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Publié par Saoudi Abdelaziz

Alger-Républicain, dans sa marque de fabrique historique-progressiste et unitaire à la fois, en symbiose avec les initiatives populaire-, manque aujourd’hui cruellement au mouvement populaire et à la gauche. Déstabilisé en 1964, puis interdit par le régime après le coup d'état, il a reparu après les aménagements constitutionnels qui ont suivi les événements d’octobre 1988. Il sera de nouveau en bute aux tentatives de main-basse du pouvoir. Sorti exsangue de la crise du Pags, il végète aujourd’hui sur le net, dans une posture de repli et d’absence de ligne éditoriale.

Les séquences de l’histoire d’Alger républicain, ci-après, sont extraites de l’ouvrage Mémoire algérienne, d’Henri Alleg publié aux Editions Casbah, Alger, 2006, pp. 335-386.

 

Henry Alleg

 

(…) Le 16 avril 1964 s’ouvrit à Alger le 1er congrès du FLN. Ben Bella et ceux qui, dans son entourage, étaient attachés à une orientation socialiste mettaient beaucoup d’espoir dans ces assises. Elles devaient permettre la transformation du Front en un « parti révolutionnaire d’avant-garde », avec une doctrine et un programme, regroupant des militants disciplinés et motivés dont l’objectif serait une Algérie socialiste. Le congrès était salué comme un événement historique qui marquait un choix de société clair et définitif, et Alger républicain souligna que les textes adoptés en conclusion des travaux (ils seront connus sous le nom de Charte d’Alger) confirmaient l’engagement de l’Algérie nouvelle dans cette voie.

 

C’était là une appréciation hâtive, s’appuyant sur des textes officiels, mais ne tenant pas compte de la situation à l’intérieur même du FLN. Il faudra constater bientôt que le rapport des forces n’y était pas en faveur d’une réelle orientation démocratique et encore moins d’un choix socialiste (…)

 

Au congrès, les manifestations ouvertes ou camouflées d’anticommunisme devaient se concentrer autour du sort d’Alger républicain. Ben Bella s’y était préparé en cherchant à éviter la confrontation publique entre ceux qui réclamaient son interdiction immédiate et ceux qui craignaient qu’une telle mesure, annoncée brutalement, ne soit très impopulaire et ne se retourne contre le FLN lui-même. Mieux valait agir en souplesse. Pour bloquer les desseins des plus acharnés partisans de sa suppression sans délai, il proposa donc, par l’intermédiaire de Benzine, qu’il avait, de son propre chef, désigné comme notre « observateur » officieux au congrès, de promouvoir Alger républicain au rang de deuxième quotidien central en langue française du FLN, l’autre demeurant le Peuple. Dans le même temps, il laissait entendre que «rien ne changerait» et qu’une pression ni immixtion n’interviendrait par la suite pour imposer quelque modification que ce soit à l’orientation de notre journal. Il fallait répondre d’urgence et sa proposition, insistait-il, car la question pouvait, à tout moment, être soulevée en séance plénière du congrès.

 

Pour faire échouer les manœuvres de ceux qui souhaitaient la suppression du titre et, en l’absence d’une volonté affirmée de Ben Bella de s’y opposer, il n’y avait pas d’autres choix que de nous rallier à son offre. La refuser aurait ouvert un conflit perdu d’avance aboutissant à nous condamner au silence. L’assaut attendu fut lancé par un délégué d’Annaba. Avec violence, il s’en prit à l’existence d’un organe de presse qui échappait au contrôle du FLN, et dont l’indépendance portait atteinte au principe du parti unique. Une situation qu’il fallait faire cesser au plus tôt en prononçant l’interdiction du journal. L’offense tourna court, Ben Bella prenant la parole après lui pour annoncer qu’Alger républicain acceptait de devenir un organe du FLN. Les applaudissements redoublés des délégués pouvaient laisser croire à une unanimité sans faille, alors que l’ovation cachait une contradiction. Une partie des congressistes par leurs acclamations saluaient la consécration du rôle immense joué par le journal, qui se poursuivait dans une étape historique nouvelle, celle de l’union de toutes les forces révolutionnaires pour le socialisme. Ce que d’autres, au contraire, applaudissaient était la décision enfin venue de mettre définitivement sous tutelle une publication dont ils jugeaient l’influence néfaste et dangereuse. Au lendemain de ces débats, le journal annonça son nouveau statut dans un édito dont le titre, « Un honneur et une responsabilité », résumait le message qu’Alger républicain disait avoir tiré de la proposition de Ben Bella, acceptée par sa direction et entérinée par le congrès.

 

A mesure que le temps s’écoulait, le contraste apparaissait de plus en plus nettement entre les discours prononcés lors des assises du FLN, les résolutions adoptées et l’action réelle des dirigeants du pays. Le journal, même si aucune directive impérative ne lui était imposée, se trouvait corseté par son nouveau statut d’organe officiel. Ses rédactions, pour éviter de se heurter à tel organisme, tel ministère ou tel dirigeant, étaient amenées, à contrecœur ou inconsciemment, à une sorte d’autocensure que les lecteurs percevaient et qu’ils n’acceptaient pas. Ils trouvaient le journal moins mordant, moins critique, moins combatif et en faisaient la remarque. Curieuse et inconfortable situation aussi pour Khalfa et moi : nous étions les directeurs d’un quotidien dépendant désormais du FLN, mais ni l’un ni l’autre n’avions été admis dans ses rangs. C’était le cas aussi de Benzine, le rédacteur en chef, et la plupart des membres de notre équipe, victime du même ostracisme inavoué qui frappait les communistes.

