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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Stéphane foucart, 8 novembre 2020. Le Monde

En 2016, les instituts de sondages n’avaient pas prévu l’ascension et enfin l’accession au pouvoir de Donald Trump. Quatre ans plus tard, ils ne sont toujours pas parvenus à prendre la juste mesure de la popularité de l’actuel président américain. Loin de la vague démocrate attendue, M. Trump a réuni aujourd’hui plus de suffrages qu’en 2016.

Et, quelle que soit l’issue du processus électoral – si incroyablement chaotique qu’il frappe de sidération le reste du monde –, une chose semble sûre : l’arrivée de M. Trump à la Maison Blanche n’a pas procédé d’un accident, mais de la concrétisation d’une tendance lourde, à l’œuvre dans la société américaine.

Les causes de cette tendance lourde sont recherchées dans les crispations identitaires et, surtout, dans l’analyse des données macroéconomiques (revenu par habitant, croissance du produit intérieur brut, taux de chômage). Avec, implicitement, l’idée que la condition de tout individu est, grosso modo, une résultante de sa condition économique. L’élection de 2016 interrogeait déjà ce reductio ad economicum : de l’ensemble des pays occidentaux, les Etats­Unis étaient parmi ceux qui bénéficiaient de la croissance la plus soutenue et du taux de chômage le plus bas. Comment, dès lors, interpréter ce vote de colère et de défiance vis­à­vis des élites et du « système » ?

Qui meurt ? Quand ? Pourquoi ? Ces trois questions, quand on les explore, en disent bien plus sur l’état d’une société que les grands indicateurs économiques qui forment pourtant la principale grille d’analyse utilisée dans le débat public. Une grille d’analyse qui ne dit rien de la difficulté à vivre avec une maladie chronique, de l’érosion du lien social, de la destruction de l’environnement, de l’impossibilité d’entrevoir un avenir serein pour ses enfants... 

En 2015, deux économistes de Princeton, Anne Case et Angus Deaton, ont publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences une analyse devenue incontournable, montrant que

la mortalité des « Blancs non hispaniques » (selon une nomenclature usuelle outre­-Atlantique) âgés de 45 ans à 54 ans augmentait depuis le tournant du siècle, inversant une tendance à la baisse qui prévalait jusqu’alors.

Ces morts inattendus, ces morts « en trop » de plus en plus nombreux, Anne Case et Angus Deaton les ont baptisés les « morts de désespoir ».

Erosion du lien social

Dans cette catégorie de population, surtout chez les moins diplômés, c’est la mortalité par suicide, par surdose de stupéfiants ou de médicaments, ou par surconsommation d’alcool qui domine en effet et qui augmente, année après année. Au point d’entraîner une baisse de l’espérance de vie aux Etats­Unis. Celle­ci a commencé à stagner au début des années 2010 et a baissé entre 2014 et 2017. Selon nombre d’analystes, c’est dans ces franges de l’Amérique blanche déclassée— désespérée, devrait ­on dire —que se recrute une bonne part de l’électorat de M. Trump.

Au printemps 2017, dans une longue analyse publiée dans les Brookings Papers on Economic Activity, Anne Case et Angus Deaton ont tenté de déterminer les causes de ce désespoir galopant. Avec une grande prudence, ils suggèrent une variété de déterminants. Certains, classiques, tiennent à l’accès au marché du travail, et au niveau de revenu. Mais cela ne suffit pas à tout expliquer.

« L’augmentation de la mortalité chez les quadragénaires blancs va de pair avec une hausse de la morbidité, notamment la détérioration de la santé physique et mentale, et d’une augmentation des douleurs chroniques », écrivent les deux économistes.

Les maladies chroniques nourrissent le désespoir, le désespoir la rancœur, et la rancœur est certainement l’un des carburants de la popularité du 45e président des Etats­Unis. Une chaîne possible de causalités d’autant plus inquiétante que d’autres chercheurs suggèrent que les « Blancs non hispaniques » ne sont plus isolés. Dans une étude publiée fin 2019 dans le Journal of the American Medical Association (JAMA), Heidi Shoomaker (Eastern Virginia Medical School) et Steven Woolf (Virginia Commonwealth University) indiquent que d’autres communautés commencent à suivre les mêmes tendances.

Une société qui produit de plus en plus de désespoir : rien de bon ne peut en sortir.

Qui meurt ? Quand ? Pourquoi ? Ces trois questions, quand on les explore, en disent bien plus sur l’état d’une société que les grands indicateurs économiques qui forment pourtant la principale grille d’analyse utilisée dans le débat public. Une grille d’analyse qui ne dit rien de la difficulté à vivre avec une maladie chronique, de l’érosion du lien social, de la destruction de l’environnement, de l’impossibilité d’entrevoir un avenir serein pour ses enfants...

C’est tout l’objet du dernier ouvrage d’Eloi Laurent (Et si la santé guidait le monde ?, LLL, 192 pages, 15,50 euros), qui paraît ces jours-­ci. A la faveur de la pandémie et des mesures de protection des populations prises dans de nombreux pays – mesures défavorables à l’activité économique –, l’économiste français (Sciences Po) plaide pour faire de l’espérance de vie et de la « pleine santé » (qui intègre celle des individus et leur environnement) les indices du succès des politiques publiques.

Il est, à la vérité, surprenant qu’il faille encore écrire des livres pour plaider cette cause. En 1976, le démographe et historien EMMANUEL TODD avait prévu, dans un ouvrage demeuré célèbre (La Chute finale. Essai sur la décomposition de la sphère soviétique, Robert Laffont), l’effondrement de l’Union soviétique en analysant (entre autres) différentes données. La plus importante d’entre elles ?

« Ma conviction (...) quant à l’existence d’une crise irréversible [en Union soviétique] découlait pour l’essentiel de l’analyse démographique, et peut­-être au fond de l’évolution étonnante d’une seule variable, le taux de mortalité infantile »,

écrivait M. Todd, en 1990, dans la préface à la première réédition de son livre. Ce taux ne cessait d’augmenter, et augmentait tant qu’il avait fini par disparaître des statistiques officielles. Il devenait nécessaire de le faire disparaître pour cacher l’échec d’un système. Et pour cause : quelle meilleure métrique du désespoir que la mort des enfants ?

Source : Le Monde

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