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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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Dans le célèbre film d'Agnès Varda, Cléo de 5 à 7, réalisé en 1962, un flash de la radio démarre ainsi:"Violentes manifestations à Djidjelli"Le 9 mai 1961, le drapeau algérien avait été brandi dans les rues de Jijel. Hamid Fredj, qui a participé à la manifestation, a relaté  cet évènement en 2001 dans l'hebdomadaire local Jijel-Infos qui venait d'être créé à la fin de la fitna, et qui disparaîtra huit mois plus tard faute de savoir respecter les règles du système de presse en vigueur. Khouyi Hamid qui suivait la rubrique "Evocations" fut un des pilier du journal. Il est décédé, ellah ya rahmou. 

Un certain lundi de mai 1961

 Par Hamid Fredj, Jijel-Infos, 3-9 octobre 2001

 Frappons aux portes de la mémoire. Réveillons-la pour qu’elle libère par bribes ou par flots, ses souvenirs, même douloureux et qu’elle dise simplement ce qui fut. Une chanson populaire a immortalisé ces journées « anhar latnine, frança ghaflana, rafghou laalame… ».

 Décembre 196. Alger brûle. Le peuple brave les chars. Poitrines nues contre fusils. Mourir debout que vivre à genoux. L’opinion mondiale bascule en faveur du peuple algérien. Alger à l’époque abritait 300 à 400 milles âmes. Jijel regroupait 10 000 habitants tout au plus. C’était une ville garnison, coupée en deux par les barrages de fils barbelés avec deux passages obligés. Côté ouest : l’école Jules-Ferry et son poste de gendarmerie. Côté ouest : la Medersa, avec les renseignements généraux. Quartier européen au nord, quartier algérien au sud. Patrouilles à pie et mécanisées permanentes. Couvre-feu, sauf-conduit. Ville prison. Ville assiégée : même les adresses étaient conçues en îlotage. La ville était quadrillée, maillée.

 JIJEL EXPLOSE

 Malgré tout ce dispositif de dissuasion, au printemps 1961, elle explose. « Tahia el djazaïr. Algérie musulmane. Vive le FLN ». Le drapeau algérien est brandi. Les you-you galvanisent. Les voix rugissent, tonnent en un seul cri. La rage du cœur brise en morceaux les chaînes de la peur. Ce jour-là, le peuple a tous les âges, il est de tous les sexes.

Crépitements des balles, half-track, mouchara, hélicoptères, bérets de touts couleurs, calottes et casques divers, police, gendarmerie, UT et autres sinistres bureaux de triste mémoire. Premiers blessés, plusieurs morts. Les corps exultent. La mort n’est plus laide ; les coups de crosses deviennent caresse ; Les pointes barbelées sont orties.

 INSURRECTION

 Les magasins et autres commerces ferment leurs portes. Les enfants et les adolescents désertent les classes. Des jeunes demandent aux militaires de se battre d’homme à homme. Des femmes dépendent du cimetière, étendard fièrement déployé. Les autos brûlent. Les chars foncent sur le peuple. L’hélicoptère tire. Les bombes lacrymogènes fusent. Et puis, accalmie précaire. Encadrés par l’OCFLN, les Jijeliens enterrent leurs morts, martyrs enveloppés dans l’emblème national, dans une procession ponctuée de cris de vengeance et de chants patriotiques. Le retour du cimetière sera une déferlante humaine. L’Européen a peur : le peuple est devant sa porte. Staccato, crépitement, coup par coup, gourdins matraques, chiens policiers, toute la panoplie répressive y passe. Rafle, arrestation, brimades, tortures, disparitions. Pendant plusieurs jours, les adolescents continueront de narguer la soldatesque. Les airs patriotiques sont fredonnés pendant les cours de musique et lors des séances de gym.

 Postscriptum. Dans le film célèbre d’Agnès Varda, Cléo de 5 à 7, un flash de radio démarre ainsi : « Violentes manifestions à Djidjelli ».

 A quand une plaque commémorative ?

 

Où est passée Faïrouz?

Par Fodil S., 5 mai 2008. El Watan

Interpellé par ce qu'il considère comme une disparition, le frère de Faïrouz s'ingénie à dmêler le mystéroeuse perte de sa soeur.

 Depuis le 6 avril 2006, journée au cours de laquelle Azzedine Meriche, dit Yazid, a retrouvé son père considéré jusque-là comme chahid (« un chahid bien vivant »  El Watan du 13 mars 2007), d'aucuns croyaient que cela lui ramènerait la sérénité et la satisfaction du devoir accompli. C'est bien le contraire qui s'est produit. A force de persévérance, il continua le combat pour assurer à son père une réparation morale et administrative après ce qu'il appelle « le complot dont il a été victime après son incarcération par les forces coloniales », et déclaré décédé le 12 novembre 1958.