 

Quand ces problèmes étaient évoqués entre membres du PCA, ils se ralliaient à l’idée rassurante que cette situation incertaine ne serait s’éterniser. Le provisoire durait pourtant et certains se demandaient s’il ne préparait pas une autre issue que celle espérée. Contrairement aux assurances données par Ben Bella qu’il n’y aurait aucun changement dans la situation et le fonctionnement de notre journal, la fusion d’Alger républicain et du Peuple en une seule publication qui prendrait le titre d’El Moudjahid, l’organe central du Front fut décidée. C’est ce dont nos informa la Commission d’orientation, dans laquelle Ben Bella avait placé des représentants de la gauche du FLN, tels Hocine Zehouane, Salah Louanchi et Mohamed Harbi. Il ne s’agissait nullement d’étouffer la voix de ces journalistes militants qui avaient fait d’Alger républicain un quotidien dont la renommée dépassait les frontières, affirmait-on, mais au contraire de leur permettre de jouer un rôle plus efficace encore au service de l’Algérie et du socialisme.

 

Même présentée avec des fleurs, c’était la disparition d’un titre symbole qui était programmée et qui risquait de réduire à peu de chose l’espace encore laissé à la liberté d’expression. Aucun des survivants de l’ancienne équipe d’Alger républicain, personne non plus parmi les nouvelles recrues n’envisageait de gaieté de cœur la perspective ouverte par ce projet, mais il n’était guère possible de s’y opposer car cela aurait été interprété comme un refus de coopérer. La seule alternative qui demeurait, pour tenter de perpétuer l’esprit unitaire et combatif d’Alger républicain, était de jouer le jeu en étant présents dans la préparation de la fusion. Le nouveau quotidien aurait deux directeurs, l’un Boualem Khalfa, venant d’Alger républicain, l’autre, Abderrahmane Benhamida, membre suppléant du Comité central du FLN et ancien ministre de l’Education nationale. Le nom de Jacques Salort était retenu pour le poste d’administrateur adjoint. A moi, on proposait celui de rédacteur en chef de l’agence nationale Algérie-Presse-Service (APS).

 

Lors de la réunion tenue pour informer le personnel des deux titres de la composition du nouvel organe, Zahouane, citant le nom de Khalfa, lui attribua le titre de directeur administratif, ce qui, en opposition avec ce qui a était convenu, signifiait son exclusion de la direction politique et instituait un ordre hiérarchique bénéfique à Benhamida. L’observation lui ayant été faite, Zahouane s’en excusa, invoquant un lapsus, mais qui n’en parut pas moins très révélateur des non-dits officiels. En dépit des assurances renouvelées sur l’orientation du quotidien à paraître-qui, finalement, dépendrait de ce que deviendrait le FLN lui-même-, je me demandais quel serait réellement l’avenir du projet, inquiet à la fois des arrière-pensées de la direction du FLN et, dans l’immédiat, des résultats à attendre d’une cohabitation entre journalistes de formation et d’esprit si différents.

 

Le premier numéro du nouveau El Moudjahid devait sortir le 5 juillet (troisième anniversaire de la proclamation de l’indépendance) mais, quinze jours plus tôt, dans la nuit du 18 a 19 juin 1965, Ben Bella, élu président de la République en septembre 1963, était renversé et le colonel Houari Boumediene s’emparait du pouvoir. Aux mêmes heures, Alger républicain était saisi, des militaires occupaient les locaux de sa rédaction et, comme nous refusions d’avaliser le coup d’Etat ainsi que se auteurs l’exigeaient, le journal était purement et simplement interdit. Pour la troisième fois depuis sa création, un peu plus de vingt-cinq ans plus tôt.

 

Prenant leurs aises avec la vérité, les organisateurs du coup d’Etat annoncèrent, pour cacher la décision d’interdiction qu’ils savaient à coup sûr devoir être impopulaire, que la fusion prévue s’était réalisée avec un peu d’avance sur la date prévue. Le mensonge ne trompa personne. Aucun des journalistes ou employés d’Alger républicain (à l’exception d’un seul) n’avait accepté l’offre faite à tous de se mettre au service des nouveaux dirigeants. L’absence des signatures des anciens d’Alger républicain, celles de Khalfa, de Benzine et de la mienne dans le nouveau journal, suffisait, sans besoin de longue explications, à faire comprendre aux lecteurs ce qui s’était réellement passé (…)

 

Beaucoup de mes amis avaient pris leurs dispositions pour ne pas être arrêtés stupidement à leur domicile. Comme eux, je m’installé dans une sorte de semi-clandestinité et je m’entendis avec Lakhdar Kaïdi, ancien secrétaire national des syndicats et vieux militant communiste qui tenait la rubrique social au journal, pour loger dans un appartement inoccupé du boulevard Mohamed V (…) C’est là que j’appris, quelques trois semaines après le coup d’Etat, et avant que ne se déclenche ouvertement la répression, la proposition qui m’était faite par Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjérès, les secrétaires du PCA, de partir pour Paris (…) j’avais accepté la tâche mais, à vrai dire, sans grand enthousiasme, car elle signifiait qu’il faudrait quitter le pays sans qu’il soit possible de prévoir une date de retour (...)

 

(*)-Henri Alleg, Mémoire algérienne, Editions Casbah, Alger, 2006, pp. 335-386

 

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Ali Bouloudini 02/11/2014 19:02

c’était une de épopée pour le journal du petit peuple. j'ai toujours un ferme espoir, qu'il réapparaitra au grand jour et le simple citoyen sera informé réellement pour tout se qui concernera son pays.