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Publié par Saoudi Abdelaziz

Les politiques d'austérité assombrissent les perspectives de l'emploi dans le monde: 202 millions de personnes seront au chômage cette année, 6 millions de plus que l'an passé, selon le rapport 2012 sur le travail dans le monde de l'Organisation internationale du travail (OIT), publié ce lundi à ­Genève.

Les tendances sont particulièrement préoccupantes en Europe, où le taux de chômage a augmenté dans près de deux tiers des pays depuis 2010. De même, la reprise du marché du travail est «au point mort» au Japon et aux États-Unis.

Le Rapport de l’OIT note cependant la singularité des BRICS : « La croissance des échanges commerciaux entre les économies émergentes a contribué à cette dissociation progressive et à l’émergence de nouveaux centres de croissance, susceptibles de stabiliser la croissance mondiale et de prévenir une plus grave récession à double creux. Dans ces pays, les conditions économiques favorables ont permis aux taux de création d’emplois de dépasser la croissance de la main-d’œuvre, soutenant ainsi la demande intérieure, en particulier dans les grandes économies émergentes d’Amérique latine et d’Asie de l’Est ».

Cet assombrissement des perspectives de l'emploi se traduit, selon l'OIT, par une augmentation des "risques de troubles sociaux", notamment en Europe, Moyen-Orient, Afrique du Nord et Afrique subsaharienne.

 

Extrait du rapport annuel de l’organisation internationale du travail

 

 

AFRIQUE DU NORD

 

 

Malgré le printemps arabe, les difficultés qui pèsent depuis longtemps sur le marché du travail persistent, notamment le chômage élevé et la faiblesse du taux d’activité des femmes, le monde a été pris par surprise quand, à la fin de 2010, le suicide d’un jeune Tunisien a conduit des milliers de jeunes à manifester dans les rues de Tunis. Ces personnes voulaient défendre leurs droits et mettre fin à un régime qui, pendant des années, avait agi sans avoir à faire face à une véritable opposition – ou, plus précisément, qui était en mesure de supprimer toute opposition et de maintenir un contrôle strict du peuple. Cela a été le point de départ de ce qu’on appelle maintenant le printemps arabe. En janvier 2011, les Egyptiens (essentiellement des jeunes de diverses origines) ont commencé leur révolution, et les Libyens leur ont emboîté le pas. Sous la pression montante, les gouvernements des autres pays de la région d’Afrique du Nord ont agi sans tarder pour éviter la montée de mouvements révolutionnaires et de soulèvements sociaux. Le Maroc, par exemple, a adopté une nouvelle constitution qui a introduit plus de libertés et d’égalité entre les hommes et les femmes. Des questions importantes se posent au sujet des causes sous-jacentes du printemps arabe, et notamment celle de savoir pourquoi tant de gens sont restés silencieux durant tant d’années. Pourquoi les jeunes ont-ils été si nombreux à participer, devenant soudainement politiquement engagés et actifs et désireux de défendre leurs droits, même au prix de leur vie? Les réponses à ces questions sont multiples, mais il est possible d’identifier un facteur commun à tous les pays de la région: les jeunes ont le sentiment que leurs perspectives d’avenir sont très sombres car leurs chances d’obtenir un emploi satisfaisant sont rares et (demeureront) très limitées. Bien qu’ils soient mieux éduqués que les générations précédentes, leurs possibilités d’emploi sont limitées et donc leurs chances de mener une vie économiquement indépendante sont très faibles. A de nombreuses occasions, l’OIT a appelé l’attention sur cette situation, en insistant sur le fait que le manque de possibilités d’emplois décents pouvait déboucher sur des troubles sociaux et une érosion de la confiance dans le gouvernement et la société.

 

La région de l’Afrique du Nord a accompli d’importants progrès en matière de développement humain. Les services d’éducation et de santé se sont considérablement améliorés et l’extrême pauvreté a diminué. Mais, malgré ces progrès, certains problèmes continuent de se poser, surtout en ce qui concerne l’inégalité et l’exclusion. Ces difficultés se traduisent par une discrimination visant les femmes, de fortes disparités régionales entre les pays au niveau du développement économique, et l’inégalité de l’accès aux services, y compris l’éducation.

 

L’accentuation de l’inégalité et la persistance de l’exclusion ont été parmi les éléments qui ont alimenté l’insatisfaction des peuples de la région. Cette insatisfaction a aussi été renforcée par les limites imposées aux libertés, le manque de justice sociale et de démocratie, et le manque de transparence dans les processus de prise de décisions, autant de facteurs qui ont contribué à façonner des sociétés dans lesquelles les gens étaient mal à l’aise.

