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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Le cinquantenaire ne l’Indépendance sera célébré le 5 juillet 2012. Cinquante ans, c’est une durée propice aux bilans. Notre blog ouvre une nouvelle rubrique consacrée aux réflexions de fond sur l’évolution de notre pays ces cinquante dernières  années. Aujourd’hui nous publions un article de Chiricahua dont les raccourcis  fulgurants, volontiers provocateurs, suscitent la réflexion sans œillères, à l’écart des parapluies de la fausse prudence.

 

 

 

LES VRAIS ENJEUX

 

 Par Chiricahua 

 

Alors que les masses arabes ont entrepris une critique pratique des pouvoirs kleptocrates et sanguinaires qui leur volent leur vie, certains pays arabes continuent d'afficher benoîtement et toute honte bue leur raison sociale familiale : l'intitulé de l'Arabie saoudite énonce clairement que l'État et le pays sont la propriété privée de la famille des Saoud ; le pouvoir d'État algérien, quant à lui, s'auto définit comme celui de la « Famille révolutionnaire », proclamant avec arrogance que l'Algérie appartient corps et biens à un groupe fermé uni par des liens qui, s'ils ne sont pas de sang -encore que...- y ressemblent beaucoup.

 

Le syntagme étrange et passablement oxymorique de "famille révolutionnaire" est né durant les années 90, quand les deux grands clans qui dominent le pays ont décidé d'en découdre. Non pas certes en un conflit ouvert et sur des bases claires mais au contraire en une guerre opaque et par acteurs interposés, ceux dont ils ont encouragé la constitution comme le Front islamique du salut ou qu'ils ont créé de toutes pièces comme les Groupes islamiques armés, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat dont sortira, au moment opportun, Al Qa'ida au Maghreb islamique. Guerre de lâches où le crime n'est jamais revendiqué, jamais jugé dans le respect de l'habeas corpus, où des (prétendues) fetwas de mort sont placardées de façon anonyme sur les murs des villes, où ceux qui avaient le plus de chances de mourir étaient ceux qui refusaient justement de faire allégeance au pouvoir.

 

Quand le bain de sang fut tel qu'il souleva l'indignation horrifiée de l'humanité civilisée et que le spectre somalien fut en vue, tant les fractures au sein de la société algérienne furent terribles, les deux clans sifflèrent la fin des combats, tombant dans les bras les uns des autres et rappelant qu'ils étaient les membres d'une même famille, indivisible, inaliénable. Mais le prix à payer fut l'élargissement de la famille à de nouveaux membres, les deux cents mille miliciens des groupes d'autodéfense.

 

On l'aura compris, la notion de "famille révolutionnaire" était le condensé d'un triple aveu : le premier est qu'il s'agissait d'un armistice, la guerre sanglante n'ayant rien réglé ni aucunement entamé les forces de l'un et l'autre clan. Le second est qu'un groupement d'intérêts a dû se mettre en place pour dépasser la contradiction entre les deux clans afin qu'ils pérennisent leur domination sur l'État et le pays. Le troisième est qu’ils n’hésiteront devant rien si leur suprématie est mise en cause. Mais qui sont les deux clans qui le composent ?

 

Quand les dirigeants de l'insurrection du 1er novembre 1954 se mirent à l'abri derrière les frontières égyptiennes, puis de celles du Maroc et de la Tunisie, ils ne savaient pas que de cette décision allait découler un bicéphalisme de fait dans les instances dirigeantes de la rébellion. À l'ouest, s'est mis en place un service de renseignements et d'écoute, ancêtre de ce qui allait faire office de sécurité d'État façon KGB et Stasi, la Sécurité Militaire ; à l'est, se formait une véritable armée, bien équipée, bien encadrée.

 

La SM, formée au départ de lettrés et d'intellectuels soustraits aux maquis de l'ouest du pays durant la guerre d'indépendance, était plutôt ouverte aux idées modernistes. L'armée, composée d'éléments plébéiens issus en majorité d'une région plus traditionaliste, plus en prise sur l'Orient arabe dont elle a souvent prolongé les grandes idées, particulièrement celles du fondamentalisme religieux, apparaît plus perméable à un nationalisme teinté de religiosité plus ou moins rétrograde.

 

Ainsi naquirent, fruits vénéneux de la guerre, les deux instances qui s'affirmèrent très tôt comme les futurs vrais maîtres du pays : l'armée des frontières et le service de renseignements et des liaisons. La direction politique de la rébellion, le gouvernement provisoire, n'a jamais été, quant à elle, qu'une coquille vide destinée à la consommation extérieure.

 

La rivalité entre les deux instances, qu'on aurait pu croire anecdotique et transitoire, s'est, au contraire, consolidée et solidifiée en des postures idéologiques antagoniques. Dès les premières années de l'indépendance du pays, en effet, les deux maîtres recrutèrent à tour de bras, chacun dans son vivier géographique, les services de renseignements à l'ouest et au centre, l'armée à l'est. Dès lors, la nature réelle de ces deux institutions s'obscurcissait et elles se mirent à apparaître sous les traits de clans à caractère régionaliste. Le conflit latent entre elles pouvait apparaître comme un affrontement entre deux régions, alors qu'il oppose, en réalité, deux appareils de pouvoir.

 

La SM jouera de ce leurre après l'arrivée de Bendjedid au pouvoir : elle popularisera par la rumeur le mot d'ordre de « BTS » (Batna, Tébessa, Souk-Ahras) pour brocarder le pouvoir chadliste accusé de s'appuyer sur un clan régional aussi étroit que le Bec de canard. BTS étant les initiales de « brevet de technicien supérieur », c'était qualifier par antiphrase la camarilla introuvable groupée autour d'un président « analphabète bilingue », comme disaient les simples gens.

 

Que le pouvoir de Bendjedid fût népotique et régionaliste, personne ne le contestera. Mais que dire de celui de Bouteflika ! Devant la scandaleuse fermeture de ce clan sur un bassin de recrutement de quelques centaines d'hectares, la SM sera contrainte de lui inventer un sobriquet qui lui va comme un gant : « NTM » (Nédroma, Tlemcen, Msirda) qui est le nom d'un groupe de rap célèbre et qui, développé, donne « Nique ta mère » (sauf votre respect).

 

Ainsi donc, un pays de 36 millions d'habitants, disposant de richesses naturelles considérables, de richesses humaines encore plus grandes, un pays qui a tous les atouts de base pour devenir une puissance émergente (que l'on voudrait non dominatrice, juste, accueillante et fraternelle à ses frères africains et maghrébins), ce pays est encore dans les serres de rapaces dominateurs et corrompus qui le gèrent à la manière d'une propriété privée héritée de leurs parents.

 

Aucun changement réel, aucun changement vrai ne pourra advenir tant que perdurera ce système de domination clanico-mafieux. C'est à cette aune seule qu'il convient d'appréhender les enjeux des élections à venir pour ne pas se laisser enfumer par les controverses idéologiques frelatées et perdre de vue l'essentiel.

Chiricahua, 3 janvier 2012. Lien : Le courrier  du courroux (4)  

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