cela, explique Ghannouchi, nous avons accepté des concessions sur la Constitution : « Nous voulons une Constitution pour tous. Nous avons renoncé à ce qu’elle mentionne la charia, et ce n’était pas facile de faire accepter cela dans Ennahda ; nous avons enlevé le point qui parlait de la complémentarité homme-femme et accepté l’égalité ; nous avons aussi renoncé à faire inscrire des réserves concernant la nécessaire application des textes universels sur les droits de la personne. Nous ne voulons pas aller au référendum (ce qui se passerait si aucun accord n’était trouvé sur le texte), car nous voulons réduire la période de transition, et nous voulons un consensus. »(…)

 

(…) Addendum. Durant la conversation avec Ghannouchi est venue fortement la question de la modernisation de la Tunisie. « Nous devons porter le rêve du XIXe siècle, quand la Tunisie a pris conscience de son retard sur les voisins du Nord et a voulu retourner au véritable islam. Elle a mis en cause, non l’islam, mais une mauvaise lecture de l’islam. Ce rêve était de garder sa religion mais vivre dans le siècle. L’impérialisme a cassé ce projet porté par Khaireddine Pacha (mort en 1890) en occupant le pays. Il s’est alors imposé un autre projet : laisser de côté l’islam, faire comme la France. Bourguiba a mis en place le projet français, la marginalisation (tahmich) de l’islam. Ce projet a débouché sur la dictature et la violence, tout en se réclamant de la modernité. » Mais ce projet d’éradiquer l’islam n’a pas réussi. « Même s’il boit, le Tunisien continue de se dire musulman », conclut le cheikh avec un sourire

 

 

 

Alain Gresh, 1er avril 2013.

 

 

TEXTE INTEGRAL DE L’ARTICLE :  blog.mondediplo.net

 

 

 

A qui profitent les islamistes ?

 

 

DR

 

Par Ivan du Roy,  2 avril 2013

 

Si prompts à pointer la menace islamiste, en France, en Tunisie et dans le monde arabe, les médias français dominants n’ont quasiment pas couvert le Forum social mondial qui vient de se clore à Tunis. Il y incarne pourtant une véritable alternative à la vision morbide de l’engagement prônée par les salafistes. Une alternative qui dérange : il est beaucoup plus facile de surfer sur la peur.

 

Étrange sentiment alors que le Forum social mondial (FSM) vient de se clore en Tunisie. Le pays est à la croisée des chemins. D’un côté, l’émergence d’une société séculière, exigeante en matière de démocratie, de liberté et d’égalité, tout en conciliant les valeurs héritées de l’Islam. De l’autre, la tentation salafiste et rétrograde. Indéniablement, les mouvements sociaux et la société civile tunisienne sortent renforcés et dynamisés par le FSM. L’événement, avec ses 50 000 participants, est perçu comme une victoire, un pavé plein d’espoir jeté dans la mare islamiste, des conservateurs d’Ennahda aux groupuscules salafistes.

 

Oui, il y a eu des tensions et des altercations, mais pas forcément celles que l’on craignait : tensions entre Marocains et Sahraouis, altercations entre opposants syriens et soutiens du régime de Bachar el-Assad. Mais d’agressions islamistes, point. Pas d’insultes dans les allées de l’Université El Manar visant les déléguées occidentales ou les Tunisiennes dont la tenue vestimentaire ne serait pas réglementaire aux yeux des salafistes. Pas de razzias de barbus sur les terrasses des cafés de l’avenue Bourguiba où les restaurateurs sont encore nombreux, malgré quelques menaces, à servir de l’alcool. Ni dans les concerts de rue et leurs musiques impies. Oui, il y a bien ce petit sit-in dans un couloir de l’administration universitaire, où des femmes, soutenues par quelques militants islamistes, réclament le droit d’assister au cours en niqab. Mais il suffit de jeter un œil dehors pour comprendre comment, pour l’instant, leur revendication est déconnectée de ce que vivent les Tunisiens.