 

A bien des égards, les lacunes de ces sociétés sont liées aux marchés du travail et à l’accès limité au travail décent, par ailleurs peu répandu, dans la région. Par conséquent, c’est en résolvant les problèmes qui se posent sur le marché du travail par l’offre d’emplois décents qu’on pourra aider à répondre aux aspirations des individus et à bâtir les fondements de régimes démocratiques et pacifiques.

 

Les jeunes sont confrontés à de graves difficultés sur le marché du travail en Afrique du Nord

Quelles sont les difficultés qui affectent les marchés du travail dans la région, et pourquoi persistent-elles autant? Avant la crise économique mondiale, la plupart des pays de la région affichaient des taux de croissance solides et menaient des réformes économiques qui donnaient de bons résultats dans certains domaines. Mais cette croissance ne s’est pas traduite par une création d’emplois suffisante, et les emplois qui ont été créés étaient souvent à faible productivité, ce qui n’était pas une option réaliste pour les jeunes ayant fait de bonnes études, qui représentaient une part de plus en plus importante de la main d’œuvre.

 

L’analyse ci-après donne une idée plus précise de la situation.

 

La croissance de la main-d’œuvre en Afrique du Nord est la troisième du monde par ordre d’importance (voir la figure 30). Sur les deux dernières décennies, le nombre d’emplois nécessaires pour suivre le rythme rapide de cette augmentation de l’offre de main-d’œuvre a presque doublé. Tandis qu’il y a vingt ans la main-d’œuvre était composée de 43,5 millions d’individus, la population active est passée à 72,4 millions en 2011.

 

Certains pourraient alléguer que cela est dû à l’accroissement de la population active féminine un argument qui est souvent utilisé pour critiquer les efforts déployés dans beaucoup de pays pour relever le taux d’activité des femmes dans cette région –, mais ce n’est pas le cas. C’est le résultat des taux élevés de croissance de la population durant les années 1980 et 1990, qui ont produit de larges cohortes de jeunes arrivant sur le marché du travail ces dernières années. Il ne serait toutefois pas exact de tout mettre sur le compte de la croissance de la population, étant donné que d’autres régions ont réussi à faire en sorte que la croissance rapide de la main-d’œuvre se traduise par une plus forte croissance économique, créant ainsi un cercle vertueux de création d’emplois et de développement économique. Or, en Afrique du Nord, l’important afflux de jeunes dans la main-d’œuvre a provoqué une situation dans laquelle les jeunes sont confrontés à des taux de chômage et des taux d’inactivité élevés.

 

Après une période de lente diminution des taux de chômage entre 2000 et 2008, les progrès ont marqué le pas en 2009 et 2010, et le taux a augmenté, passant de 9,6 pour cent en

2010 à 10,9 pour cent en 2011. Pour 2012, selon les projections, il devrait y avoir une légère

augmentation supplémentaire, le taux s’établissant à 11 pour cent. Cependant, si le redressement économique de l’Egypte, de la Libye et de la Tunisie demeure aussi lent qu’en 2011, il se peut très bien que ce taux augmente encore. Le chômage est un problème qui touche principalement les jeunes et les femmes. Le taux de chômage des jeunes dans la région était de 27,1 pour cent en 2011, celui des femmes était de 19 pour cent et, pour les jeunes femmes, il était de 41 pour cent. Ces trois taux de chômage sont les plus élevés observés par rapport à toutes les autres régions. La situation des jeunes femmes est particulièrement inquiétante car celles qui travaillent effectivement ou cherchent un travail sont très peu nombreuses. Selon les estimations du BIT, les taux d’activité des jeunes femmes en Afrique du Nord en 2010 allaient de 8,9 pour cent seulement en Algérie à 26,9 pour cent au (ex-)Soudan, ce qui est encore très bas (BIT, 2011d). Il importe aussi de noter que le chômage est semblable dans tous les groupes de revenu. Etant donné que le niveau d’éducation et le revenu par foyer sont étroitement liés, cela donne à penser que ceux qui ont fait des études plus poussées ne sont pas protégés contre le chômage. Dans certains pays de la région, le chômage des personnes hautement qualifiées est même plus élevé que pour les individus moins qualifiés.

