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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Naâma  Asfari Juriste international, défenseur sahraoui des droits humains et prisonnier politique depuis 2010

Prison de Kénitra, le 27 octobre 2020. Dans le célèbre passage de la Phénoménologie de l’esprit, qui est la dialectique de la maîtrise et de la servitude, Hegel décrit le conflit entre deux individus menant à l’asservissement du plus faible. Je perçois d’abord l’autre comme une menace pour mon identité. S’engage alors une lutte à mort pour la reconnaissance à la suite de laquelle le dominé reconnaît la supériorité du dominant. Mais cette relation n’est pas figée.

Le dominant a en effet besoin du dominé pour être reconnu en tant que maître. En ce sens, il n’est pas autonome. Le dominé accède, quant à lui, à la reconnaissance de lui-même à travers son travail qui lui permet de façonner son identité, niée d’abord par le dominant. Aujourd’hui, on peut déchiffrer la lutte du peuple sahraoui dans les territoires occupés à cette lumière. On peut lire au prisme de cette dialectique du dominant/dominé le mouvement de la résistance sahraouie, et faire la lumière sur l’événement Gdeim Izik, en 2010, moment historique dans le combat pacifique du peuple sahraoui.

Pourquoi Gdeim Izik exprime-t-il une colère du peuple ? La colère, ce grand refoulé des trois dernières décennies « ni guerre, ni paix » revient au premier plan avec ce qui se passe à Guerguerat depuis le 20 octobre 2020, une manifestation pacifique organisée par des civils venus des campements de réfugiés sahraouis de Tindouf et des territoires libérés pour célébrer Gdeim Izik et contester la présence négative de la Mission des Nations unies pour l’organisation du référendum d’autodétermination pour le Sahara-Occidental (Minurso).

Pour comprendre tout ça, rien de tel que de lire Colère et temps, un essai du philosophe allemand Peter Sloterdijk, paru en 2006, qui se lit comme une prophétie, désormais un classique de la philosophie politique. Selon Sloterdijk, la colère est le moteur principal de l’histoire. L’auteur fait du « thymos », concept inventé par Platon pour désigner une partie de l’âme liée à la fois aux émotions et à la fonction sociale de l’individu, le cœur des actions de la vie politique. Comment puiser dans la colère passive pour créer de la colère active, constructrice ? C’est le ressort complexe que tentent tant bien que mal d’actionner mouvements et partis politiques, comme l’explique Sloterdijk.

Le héros mythologique Achille est la première incarnation de cette colère bouillonnante, donc dangereuse. C’est pourquoi la question de son orientation est cruciale.

Comme il existe des banques où l’on dépose son argent, il en existe où l’on dépose sa colère en attendant de la faire fructifier. À quoi ressemble cette banque émotionnelle dans le cas sahraoui ? À l’occupation ? Au statu quo imposé depuis 1991 par l’ONU, avec l’espoir de l’organisation du référendum d’autodétermination, le moyen de concrétiser la revendication légitime du peuple, fruit de la lutte pour la liberté et l’indépendance ? L’ONU est même une sorte de « banque de la colère » en ce qu’elle prétend défendre les intérêts du peuple dans le monde entier. Cette lecture que Sloterdijk nomme « thymotique », c’est-à-dire centrée sur les émotions, a été très éclairante pour moi, elle m’a permis de faire de l’ONU une « banque de la colère » dans laquelle les Sahraouis ont déposé leur revendication capitale dans l’espoir de la voir fructifier.

Aujourd’hui discréditée, l’ONU joue à peine son rôle de canal. Les événements depuis Gdeim Izik en octobre 2010 jusqu’à la manifestation Guerguerat en octobre 2020 peuvent être lus comme un symptôme de défaut d’orientation de l’ONU. On peut donc considérer l’ONU comme un cleptomane volant à la victime, méritant son droit, pour le donner à son agresseur.

Les Sahraouis s’inquiètent de l’esprit, qui règne à l’ONU depuis vingt ans, qui incite à considérer la question sahraouie comme le « règlement d’un différend » et non pas un conflit d’occupation et d’autodétermination. Jusqu’en 1991, la question était posée en d’autres termes. Seul le peuple sahraoui est le grand perdant dans une telle situation. En mettant à égalité l’agresseur et l’agressé, l’ONU crée une situation hautement inflammable. Être perdant, c’est une humiliation. Quelle est la réaction la plus spontanée lorsqu’on perd ? La colère !

« Tous les perdants ne se laissent pas tranquilliser par l’indication du fait que leur statut correspond à leur classement dans une compétition. Leur rancœur ne se trouve pas seulement contre les vainqueurs, mais aussi contre les règles du jeu, que le perdant qui perd trop souvent remet en cause de manière violente. Une option qui fait apparaître le cas critique de la politique après la fin de l’espoir. » Ainsi Sloterdijk achève-t-il son raisonnement sur la colère des perdants.

Pour les Sahraouis, Gdeim Izik est la plus belle, saine, juste colère puisqu’il a révélé les failles de l’ordre onusien. Le premier vers de l’Iliade est : « Muse, chante-moi la colère d’Achille. » La colère d’Achille est au départ l’incarnation du droit. Ce rapport à la justice explique, par exemple chez Aristote, une conception de la « saine colère » qui ne soit pas tout à fait étrangère à la vertu de juste mesure. Mais la colère qui vise un rétablissement du droit peut outrepasser le droit. Avec la colère, il n’y a pas de résolution, juste des arrangements, des suspensions provisoires. La sublime scène finale de l’Iliade entre Achille et Priam n’est pas une réconciliation. Le rétablissement de l’ordre se fait dans le face-à-face, la reconnaissance mutuelle.

Celui qui vit sous l’occupation sait ce que c’est que ressentir la pulsion du non. La colère, la contestation, l’indignation, la révolte, le refus, le non, toutes ces formes plus ou moins passionnelles de la négativité, sont aussi une manière de ne pas accepter le monde tel qu’il est, de le vouloir autrement. Je ne fais pas l’apologie du non, encore moins de la colère, mais je voudrais réhabiliter l’importance politique et existentielle de la croyance au possible.

« Nous sommes une liberté qui choisit, mais nous ne choisissons pas d’être libres : nous sommes condamnés à la liberté. » C’est autour de ce paradoxe que s’articule le maître ouvrage du père de l’existentialisme, Jean-Paul Sartre. Le charme paradoxal de la liberté, thèse de l’Être et le néant, reflète aujourd’hui notre situation à nous, les Sahraouis.

Source : L’Humanité

 

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