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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Antonio Gramsci, 1930 (Ecrits de prison)

«Un mouvement politique peut être de caractère militaire même si l'armée en tant que telle n'y participe pas ouvertement ; Un gouvernement peut être de caractère militaire même si l'armée en tant que telle ne participe pas au gouvernement ».

 

Dans certaines situations, il peut arriver qu'il faille ne pas « découvrir » l’armée, ne pas la faire sortir de la consti­tutionnalité, ne pas porter la politique parmi les soldats, comme on dit, pour maintenir l'homogénéité entre officiers et soldats sur un terrain d'apparente neutralité, au-dessus des factions ; et pourtant c'est l'armée, c'est-à-dire l'état-major et le corps des officiers, qui détermine la nouvelle situation et la domine.

D'ailleurs, il n'est pas vrai que l'armée, selon les constitutions, ne doit jamais faire de politique ; l'armée devrait justement défendre la constitution, c'est-à-dire la forme légale de l'État, et les insti­tutions qui vont de pair ; aussi la prétendue neutralité signifie-t-elle uniquement appui au clan réactionnaire, mais il faut bien dans de telles situations, poser ainsi la question si l'on veut empêcher que dans l'armée se reproduisent les divergences du pays et que disparaisse le pouvoir déterminant de l'état-major par suite de la désagrégation de l'instrument militaire. Tous ces éléments d'observation ne sont certes pas absolus ; suivant les moments historiques et suivant les pays, ils ont un poids bien différent.

La première recherche à faire est la suivante : existe-t-il dans un pays déterminé une couche sociale nombreuse pour laquelle la carrière bureaucratique, civile et militaire, soit un élément très important de vie économique et d'affirmation politique (participation effective au pouvoir, même indirectement, en usant du « chantage ») ?

Dans l'Europe moderne, on peut reconnaître cette couche dans la moyenne et petite bourgeoisie rurale, qui est plus ou moins nombreuse dans les différents pays suivant le développement des forces industrielles, d'une part, et de la réforme agraire, d'autre part.

Certes, la carrière bureaucratique (civile et militaire) n'est pas un monopole de cette couche sociale ; toutefois, elle lui convient particulièrement à cause de la fonc­tion sociale que cette couche détient et des tendances psychologiques que cette fonc­tion détermine ou favorise ; ces deux éléments donnent à l'ensemble du groupe social une certaine homogénéité, une certaine énergie dans la direction, et par suite une valeur politique et une fonction souvent décisive à l'ensemble de l'organisme social.

(..) Le processus s'accélère quand la « volonté » spécifique de ce groupe coïncide avec la volonté et les intérêts immédiats de la classe qui est au sommet ; non seulement le processus s'accélère mais aussitôt se manifeste la « force militaire » de cette couche sociale, qui parfois, s'étant organisée, dicte sa loi à la haute classe, au moins pour ce qui concerne la « forme » de la solution, sinon pour le contenu.

On voit jouer ici les mêmes lois qu'on a notées pour les rapports ville-campagne pour ce qui est des classes subalternes : la force de la ville, automatiquement devient force de la campa­gne, mais, comme à la campagne les conflits prennent tout de suite une forme aiguë et « personnelle », à cause de l'absence de marges économiques et de la pression norma­lement plus lourde qui s'exerce du haut vers le bas, à la campagne les contre-attaques doivent être plus rapides et décidées. Le groupe en question comprend et voit que l'origine de ses maux est dans les villes, dans la force des villes, et c'est pourquoi il comprend qu'il « doit » dicter la solution aux hautes classes urbaines, afin que le foyer principal soit éteint, même si la chose ne convient pas immédiatement aux-dites classes soit parce que trop dispendieuse soit parce que dangereuse à la longue (ces classes envisagent des cycles plus amples de développement, où il est possible de manœuvrer et pas seulement leur intérêt « physique » immédiat).

C'est en ce sens que doit se comprendre la fonction de direction de cette couche et non au sens absolu ; ce n'est toutefois pas peu de chose. Il faut noter comment ce caractère « militaire » dudit groupe social, qui était traditionnellement un reflet spontané de certaines condi­tions d'existence est maintenant consciemment éduqué et préparé organi­quement.

Dans ce mouvement conscient rentrent les efforts systématiques qui visent à faire surgir et à maintenir d'une façon stable des associations variées de militaires en congé et d'anciens combattants des divers corps et des différentes armes, surtout des offi­ciers, qui sont liées aux états-majors et peuvent être à l'occasion mobilisées, sans qu'il soit besoin de faire appel à l'armée qui conserverait ainsi son caractère de réserve d'alarme, renforcée et mise à l'abri de la décomposition politique, par ces forces « pri­vées » qui ne pourront pas ne pas influer sur son « moral», en le soutenant et en le fortifiant.

On peut dire que se manifeste un mouvement du type « cosaque », non pas en formations échelonnées le long des frontières marquant les limites nationales, comme cela arrivait aux cosaques du tsar, mais le long des « frontières » du groupe social.

Par conséquent, dans toute une série de pays, influence de l'élément militaire dans la vie de l'État ne signifie pas seulement influence et poids de l'élément technique-militaire, mais influence et poids de la couche sociale d'où l'élément technique-mili­taire (surtout les officiers subalternes) tire particulièrement son origine.

Source :  Antonio Gramsci, 1930. Ecrits de prison

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