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Publié par Saoudi Abdelaziz

l'Aqiba à Belcourt.

l'Aqiba à Belcourt.

Il a fallu attendre plus d’une trentaine d’années pour qu’une place du 11 décembre soit enfin aménagée à Belcourt

Le témoignage  de Saoudi Abdelaziz

Venant de la Casbah voisine, les youyous avaient retenti toute la nuit par les fenêtres du dortoir en écho aux manifestations et affrontements qui atteignaient leur paroxysme à Belcourt et au Clos-Salembier. Le lendemain matin, à la première occasion, je me suis esquivé du lycée Bugeaud (Emir Abdelkader) où j’étais interne pour rejoindre Belcourt.

Passé le square Bresson (Port-Saïd), il fallait traverser une enfilade de quartiers européens en état d’alerte où des snippers ultras, surtout à partir du Champs de Manoeuvre, guettaient aux fenêtres et n’hésitaient pas lorsque la cible leur plaisait.  

 Je n’ai pas une bonne mémoire. Mes souvenirs, comme toujours, se résument à quelques impressions : le goût mêlé du pain chaud et de l’orange que l’on nous distribuait dans une petite cave-mosquée de l’Aqiba, au coin de la rue Marey (Larbi Tebessi), après les assauts.

Un groupe de jeunes filles descendant de l’Aqiba, belles au milieu de la foule, criant les slogans patriotiques face aux gardes mobiles un peu honteux qui bloquaient l’accès à la rue de Lyon (Mohamed Belouizdad). Ces gendarmes brutaux, mais relativement débonnaires avaient remplacé les impitoyables et meurtriers paras, retirés après les premiers morts et le début des protestations internationales. Je me souviens aussi de la « tâche » d’interprète que les organisateurs m’avaient confié auprès d’un journaliste anglo-saxon, à la clinique de Belcourt, où les morts et les blessés étaient acheminés.

 

Au moment où les Algérois descendaient dans la rue, le chemin vers l’indépendance semblait bouché. Les manœuvres françaises retardaient l’échéance, dans le but de préparer les conditions d’une poursuite de la domination même après l’indépendance. Leurs objectifs: l’affaiblissement du FLN, l’émergence d’une force politique favorable au néocolonialisme, le contrôle du pétrole saharien, le maintien des bases militaires.

 Du côté de la résistance armée à l’intérieur du pays, c’était la poursuite du reflux, après la bataille d’Alger puis les opérations Jumelles et Pierres précieuses. Comme me le confiera, avec l’irrésistible ton goguenard du harrachi, Abderrahmane Chergou, mon camarade du PAGS  ancien officier de l’ALN dans les maquis de l’Algérois assassiné au début de la décennie noire par les « terroristes » : «En 1960, c’était la fuite permanente, les balles c’était toujours dans les fesses qu’on les recevait».

 Il fallait sortir de l’impasse. La plèbe algéroise a donc décidé de mettre son poids dans la balance. De Gaulle entendra le message, fera ensuite des manières pour le comprendre, puis sera de nouveau rappelé à l’ordre par une nouvelle levée du peuple algérien, à Paris même, le 17 octobre 1961.

On sait tout sur la vie, les œuvres, (et les querelles) des chefs du FLN et de l’ALN, mais quel historien étudiera la genèse mystérieuse et le déroulement de l’initiative flamboyante du peuple d’Alger. Les "chefs" sont rentrés en été 1962 le slogan « un seul héros le peuple ! » à la bouche. Mais, Il a fallu attendre plus d’une trentaine d’années pour qu’une place du 11 décembre soit enfin aménagée à Belcourt (A Jijel aussi les « instances » du FLN ont oublié le 9 mai 1961).

Il est vrai que pour les journées de décembre, aucune « instance habilitée » n’est en mesure de revendiquer le déclenchement de la manifestation, même si les organisations de base du FLN, de l’ALN, et même du PCA clandestin, ont participé ensuite à son animation. Dahou Djerbal remarque : « Tout est fait dans les manuels scolaires comme dans les publications soutenues par le pouvoir gouvernemental pour désamorcer le caractère révolutionnaire des manifestations de décembre 1960».

 C’était une manifestation spontanée, comme ne les supporte pas notre système politique. Circonstance aggravante pour celle du 11 décembre : des témoignages de Belcourtois, recueillis par le journaliste algérois Abdenour Dzanouni, affirment que le signal de la manifestation avait été donné non par les instances de la révolution, mais par les appels obscurs d’un « illuminé » debout sur un banc public en face du monoprix de Belcourt. Des « fous » qui font l’histoire!

 Saoudi Abdelaziz, Première mise en ligne le 11 décembre 2011.

 

L'historien Dahou Djerbal explique l’apport du mouvement populaire du 11 décembre.

 EXTRAITS.

 Les manifestations de 1960 ont donc fait surgir un nouvel acteur dans les villes : le peuple. C’était un mouvement spontané tel qu’on en verra d’autres dans l’histoire de l'Algérie, comme la révolution d’octobre 88… ?

 Dahou Djerbal. En vérité, ce n’était pas la première fois que les Algériens occupaient la place publique et exprimaient leur opposition à la politique coloniale de la France. Déjà en 1934, des manifestations avaient amené à des affrontements avec les forces de police à Alger. Les militants indépendantistes de l’Etoile Nord-africaine prennent alors appui sur les jeunes des quartiers populaires pour lancer le Parti du peuple algérien. Mai 1945 aussi a été une date où le peuple s’est exprimé pour l’indépendance.

Décembre 1960 comme octobre 1961 à Paris ont été autant de moments historiques où le peuple a pris conscience de son rôle comme acteur décisif de son propre destin.

On ne peut pas dire autant d’octobre 1988 et il ne me semble pas que le terme de «révolution» est très approprié pour ces évènements-là. Mohammed Harbi le dit bien dans sa contribution : «L’ébranlement d’octobre 1988 a montré que la plèbe urbaine n’était pas susceptible de construire une contre-société et un contre-pouvoir».

 Que reste-t-il aujourd’hui de cette date dans la mémoire collective ?

 De ces manifestations de décembre 1960 en Algérie, il reste peu de choses dans la mémoire collective d’autant que près de 80% des Algériens sont nés après 1962. La narration qu’en font celles et ceux qui y ont participé est purement anecdotique malgré sa charge émotive. C’est toute la problématique du rapport entre mémoire et histoire. Il ne me semble pas que ceux qui y participaient avaient conscience de la portée de l’évènement qu’ils étaient en train de vivre ou de créer. Ce n’est qu’avec le recul du temps qu’ils ont fini, pour certains, par l’interpréter à la lumière des écrits et des commentaires qui en ont été faits. C’est politiquement et historiquement que l’évènement prend du sens. Aujourd’hui c’est encore politiquement que l’écriture de l’histoire se joue. Tout est fait dans les manuels scolaires comme dans les publications soutenues par le pouvoir gouvernemental pour désamorcer le caractère révolutionnaire des manifestations de décembre 1960.

 Propos recueillis par Mélanie Matarese, 12 décembre 2010.

Texte intégral :  Blog Melanie Matarese

 

 “11 décembre 1960 - LE DIÊN BIÊN PHU POLITIQUE DE LA GUERRE D’ ALGÉRIE, ouvrage édité  en 2010 par la revue Naqd

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