 

Les faibles taux d’activité des femmes et les taux de chômage généralement élevés dans tous les groupes de la population ont donné des ratios emploi-population qui sont bas. Le ratio emploi-population, qui est un indicateur de l’efficacité avec laquelle un pays utilise son potentiel productif, était de 43,6 pour cent en Afrique du Nord en 2011 (alors que la moyenne mondiale était de 60,3 pour cent). Même s’il est possible que certains de ceux qui sont sans emploi aient entrepris de suivre des études, un ratio emploi-population aussi bas crée un ratio de dépendance anormalement élevé, ce qui signifie qu’un trop grand nombre d’individus dépendent économiquement de ceux qui ont un emploi assuré.

 

Le chômage et l’inactivité ne sont qu’une partie des difficultés sur le marché du travail que connaissent les pays d’Afrique du Nord. Il existe un autre défi majeur à relever: la réduction des déficits de travail décent parmi les individus employés. Presque quatre personnes employées sur dix en Afrique du Nord en 2011 étaient dans l’emploi vulnérable, soit établies

à leur propre compte, soit travaillant dans leur famille sans être rémunérées. Dans tous les

pays, le taux d’emploi vulnérable est considérablement plus élevé pour les femmes que pour les hommes. De même, la part des travailleurs pauvres au niveau de 2 dollars EU par jour était de 27,2 pour cent en 2011. La faible croissance de la productivité a été une cause importante de la pénurie d’emplois de qualité. Durant deux décennies, la productivité du travail dans la région (mesurée par la production par individu employé) n’a augmenté que de 20 pour cent environ, tandis qu’en Asie de l’Est, la région qui a connu l’augmentation la plus forte sur la même période, la productivité a augmenté de plus de 300 pour cent. Le niveau de productivité de l’Asie de l’Est a presque atteint celui de l’Afrique du Nord et devrait le dépasser au cours des cinq prochaines années (voir la figure 13). Par ailleurs, les gains de productivité sont limités par l’insuffisance des changements structurels survenus dans la région.

 

L’agriculture continue de jouer un rôle de premier plan, représentant 28,4 pour cent des personnes employées en 2011. Le secteur le plus important est celui des services, qui compte pour presque la moitié de l’emploi. Pour la majorité des pays, le fait de travailler dans ce secteur n’est absolument pas une garantie d’avoir un emploi décent car beaucoup d’emplois dans les services sont de qualité très médiocre et mal rémunérés, comme les emplois informels dans le secteur du tourisme et le travail domestique. De plus, les emplois du secteur des services tels que les postes d’enseignants, d’infirmières et autres emplois dans l’éducation et les soins de santé sont très mal payés par rapport aux normes internationales. Comme ces emplois sont principalement occupés par des femmes, cette situation est devenue une autre source de préoccupations concernant la condition féminine. Un autre facteur qui contribue à la lenteur des hausses de productivité est le fait que la part de l’emploi dans la fonction publique demeure élevée (et, dans certains pays, elle a même augmenté en raison des événements du printemps arabe).

Parmi les autres difficultés qui entravent le développement du travail décent, il faut mentionner l’insuffisance des régimes de sécurité sociale et la faible performance des services publics de l’emploi et des autres institutions du marché du travail. En outre, l’environnement n’est pas favorable au développement des petites et moyennes entreprises dans la plupart des pays, ce qui limite les possibilités de création de nouvelles entreprises pour les jeunes. Avant le printemps arabe, le dialogue social était faible ou inexistant et, jusqu’à présent, il n’a pas été suffisamment solide pour avoir une influence marquée. Enfin, le manque d’analyses sérieuses des marchés du travail et des politiques y relatives entrave l’élaboration de bonnes politiques.

 

Il existe un facteur favorable dans la situation socio-économique de l’Afrique du Nord au début du vingt et unième siècle: le fait que la pyramide des âges de la région arrive à maturité. Entre 1990 et 2020, la croissance de la population active (individus âgés de 15 à 64 ans) est bien supérieure à celle de la population économiquement dépendante. Cet avantage démographique potentiel offre à la région la possibilité d’accélérer la croissance économique, compte tenu en particulier du fait que la jeune génération actuelle est la plus éduquée qu’il y ait jamais eu. Cependant, sauf à ce que la création de travail décent ne suive le rythme de l’accroissement de l’offre de main-d’œuvre, cette possibilité se transformera de plus en plus en un fardeau qui continuera de menacer la paix sociale. L’impact économique néfaste des récents événements politiques a encore assombri les perspectives de la région à court terme. Cependant, on peut encore espérer qu’à long terme le processus de démocratisation aura une incidence positive sur la réduction des déficits de travail décent en Afrique du Nord.

 

Texte intégral en PDF du rapport annuel de l’OIT

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