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Publié par Saoudi Abdelaziz

10 000 prisonniers français.

10 000 prisonniers français.

Ferhat Abbas a écrit : « Dien Bien Phu ne fut pas seulement une victoire militaire. Cette bataille reste un symbole. Elle est le Valmy des peuples colonisés. C’est l’affirmation de l’homme asiatique et africain face à l’homme de l’Europe. C’est la confirmation des droits de l’homme à l’échelle universelle. A Dien Bien Phu, la France a perdu la seule légitimation de sa présence, c’est-à-dire le droit du plus fort ». « Le Valmy des peuples colonisés », L’historien français Alain Ruscio reprend l’expression du premier président du GPRA, comme titre de son article. Dans son article du Monde diplomatique, il note : " La bataille a été reçue, de par le monde, comme une rupture annonçant d’autres combats. L’odeur de la poudre s’était à peine dissipée, dans la cuvette du « Tonkin », qu’elle imprégnait les Aurès".

 Dien Bien Phu vu par le Tiers-monde

 Le Valmy des peuples colonisés

 Par Alain Ruscio

Le 20 juillet 2004 a marqué le cinquantième anniversaire des accords de Genève, qui mirent fin à la guerre d’Indochine. Six semaines auparavant, l’armée française avait subi une écrasante défaite dans la cuvette de Dien Bien Phu : un signal pour tous les peuples en quête d’indépendance. Les premiers à l’entendre seront les Algériens qui, avec la Toussaint rouge, le 1er novembre 1954, entameront leur insurrection.

Il y a cinquante ans, le 20 juillet à Genève, les négociateurs français et vietnamiens signaient les accords de cessez-le-feu, couverts de son autorité par la communauté internationale : les Etats-Unis (guère enthousiastes), le Royaume-Uni, l’Union soviétique et, surtout, la Chine populaire (participant alors à sa première conférence internationale) « prenaient acte ». Quelques semaines auparavant, le 7 mai 1954, les derniers défenseurs du camp de Dien Bien Phu,harassés, brisés par une bataille continue de 55 jours, avaient reconnu, la mort dans l’âme, la supériorité de l’adversaire. Une guerre s’achevait. Ainsi donc, ces « Viets », ces « petits hommes jaunes » naguère si méprisés, étaient venus à bout de l’une des principales armées occidentales, soutenue par le puissant allié américain.

 On imagine mal l’écho que put avoir cet événement dans le monde colonisé ou dominé, en particulier dans l’outre-mer français : les colonialistes avaient été vaincus, une armée régulière défaite.

Le président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Ben Youcef Ben Khedda, se souvient : « Le 7 mai 1954, l’armée d’Ho Chi Minh inflige au corps expéditionnaire français au Vietnam l’humiliant désastre de Dien Bien Phu. Cette défaite de la France agit en puissant détonateur sur tous ceux qui pensent que l’option de l’insurrection à court terme est désormais l’unique remède, la seule stratégie possible […]. L’action directe prend le pas sur toutes les autres considérations et devient la priorité des priorités» Un peu plus de trois mois après Genève éclate l’insurrection algérienne de la Toussaint, le 1er novembre 1954.

L'état-major français, fait prisonnier après la chute de Dien Bien Phu

Bigeard à Dien Bien Phu

Avant Dien Bien Phu, au-delà de l’Algérie, la lutte menée par le Vietminh, l’organisation politico-militaire créée par Ho Chi Minh, a considérablement influencé les colonisés nationalistes – ceux que la vulgate de l’époque nommait dédaigneusement les « évolués » –, mais aussi certains éléments des populations misérables. Et ce, dès le début.

 Le 6 mars 1946, les délégués français (Jean Sainteny) et vietnamien (Ho Chi Minh) signent, à Hanoï, un accord. Paris reconnaît la « République du Vietnam » comme un « Etat libre, ayant son gouvernement, son Parlement, son armée, ses finances, au sein de l’Union française ». La notion d’indépendance a soigneusement été écartée. Il n’empêche : l’impression prévaut que la France est en passe de réussir la mise en place de relations nouvelles avec ses colonies.

 Du 21 au 26 mars 1946, quand l’Assemblée constituante analyse la situation outre-mer, beaucoup d’élus évoquent l’exemple de l’Indochine : Lamine Gueye (Afrique occidentale française, Raymond Vergès (Réunion)… Surtout, les députés du Mouvement démocratique de rénovation malgache (MDRM) déposent sur le bureau de cette Assemblée une proposition de loi reprenant mot à mot les formules du 6 mars : la France reconnaît Madagascar comme un « Etat libre, ayant son gouvernement », etc. La majorité refuse – évidemment – de prendre en compte cette demande.

