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Publié par Saoudi Abdelaziz

Devant ses pairs africains, hier à Addis-Abeba, le premier ministre Ahmed Ouyahia a-t-il commis un lapsus lorsqu’il affirme selon l'Aps, que l’état d’urgence a été "formellement" levé en 2011 ? Pas dans le fond  ?  Antar Daoud semble le croire lorsqu’il écrit ce matin : « La pénalisation de l'incitation à l'attroupement est la véritable loi d'urgence qui n'a pas été levée ».

 

 

Article 100 : Oui au troupeau, non à l'attroupement

 

Par Kamel Daoud

 

L'attroupement est un délit selon le code pénal algérien. C'est un instinct, selon l'histoire de l'homme. On s'attroupe pour fonder des villes, se reproduire, prier, faire la guerre, conquérir, ramer, faire tout. Donc, selon l'histoire, s'attrouper, c'est vivre beaucoup. Pourquoi en Algérie c'est un délit ? Parce que c'est une menace selon le Pouvoir. Le régime aime les Algériens en file d'attente, pas en troupe. Divisés, pas unis. S'attrouper, c'est ce que n'aimait pas le colon chez les «Arabes». Ils en deviennent forts, méfiants, lourds à manier. Le Régime aime le troupeau, pas l'attroupement qui en est pourtant un produit dérivé. S'attrouper veut dire reprendre ce que le régime a pris par la force : l'espace public, la rue, la place, la ville, la capitale.


Depuis peu aussi, comme dénoncé par beaucoup d'Algériens, l'Algérien peut être inculpé pour une idée dans sa tête : incitation à l'attroupement. Il faut donc le répéter : la pénalisation de l'incitation à l'attroupement est la véritable loi d'urgence qui n'a pas été levée. C'est le procès d'intention qui revient. Le délit dans la tête de l'opposant. Les Algériens sont les moutons du régime que le régime aime «attrouper» quand il le veut, pas quand ils le veulent. L'attroupement, comme dit par un collègue, n'est pas un délit dans les mosquées, les meetings par bus au profit du FLN, les stades, pour écouter Bouteflika ou pour chanter les louanges des 13 ans de règne éclairé. Mais si les Algériens veulent s'attrouper entre eux, pour eux-mêmes, là cela devient un crime. C'est aussi un crime s'ils y pensent, entre eux et eux-mêmes.


Du coup, l'essentiel : peu à peu nous avons été dépossédés de ce que les martyrs nous ont légué, officiellement : le pays, l'espace public, le droit d'aller n'importe où en Algérie, de nous attrouper pour dire ou médire. Un régime devient une maladie lorsqu'il fait de l'espace public, son espace privé, y dépose ses photos de famille, ses monuments, ses reliques de salons, ses tapis et ses noms et faux diplômes. Du coup, le peuple ne se sent pas chez lui, mais chez le régime. Ou se sent domestique de cet espace qui n'est pas à lui mais où il a un salaire, pas une nationalité. L'article 100 du code pénal ouvre droit à toutes les dérives et c'est déjà le cas. Cet article est un crime politique grave, une inquisition, un stalinisme. Les gardes communaux réprimés aux portes d'Alger, vont être jugés dans quelques jours pour ce délit absurde : le droit de s'attrouper pour dire, crier ou réclamer. Et contrairement aux justificatifs de bonne foi du régime, les dizaines de milliers de gardes communaux n'ont pas cassé, détruit, vandalisé. C'est le régime qui l'a fait avec leurs os et leurs dos. L'histoire algérienne, celle de sa seconde indépendance à venir, se souviendra des hommes de cette loi pour «indigènes», de la répression présente, de la parole confisquée et des prénoms de chacun des tuteurs de cette félonie. L'histoire se souviendra de ces épisodes insultants pour les Algériens et de ceux qui traitent les Algériens comme des colonisés et les frappent comme on frappe un troupeau d'animaux. Car il est si triste de voir des gens illustres d'autrefois, à l'époque de la guerre et du Malg, devenir les parrains de ces dérives, même quand ils disent que c'est malgré eux. La terrible dérive des «bonnes intentions» est une vieille histoire de l'histoire.

 

Le Quotidien d’Oran, 14 juillet 2012

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