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Publié par Saoudi Abdelaziz

« On a raté à la fois un secteur public fort et un secteur privé industriel créatif. Aujourd’hui, on n’a ni l’un ni l’autre » notait en 2012 le chercheur défunt Ali El Kenz dans l’interview menée cette année-là par Nordine Azzouz, à l’occasion de la parution de l’ouvrage du sociologue, «Ecrits d’exil», paru chez Casbah Editions

EXTRAITS

A qui la faute ? A Boumediene ?  Et à son «industrie industrialisante » ? 

Ali El Kenz. Je ne suis pas d’accord avec cette lecture simpliste, un poncif de paresseux même. L’erreur de Boumediene est de Belaïd Abdeslam, ce n’est pas d’avoir créé un secteur public dominant – il fallait le faire- mais d’avoir interdit à la bourgeoisie industrielle privée d’exister face au système étatique. Le secteur public, qui n’avait que des assises politiques «  monopartisanes », s’est retrouvé laminé dès la disparition de Boumediene ; le chef, le « César » sur le pouvoir duquel reposait tout l’édifice . Un exemple :  le complexe comme celui d’El Hadjar, qui ne pouvait pas tout faire , s’est trouvé à un moment de son histoire contraint de sous-traiter certaines tâches. Le passage à une forme de production industrielle, plus complexe et associant le secteur privé national était lancé. J’ai moi-même assisté à des réunions où on  commençait à faire  appel à de  petits industriels du coin:  des sous traitants en forge, en chaudronnerie pour libérer l’usine de certaines séquences industrielles.

Sauf que quand on a commencé cette opération, Boumedienne décède, le système politique se rééquilibre.

Autour d’autres acteurs qui ont alors surgi et sont venus faire de la restauration, le transport du personnel, des opérations et des interventions qui n’ont aucune valeur industrielle mais sont génératrice d’argent et de puissance : 14 000 repas par jours, 70 000  Kms de rotation par jour pour le transport du personnel, vous vous rendez compte, cela représente une source de richesse importante. L’obtention des contrats s’est faite évidemment à partir de pressions venues « d’en haut ». Le système « autophage » venait de naître.

L’émergence d’un nouveau paysage économique ? 

Exactement. Tout le malheur de l’Algérie est que Boumediene est mort avant d’avoir fini le cycle de trente ans nécessaire à la construction des fondamentaux de l’économie nationale : des grandes entreprises industrielles nationales progressivement insérées dans un maillage serré d’industries privées.  La Corée du  Sud, tous les grands pays émergents, ont eu ce cycle de trente ans, le nôtre non. Le virage de 1982, année durant laquelle le congrès du FLN a pris des résolutions qui ont affaibli le secteur public industriel, a été fatal. Mais en en l’affaiblissant, on affaiblissait en même temps les possibilités de croissance d’un secteur privé industriel consistant.

Les conflits entre les deux secteurs et donc entre les deux groupes ont été exagérés dès l’Indépendance et ont masqué des dérives plus graves.

En se focalisant sur cette ligne de front, attisée plus par des rivalités culturelles, historiques et politiques héritées du mouvement de libération du type UDMA, Ulémas, PPA, MTLD, FLN mais aussi socialistes et communistes, on n’a pas vu venir, se former lentement pour devenir centrale, celle plus grave de l’appropriation rentière des richesses du pays. Celle-là étouffera les deux secteurs.

Pensez-vous que la « casse » du secteur public industriel s’est faite délibérément ?

Au sens du concept, je ne le crois. Il ne s’agit pas d’un complot ourdi quelque part mais de dynamiques  politiques et sociales qui se sont construites petit à petit, pragmatiquement.

D’autant plus qu’on a raté à la fois un secteur public fort et un secteur privé industriel créatif. Aujourd’hui, on n’a ni l’un ni l’autre. 

Pour le privé, on a quelques industriels mais ils se comptent sur les doigts d‘une main ; pour le public, ses entreprises sont tout le temps dans les dettes, la restructuration. Entre les deux, est venu se placer ce monstre qu’est l’entrepreneur de type nouveau prédateur et « cannibale » qui s’inscrit dans l’action politique comme « serviteur proclamé » de l’intérêt général et dans la sphère économique et sociale comme « individu privé » agissant discrètement pour ses intérêts particuliers.

Combien de temps cela durera-t-il ?

Ah ! Ça durera le temps de la diminution de la rente et de son déclin dans la part de notre PNB. Car la fin de la rente, ce n’est pas se réveiller un jour et dire, hop et c’est fini. Les conflits, durs, violents commenceront avant, comme dans une famille d’héritiers qui commence à s’entredéchirer dès la fin annoncée du « patriarche-patrimoine ».  Ce qui est sûr est que plus on avance dans le temps plus les choses vont être tendues.

La lutte entre les rentiers pour la sauvegarde et la protection de leurs intérêts respectifs va donner à la marche sociale une allure sinueuse et aléatoire, imprévisible donc.

Elle va s’exacerber sur fond de problème de reproduction du système, notamment dans la sphère politique. Car une grande partie de ses rentiers n’a pas investi dans la culture, l’éducation et la formation de leurs héritiers, ce qui aurait pu, à la limite, les qualifier pour diriger « les affaires ». La future génération dominante n’ayant pas les compétences managériales et technologiques nécessaires pour gouverner, ses efforts se déplaceront alors sur la sphère politique qui continuera à être « embouteillée » parce qu’elle continuera à être le pivot central de toutes les décisions, sociales, économiques, culturelles etc.  La surpolitisation de la vie sociale dans son ensemble est le revers inéluctable de l’absence ou pour le moins de l’extrême faiblesse d’autonomies des autres sphères Je vous laisse imaginer le reste.

Et pourtant il y en a parmi eux qui envoient leurs enfants étudier en Europe et aux Etats-Unis ? 

Oui mais ils n’étudient pas ou ne font pas les bonnes études. Je suis en Europe et, là-bas, tout est transparent. Il suffit par exemple de consulter le site payant « World of Learning » sur lequel vous pouvez consulter toutes les portails des universités en Europe et dans le monde occidental et vous pouvez constater que le nombre des étudiants algériens, en France par exemple, est « epsilon » dans les classes de « prépas ».

Contrairement aux Marocains, ou aux Tunisiens, il n’y pas beaucoup d’Algériens non plus dans les écoles polytechniques, les grandes écoles de commerce.

Quand il nous arrive (nous c’est-à-dire les quelques collègues algériens professeurs dans les universités de la région) de recenser un Algérien dans ces circuits, c’est l’euphorie, on se met tous à l’accompagner et à le prendre en charge, il y en a si peu !. Les héritiers du système rentier n’ont pas ou peu les compétences managériales et politiques nécessaires pour gouverner à la place de leurs pères qui eux-mêmes ont faiblement investi ce créneau pour leur progéniture. Les « fuites » au bac et dans les diplômes universitaires montrent bien « le faible intérêt » qui est accordé aux études et à la formation, qui est masqué, encore un paradoxe, par le « fort intérêt » qui est accordé aux diplômes.  Ils vont se trouver héritiers d’une position dominante qu’ils n’ont pas construit par eux-mêmes et dont ils vont vouloir garder les privilèges.  Ça sera plus dur, parce qu’ils vont être plus brutaux pour défendre leur position. 

Source : 24hdz.com

 

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Safiya 02/11/2020 22:16

Inna LiLah w Ilayhi radji3oun. J'ai le bourdon. Ter Horr, kenz 3ala bessah ou besshih. Que la terre lui soit légère.