Mais la contagion ne s’arrêtera pas et le Vietnam devient, pour de nombreux colonisés, un modèle. D’autant que les négociations se poursuivent entre la France et les nationalistes vietnamiens. Et on se prend à espérer un accord fondé sur la bonne volonté de la « France nouvelle ». Si bien qu’Ho Chi Minh se rend à Paris pour y négocier un statut définitif pour son pays. Il en repartira bredouille.

 Mais ce curieux petit bonhomme, si réservé, si modeste, a déjà acquis un énorme prestige aux yeux des nationalistes des autres colonies. Si son activité passée, lorsqu’il s’appelait Nguyen Ai Quoc, a été ignorée, il n’en va plus de même en cet été 1946. La fondation de l’Union intercoloniale, la publication du Paria dans les années 1920, son activité de révolutionnaire professionnel de l’Internationale communiste dans les années 1930 sont connues ; et sa réputation de patriote incorruptible a largement dépassé les frontières de son pays.

 Bien qu’il soit relativement jeune (56 ans), il est considéré par beaucoup d’autres colonisés comme un « grand frère ». Jacques Rabemananjara, dirigeant du MDRM, sera frappé, le rencontrant, par l’alliance de fermeté sur le but final (l’indépendance) et de souplesse sur la forme – acceptation de l’Union française.

 Fin novembre 1946, pourtant, la guerre commence

 Le nom de Ho Chi Minh résonne dans le grand Vel d’Hiv’ à Paris, le 5 juin 1947. Les « élus d’outre-mer » y tiennent meeting sur le thème « L’Union française en péril ». C’est qu’au conflit franco-vietnamien s’ajoute alors la répression à Madagascar. Prennent la parole des hommes appelés à des destins divers : le futur président ivoirien Félix Houphouët-Boigny pour le Rassemblement démocratique africain (RDA, alors apparenté au groupe communiste à l’Assemblée), le poète Aimé Césaire pour le Parti communiste français (PCF), le futur président de l’Assemblée nationale sénégalaise Lamine Gueye pour le Parti socialiste SFIO, un Algérien présenté comme « Chérif » pour le Manifeste algérien de Ferhat Abbas…

 Plusieurs témoignages l’attestent : les yeux des colonisés sont alors tournés vers les maquis Vietminh, cette « Ligue pour l’Indépendance du Vietnam » qui a osé défier la puissance tutélaire française. Résistera-t-il à la force infiniment supérieure du corps expéditionnaire français ? Cette attention, les étudiants originaires des colonies présents en métropole la partagent.

A l’époque, les communistes exercent une forte influence sur ces milieux, très actifs dans la dénonciation du colonialisme. Dans les pays colonisés eux-mêmes, la censure tatillonne et la répression ne permettent pas une expression spectaculaire de la solidarité. Certains textes du RDA en Afrique noire ou du PCF en Algérie font cependant expressément référence à la lutte du peuple vietnamien.

 En 1949, l’écrivain Maurice Genevoix sillonne l’Afrique. Comme il était fréquent en ce temps-là, il en ramène un ouvrage fait de notes prises sur le vif et de réflexions sur la situation. « Partout où je suis allé, écrit-il, Tunisie, Algérie, Maroc, Sénégal, Soudan, Guinée, Côte d’Ivoire ou Niger, il était tout de suite évident que l’importance des événements d’Indochine était tenue d’avance pour décisive. Les silences, sur ce point, étaient plus éloquents que les paroles.»

 Comme les grains d’un collier

 En Afrique du Nord, les échos ne sont pas moindres. Début 1949, un ministre en vue du gouvernement Ho Chi Minh, le Dr Pham Ngoc Thach, avait écrit à Abd El-Krim, en exil au Caire, afin de lui demander de lancer un appel aux soldats maghrébins présents en Indochine. Le vieux leader rifain s’était volontiers exécuté : « La victoire du colonialisme, même à l’autre bout du monde, est notre défaite et l’échec de notre cause. La victoire de la liberté dans n’importe quel endroit du monde est notre victoire, le signal de l’approche de notre indépendance. »

L’année d’après, le PC marocain, contacté par le Vietminh via le PCF, envoie auprès de Ho Chi Minh un membre de son comité central, Mohamed Ben Aomar Lahrach. Ce dernier, connu sous le nom de « général Maarouf » par les Maghrébins ou de « Anh Ma » par les Vietnamiens, occupera en permanence une fonction importante, multipliant les appels à la désertion de ses frères membres du corps expéditionnaire ou travaillant à l’éducation politique marxiste des prisonniers ou des ralliés d’Afrique du Nord.

 La succession des revers de l’armée française en Indochine accentuera évidemment la prise de conscience de la solidarité entre colonisés, un peu partout dans l’Union française. C’est par exemple dans les ports d’Algérie (Oran, Alger), et non en métropole, que les dockers refusent, les premiers, de charger du matériel de guerre à destination de l’Indochine.

