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Publié par Saoudi Abdelaziz

La « démocratie immunitaire est pauvre en communauté ». Elle se caractérise par une « culture de la peur » dans une société de défiance où guette la tentation de surveillance numérique des citoyens par un dispositif technique global sans précédent  : « Quand on parle de « communauté », on entend seulement un ensemble d’institutions qui renvoient à un principe d’autorité. Le citoyen est soumis à celui qui lui garantit protection. Il se garde en revanche de l’exposition à l’autre, il se préserve du risque de contact». (Donatella Di Cesare).

La lettre du phenix, 20 novembre 2020

Le catalyseur pandémique en cours précipite-t-il l’effondrement systémique de tout ce qui faisait communauté dans une « civilisation » techno-industrielle se muant en immuno-démocratie ? Ou bien favoriserait-il, au contraire, l’invention d’un « nouveau mode d’exister en commun » ?

Au printemps 2020, près de la moitié des habitants de la planète avaient été « conviés » par leur gouvernement à rester chez eux : il leur était demandé de sacrifier  ce qui jusqu’alors faisait le sel de leur vie et la grâce du simple fait d’exister au nom de la « santé » – ou de l’idée qu’ils étaient sommés de s’en faire…Tous les standards de bien-être de notre civilisation techno-scientifique ainsi que ses promesses d’ « inclusion » comme de « prospérité » ou d’accomplissement personnel se sont dissoutes dans cette emprise et cet empire « sanitaires » sur des corps se découvrant calculables et « puçables ».

De « crise financière » en « crise sanitaire », la peur s’insinuait dans la conscience des populations au souffle coupé – celle de « l’exclusion ». Le mal courait depuis longtemps – celui des inégalités insoutenables avivées par notre insensibilité croissante à leur égard.

Et puis une « convulsion planétaire » a dérobé le sol sous nos pieds et suspendu un impératif de « croissance » sans âme soudain arrivé à obsolescence.

Certes, cette croissance-là était vécue comme une « excroissance incontrôlable sans mesure et sans fins » dans un régime de « liberté coercitive » ou de « libre coercition » voué à une fonction productive et consumériste débridée. Pourquoi « produire » toujours plus dans une existence de plus en plus suffoquée, qui s’exténue vers son ultime détresse respiratoire dans un écosystème empoisonné ?  

L’informatique comme la finance et le règne du vivant ont leurs virus qui se jouent de nos « projets de vie » ou de non-vie vouée à la compulsion d’accumulation vaine. En voilà un, « souverain » par son nom même renvoyant à sa « structure coronale », qui précipite le monde dans une interruption de l’ordre de l’irréversible.

Voilà la « fin du monde » désormais « admise comme une évidence » comme le constate Donnatella Di Cesare*. Voilà convoqués « le temps de la fin et la fin des temps » selon la formule de Günther Anders (1902-1992) qui lançait l’alerte contre le suicide nucléaire : « Le mal qui vient s’annonce en pleine course de l’humanité contre sa propre autodestruction. Peu à peu s’impose l’idée que la mort de chacun pourra coïncider avec la fin du monde (…) Nous sommes les premiers à devoir penser que nous sommes peut-être les derniers. »

Donatella Di Cesare enseigne la philosophie à la Sapienza Universita de Rome. Elle voit dans le catalyseur pandémique en cours l’actualisation d’une évidence : « Le prisme du virus fait apparaître la démocratie des pays occidentaux comme un système d’immunité ».

Mais peut-on « vraiment parler de « démocratie » dès lors que l’immunisation vaut pour certains et non pour d’autres » ? Voilà « l’immunité » comme la « liberté » désormais comprises négativement : il s’agit de ne pas être « atteint » – de « se protéger »… « L’immunité » est-elle vraiment compatible avec la « communauté » et les « communs » ? Le « virus souverain » ne fait-il qu’exacerber des inégalités de condition si mal masquées jusqu’alors – mais d’autant plus marquées ?