 

 

Vivre en s’engageant plutôt que de mourir en martyr

 

Les islamistes tunisiens ne sont pas vaincus, loin de là. Les tensions entre partisans de l’ouverture et ultra-conservateurs secouent discrètement le parti islamiste modéré Ennahda. Le salafisme s’implante dans des quartiers populaires, séduisant des jeunes en perte de repères, leur proposant une mort « héroïque », en martyr, plutôt qu’une vie insignifiante, anonyme. Certains s’embarqueront peut-être pour aller combattre en Syrie, ou descendront au Sahel pour rejoindre la lutte contre l’armée française au Mali. D’autres seront sans doute recrutés pour participer à une prochaine prise d’otages, en Algérie ou ailleurs (11 Tunisiens sur la trentaine de combattants composaient le commando salafiste qui s’est emparé du site gazier d’In Amenas, en Algérie, mi-janvier).

 

Dans ce contexte, le FSM est une indéniable réussite. Plutôt que de faire miroiter à une jeunesse frappée par le chômage, la perspective de devenir un martyr de l’Islam, on y discute coopératives, économie sociale, transition écologique et financements solidaires de projets portés par des jeunes Tunisiens. Plutôt que d’imposer une tenue vestimentaire canonique, on y parle démocratie, transparence et médias libres. Plutôt que de proposer programme de privatisations et alignement sur les exigences austères du FMI – ce que prône le programme d’Ennahda en matière d’économie –, on y débat biens communs, redistribution des richesses, accès à l’eau, à l’éducation ou à la santé. Et quelle claque à la morbide vision salafiste, importée d’Arabie Saoudite ou du Qatar, que cette diversité de culture et de comportements, que ce foisonnement d’idées qui se sont installées, une semaine durant, à l’Université El Manar (lire nos articles). Une vie où l’on se réapproprie son destin plutôt qu’une mort en martyr.

 

Où sont passés les médias français ?

 

D’où vient cette gêne alors ? De la quasi-indifférence du gouvernement et des médias français vis-à-vis de l’évènement. De Paris, éditorialistes et médias dominants sont prompts à crier au péril islamiste, à pointer la menace de l’Islam radical, à stigmatiser la Tunisie. Dans les allées d’El Manar, point de David Pujadas ni de caméras de France 2, encore moins d’équipe de l’émission Envoyé spécial, tant obnubilée par les islamistes tunisiens. Point de Caroline Fourest, encore moins de Christophe Barbier, pour constater ce qui se passe et donner la parole à celles et ceux qui sont en première ligne dans le combat politique face à la tentation islamiste. C’est pourtant bien ici, en Tunisie, que quelque chose se joue.

 

Le ministre de la Coopération Pascal Canfin est bien venu écouter quelques doléances sur le soutien à l’agriculture paysanne, l’appui aux énergies renouvelables ou l’annulation de la dette contractée sous la dictature de Ben Ali. Certes, on ne propose plus de vendre « notre savoir-faire » en matière de sécurité et de répression, comme ce fut le cas sous Ben Ali [1]. Oui, l’Elysée a bien mis la main à la poche pour financer l’événement [2]. Mais la France institutionnelle semble bien absente pour aider durablement le processus de transition démocratique. Un vide que ne suffit pas à combler la présence d’élus ou de responsables d’Europe écologie – Les Verts ou du Front de gauche dans les allées du FSM. L’appui, aujourd’hui, à l’émergence d’une société civile tunisienne jeune et féminisée serait pourtant bien plus efficace que des sanctions sécuritaires et une pression militaire une fois qu’il sera trop tard. Mais peut-être que cette approche pacifique et solidaire de la coopération internationale ne plaît pas à la vision néolibérale du monde, un néolibéralisme en pleine crise qui a bien besoin d’épouvantails pour asseoir son contrôle.

 

 

Ivan du Roy, 2 avril 2013. bastamag.net

Notes

[1] « Nous proposons que le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, permette de régler des situations sécuritaires de ce type », déclarait la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie, le 11 janvier 2011 à l’Assemblée nationale, en pleine révolution tunisienne.

[2] Un peu plus de 100 000 euros sur un budget d’environ 800 000 €, selon nos sources. Ont participé également au financement du FSM 2013 : l’ONG anglo-saxonne Oxfam, la fondation allemande Friedrich Ebert, l’ONG française CCFD Terre solidaire, un programme humanitaire des églises protestantes allemandes Brot Für die Welt et l’Institut arabe des droits de l’Homme, une ONG tunisienne.

 

 

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