 Les « décideurs » français analysent évidemment cette donnée. A la notion de solidarité entre colonisés répond celle de solidarité entre colonisateurs. Dans l’ouvrage déjà cité, Maurice Genevoix conclut, de ses observations africaines : « Quand se rompt le cordon qui retient les grains d’un collier, les grains filent tous, l’un après l’autre : le problème de l’Empire est un. » Les Français parviennent toutefois à des conclusions opposées.

 Chez les partisans de l’effort de guerre, la volonté de cimenter l’Union française s’ajoute à l’anticommunisme de principe. Ils misent sur la contagion de la victoire : montrer sa force en Indochine pour n’avoir pas à s’en servir ailleurs… Ainsi Georges Bidault, plusieurs fois ministre des affaires étrangères à l’époque au début des années 1950, affirme à qui veut l’entendre que l’Union française constitue « un bloc » : toute capitulation dans l’une de ses zones entraînera l’écroulement de l’édifice. Nostalgiques de l’ex-Parti colonial (les députés Frédéric-Dupont ou Adolphe Aumeran, les journalistes Robert Lazurick ou Rémy Roure), les plus conservateurs affirment haut et fort que seule la « manière forte » en Indochine imposera le silence aux « pseudo-nationalistes indigènes ».

 A l’opposé, une partie du monde politique français considère que l’Indochine est déjà perdue et craint une contagion… de la défaite. Pierre Mendès-France, en particulier, assure dès l’automne 1950 que le combat est perdu. La France n’a plus les forces nécessaires pour faire face aux conflits partout. Il faut s’incliner devant les faits : la guerre menée en Asie menace gravement, à terme, « notre perspective africaine, la seule valable», écrit François Mitterrand. Mieux vaut couper le membre asiatique avant que la gangrène ne gagne tout l’organisme. « Il faut isoler le cas de l’Indochine », ajoute-t-il. Ce n’est nullement un hasard si la même équipe Mendès-Mitterrand régla l’affaire d’Indochine, puis s’arc-bouta sur l’Algérie.

Mais ces avis ne sont pas entendus et, au printemps 1954, se produit le désastre de Dien Bien Phu. Quel en fut l’écho dans les autres colonies françaises ? Une solide étude de l’opinion – utilisant notamment les rapports de police – et de la presse fait encore défaut. Cependant, divers indices laissent penser que l’on s’est réjoui dans plus d’un foyer, d’Alger à Tananarive en passant par Dakar.

 Le 11 mai 1954, quatre jours après la défaite, le gaulliste Christian Fouchet révèle que plusieurs Français du Maroc ont reçu des lettres anonymes annonçant : « Casablanca sera votre second Dien Bien Phu» Et les nationalistes algériens décident d’accélérer la préparation de l’insurrection.

Une chose est certaine : Dien Bien Phu n’est pas entrée dans l’Histoire de deux pays – pour la France, comme le symbole d’une obstination anachronique débouchant sur une catastrophe, pour le Vietnam comme celui de la reconquête de l’indépendance nationale. La bataille a été reçue, de par le monde, comme une rupture annonçant d’autres combats. L’odeur de la poudre s’était à peine dissipée, dans la cuvette du « Tonkin », qu’elle imprégnait les Aurès. Et l’écho de la bataille n’attendit pas son premier anniversaire pour voir réunis, à Bandung, les « damnés de la terre ».

 Deux hommes, que tout pourtant opposait, ont trouvé les parallèles historiques justes pour analyser la portée du phénomène.

En 1962, dans la préface de La Nuit coloniale, le leader nationaliste algérien Ferhat Abbas écrit : «Dien Bien Phu ne fut pas seulement une victoire militaire. Cette bataille reste un symbole. Elle est le Valmy des peuples colonisés. C’est l’affirmation de l’homme asiatique et africain face à l’homme de l’Europe. C’est la confirmation des droits de l’homme à l’échelle universelle. A Dien Bien Phu, la France a perdu la seule légitimation de sa présence, c’est-à-dire le droit du plus fort.»

 Douze ans plus tard, à l’occasion de la célébration du vingtième anniversaire de la bataille, Jean Pouget, ancien officier du corps expéditionnaire, amer mais lucide, écrit : « La chute de Dien Bien Phu marque la fin du temps de la colonisation et inaugure l’ère de l’indépendance du tiers monde. Aujourd’hui, il n’y a plus, en Asie, en Afrique ou en Amérique, une révolte, une rébellion ou une insurrection qui ne se réfère à la victoire du général Giap. Dien Bien Phu est devenue le 14 juillet de la décolonisation.»

 Alain Ruscio, juillet 2004. Le Monde diplomatique

 
 
Le général Giap dans son PC de Dien Bien Phu au début de 1954

Le général Giap dans son PC de Dien Bien Phu au début de 1954

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