Le mirage de l’immunité

Dans notre système démocratique libéral, « on ne demande pas la participation ; on exige en revanche la protection ». Car le « citoyen de la démocratie immunitaire aspire avant tout à sa propre sécurité »… La « condition d’immunité » est réservée aux protégés, aux préservés, aux garantis et déniée aux parias, aux exclus et exposés : « La sphère du « tous » est toujours plus fermée : elle a des frontières, elle exclut (…) L’inclusion est un mirage flagrant, l’égalité une parole vide qui sonne désormais comme un affront. (…) La ligne de partage est précisément l’immunité, qui creuse le sillon de la séparation »…

La « démocratie immunitaire est pauvre en communauté ». Elle se caractérise par une « culture de la peur » dans une société de défiance où guette la tentation de surveillance numérique des citoyens par un dispositif technique global sans précédent  : « Quand on parle de « communauté », on entend seulement un ensemble d’institutions qui renvoient à un principe d’autorité. Le citoyen est soumis à celui qui lui garantit protection. Il se garde en revanche de l’exposition à l’autre, il se préserve du risque de contact. L’autre est infection, contamination, contagion (…)

Le citoyen de la démocratie immunitaire, privé d’accès à l’expérience de l’autre, se résigne à suivre toutes règles hygiéno-sanitaires et il n’a pas de difficulté à se reconnaître comme patient. La politique et la médecine, deux sphères hétérogènes, se superposent et se confondent. »

Donnatella Di Cesare convoque le terme de « phobocratie »  (du grec phobos, peur, et cratos, puissant) comme « mot-clé de la gouvernance néolibérale » : « C’est le règne de la peur, le pouvoir exercé par l’urgence systématique, l’alarme prolongée »…

C’est bien de cela qu’il s’agit lorsque la pensée de l’immunité tourne à la hantise dissolvante de toute communauté humainement soutenable : « Derrière la coronapolitique, c’est l’inquiétant souverain phobocratique qui pointe. Les proclamations de guerre répétées, les appels à la nation sont un signal explicite. »

Voilà lancée sur le « globe épidémique » une machine de guerre et de destruction massive de la communauté et des libertés alors que la « biopolitique » se renforce en « immunopolitique ». Certains « commentateurs » se laissent même aller à louer « l’efficacité » du « régime chinois contre l’épidémie »…

Pour Donnatella Di Cesare, la conséquence est bel et bien de « ne plus avoir de monde en commun, de ne plus même partager l’espace public de la polis ».

Alors que « l’intelligence artificielle » dessine les contours de plus en plus affirmés d’un futur sans avenir, faudra-t-il sacrifier la « liberté » à la « santé » ? Est-il temps encore de trouver l’équilibre fragile d’un pacte d’humanité qui ne confondrait pas « garantie » et liberté ?

 Assurément, le « monde d’après » a bel et bien commencé avec son implacable lexique « sanitaire » et le choix terriblement ambivalent entre « confinement » et contrôle numérique – c’est le monde du « sans contact » qui s’ouvre comme un écran : « Paraissent ainsi s’effacer de l’horizon civil et politique la communauté ouverte, spontanée, hospitalière – du rassemblement, du jeu, de la danse, de la fête. Tombe sous les coups des décrets la communauté extra-étatique et extra-institutionnelle, celle du mouvement extatique du soi, qui se tend vers l’autre, qui s’expose, qui s’abandonne. Reste la communauté hyperprotégée, enrégimentée, masquée. Son ombre. »

Ainsi, la « distanciation sociale » confine le corps – contaminé, contaminant, contaminable – et le livre à la virtualité aseptique et stérile ». Voilà consommée la défaite de ceux qui voyaient et vivaient le corps comme une « brèche dans l’hégémonie technico-libérale»…

L’espèce encore présumée humaine serait-elle d’ores et déjà précipitée tête baissée dans « l’ère de la psychopolitique numérique » ?

La philosophe entrevoit une issue dans le long tunnel de notre aliénation à un capitalisme de plus en plus oppressant qui attente à notre liberté de respirer – jusqu’à vouloir nous la faire payer en nous surchargeant et suffoquant de l’addition de ses nuisances : « Il serait peut-être temps d’abandonner le langage des bilans et des calculs, en déposant le drapeau de la croissance en laquelle personne ne semble plus croire. C’est le capital qui produit la misère. Dans un scénario où les autres richesses sont vidées de sens se profile le futur d’une sobriété conviviale, exempte du superflu, qui mettrait au jour les liens autrement oubliés de l’existence. »

Mais l’histoire humaine n’est-elle pas faite aussi d’occasions et de rendez-vous manqués avec cet essentiel qui nous constitue ? Il n’en est pas moins urgent de le repenser une fois encore pour guérir le rapport d’une humanité masquée voire « confinée » avec le monde qui jusqu’alors la porte, dans ce miracle fragile sans cesse renouvelé de « vivre ». Afin de faire vivre les seuls liens qui comptent pour retisser une continuité vivable.

*Donnatella Di Cesare, Un virus souverain – L’asphyxie capitaliste, La Fabrique, 110 p., 13 €

Source : phenixblog123

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