 L'obstination de Yazid allait le mener vers un autre drame qui concerne, cette fois-ci, sa sœur cadette Faïrouz. En 2007, il nous avait raconté que sa sœur Faïrouz avait été lâchement assassinée le 10 mai 1961 à l'âge de 31 mois, alors que sa tante et une cousine avaient été blessées par balles. Intrigué par les réponses données à ses questions, Yazid s'est embarqué dans une autre quête pour déterminer le devenir de sa sœur dont le corps n'a jamais été restitué à la famille. Interpellé par ce qu'il considère désormais comme une disparition, le frère de Faïrouz s'ingénie à démêler la mystérieuse perte de sa sœur.

 D'après les témoignages et documents — que nous avons eus sous les yeux — rassemblés par le frère meurtri par la privation de son père et sa sœur depuis son jeune âge, tout a commencé lors d'une manifestation organisée à Jijel le 9 mai 1961. Yazid qui jouait en compagnie de sa sœur et une cousine au niveau de l'actuelle avenue Emir Abdelkader ont été surpris par des tirs d'armes de soldats français. Blessées, sa tante, sa cousine et Faïrouz seront évacuées le même jour vers l'hôpital de Jijel, où elles seront admises pour une nuit.

 Effleurée par une balle à l'abdomen, le petit chérubin sera enregistré à son admission nous le matricule n°1409. Le lendemain, soit le 10 mai 1961, sa tante blessée au mollet et sa cousine touchée à l'abdomen quitteront l'hôpital après avoir reçu les soins nécessaires. Quant à la petite Faïrouz, le registre de l'hôpital et le certificat de séjour — en possession de son frère Yazid — attestent qu'elle est sortie de l'hôpital avec la mention : « Sortie normale ». La famille sera avisée que la petite est décédée sans toutefois que le corps ne soit récupéré. Yazid, à qui on n'a jamais pu montrer le tombeau de l'ange de 31 mois, restera médusé quand il découvrira la date de déclaration du décès à l'état civil de la commune de Jijel.

 La mort avancée à la famille en mai 1961 n'a été transcrite sur le registre d'état civil que le 7 décembre 1962, soit pas moins de 17 mois après ce prétendu décès, et cinq mois après l'Indépendance de l'Algérie. Ce détail fera désormais croire à Yazid que cette nouvelle tragédie a bien des points d'analogie avec celle de son père, forcé à fuir sa ville natale, Jijel, et sa famille pour une raison que le temps devra bien dévoiler un jour.

 La déclaration du décès a été faite par Joseph Bonmati, directeur de l'hôpital de Jijel au moment de l'hospitalisation de la fillette. Or, ce dernier a quitté ses fonctions à l'hôpital au mois de juillet 1961 et remplacé par M. Loth. Alors, comment se fait-il qu'il ait pu faire cette déclaration le 7 décembre 1962, 17 mois après son départ de Jijel ? Ou bien, est-ce une autre personne qui a fait la déclaration en se cachant derrière l'identité de Bonmati ? Des questions qui ne cessent de tarauder l'esprit de Yazid. Privé de son père pendant 48 ans, il ne compte pas lâcher l'affaire avant de découvrir la vérité sur la sœur et déterminer « à qui incombe la responsabilité de cette déchirure, les commanditaires, et pour quel intérêt. »

 

Avec Mohamed Seddik Benyahia

 Par Saoudi Abdelaziz, 9 mai 2012

Dans le Postscriptum qui a concluait son article Hamid Fredj écrivait : « Dans le film célèbre d’Agnès Varda, Cléo de 5 à 7, un flash de radio démarre ainsi : « Violentes manifestions à Djidjelli ». A quand une plaque commémorative ? »

 Jusqu’ici, à ma connaissance, le vœu de Hamid n’a pas été respecté, mais c’est ainsi en Algérie : les notables nationalistes actuels, « héritiers de la Révolution », n’aiment pas que l’on parle trop des manifestions populaires de 1960-61, qui ont pesé de manière si décisive sur le cours des événements, alors que nos combattants étaient sur la défensive depuis plusieurs années. Ces manifestions historiques font de l’ombre au culte des héros accaparé comme fond de commerce de la « Famille révolutionnaire ».

 Quarante ans après cette manifestation où, jeunes gaillards de 17 ans, nous étions côte à côte, j’avais retrouvé Hamid Fredj lors de l’aventure de Jijel-Infos en 2001. Nous aimions broder sur ce fameux après-midi de discussion, durant l'été de 1962, où de jeunes Jijéliens avaient conviés à bavarder avec le défunt Mohamed Seddik Benyahia, de retour au bled. Benyahia était à l’époque un dirigeant très accessible et il l’est resté par la suite. Pour nous, fierté jijélienne oblige, c’était évidemment l’homme-clef  des Accords d’Evian. Au cours de cet après-midi mémorable, Il nous a confié que notre manifestation n’était pas passée inaperçue en France et dans le monde et qu’elle avait « beaucoup aidé la Révolution ». Il nous a rappelé que la Conférence d’Evian s’est ouverte le 20 mai 1961… dix jours après notre manif.

Première mise en ligne le 9 mai 2012 

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