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Publié par Saoudi Abdelaziz

Vingt ans après le putsch raté contre le réformateur Mikhaïl Gorbatchev, les Russes portent un regard mitigé sur ce moment crucial de leur histoire, prélude à l'effondrement de l'URSS quelques mois plus tard, en décembre 1991. La nostalgie de l'empire les taraude. Selon un sondage réalisé, en mars, par le centre indépendant Levada, un institut d'études de l'opinion publique, 58 % des personnes interrogées disent regretter la fin de l'URSS.

Selon un autre centre, FOM, 17 % des sondés estiment qu'il aurait mieux valu pour le pays que les putschistes mènent leur projet à bien. D'après une étude publiée ces jours-ci par le centre indépendant Levada, 39 % voient le putsch raté comme un "moment tragique qui a eu des conséquences funestes", tandis que 10 % perçoivent la défaite des putschistes comme une avancée de la démocratie. L'heure est à la déception : ainsi, 49 % des personnes interrogées estiment, selon Levada, que la Russie "va dans la mauvaise direction".

Guennadi Iochine, architecte, la cinquantaine, était parmi les "défenseurs" accourus à la "Maison Blanche", à l'époque le siège du Parlement russe (la Russie était l'une des quinze Républiques de l'Union soviétique), pour prêter main-forte à Boris Eltsine, le chef de la rébellion contre les putschistes : "Si c'était à refaire, je le referai.". Vingt ans après, il ne cache pas sa déception : "Les idéaux de liberté et de démocratie qui nous animaient n'ont pas été réalisés. La Russie actuelle est une imitation de démocratie dominée par un capitalisme sauvage, une corruption démentielle et le culte de l'argent."

L'euphorie d'août 1991 est loin. Trois jours avaient alors suffi pour mettre fin au putsch. Excédé par les réformes imaginées par Mikhaïl Gorbatchev, un quarteron de conservateurs - le vice-président de l'URSS Guennadi Ianaïev, le patron du KGB, Vladimir Krioutchov, et d'autres - voulait prendre le pouvoir. Le 19 août, ils firent donner les chars dans Moscou et retinrent Mikhaïl Gorbatchev captif dans sa résidence d'été en Crimée.

Fait extraordinaire, le putsch fut déjoué par la population. Oubliant la peur qui les paralysait depuis l'époque de la "grande terreur" stalinienne, quand un simple retard au travail ou une blague racontée à voix haute sur le système suffisait à envoyer toute une famille au goulag (le système des camps staliniens), les hommes et les femmes de ce pays se mobilisèrent.

Un détail les y incita. Le jour de la conférence de presse des putschistes, une caméra de télévision diffusa un gros plan des mains de Guennadi Ianaïev, le chef de la conspiration. Elles tremblaient ! L'homme était faible, la population pouvait oublier sa peur. Le 22 août, tout était terminé, l'armée avait fraternisé avec la foule. Mikhaïl Gorbatchev put regagner Moscou. Les putschistes furent arrêtés.

La fin de l'URSS vit la renaissance de la Russie. L'idée d'empire resta fortement ancrée dans les esprits. Après l'Empire soviétique, l'Empire tsariste allait servir de marqueur à l'imaginaire collectif, alors que l'idée de démocratie libérale s'estompait. Comme le souligne Dmitri Trénine, directeur du centre américain Carnegie à Moscou : "Vingt ans après, la Russie ne se voit toujours pas comme une nation."

Les changements sont pourtant considérables. Désormais les Russes voyagent, placent leur argent où ils veulent, lisent la littérature de leur choix et n'ont plus besoin de se réfugier à la cuisine, comme c'était le cas, de Staline à Brejnev, pour exprimer une opinion sans craindre d'être épiés par les micros planqués dans les téléphones, les plafonds... "En 1991, nous nous sommes ouverts au monde, c'est vrai. Pourtant, nous ne nous sentons toujours pas propriétaires de ce pays contrairement à nos dirigeants", déplore Guennadi l'architecte.

 

« Les gens partent parce que l'homme est devenu un loup pour l'homme."

 

Mettre l'accent sur l'enrichissement personnel et sur la consommation a, certes, permis de consolider la "monarchie" érigée en modèle à l'avènement du tsar Poutine, susceptible de briguer un nouveau mandat à la tête du pays au moment de la présidentielle en mars 2012.

Mais le modèle a ses limites. Partiellement démantelé par Boris Eltsine en 1992, le FSB, le successeur du KGB (la police politique soviétique), a beau être la "nouvelle noblesse", selon l'expression de son ancien chef Nikolaï Patrouchev, le monopole absolu des "hommes en épaulettes" ne peut que nuire à la modernisation voulue par le Kremlin.

La jeunesse l'a compris et ne songe qu'à une chose : partir. Selon un sondage réalisé par le centre VTsIOM, les 4 et 5 juin, auprès de 1 600 personnes dans 46 régions russes, 39 % des jeunes âgés de 18 à 24 ans veulent s'installer à l'étranger. Les plus déterminés sont ceux qui utilisent l'Internet (33 %) et ceux qui sont les plus diplômés (29 %). En trois ans, 1,2 million de personnes ont émigré, pour la plupart il s'agissait de jeunes tout juste sortis de l'université.

Rien à voir avec la vieille émigration soviétique. "Les gens ne partent pas comme c'était le cas jadis pour pouvoir acheter trente sortes de saucissons à l'étranger, tout cela existe en Russie et, à y regarder de plus près, la liberté existe aussi", rappelle la journaliste Alla Bogolepova dans Les Nouvelles de Moscou. Alors pourquoi cette envie de fuir ? "Les routes en mauvais état, l'insolence des fonctionnaires, l'irresponsabilité de la police (...) n'y sont pour rien. Les gens partent parce que l'homme est devenu un loup pour l'homme."

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