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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Nouri Dris, 26 octobre 2020. Twala.

Les dix dernières années du règne de Bouteflika auront été la décennie durant laquelle les Algériens ont découvert l’étendue de l’implication des hommes d’affaires dans la politique ; un phénomène ni discuté ni connu auparavant, du moins dans le discours de la « rue ».

Avant cela, les Algériens « croyaient » en la puissance de tel ou tel général au point où ils liaient chaque secteur du commerce extérieur à l’un des généraux. Les années de Bouteflika semblent, cependant, avoir mis en avant de nouveaux acteurs dont la plupart étaient inconnus que ce soit dans l’arène des affaires ou en politique.

Les noms des hommes d’affaires sont devenus plus mentionnés que ceux des hommes politiques, de militaires ou de chefs historiques. Il apparait que l’ouverture politique et économique amorcée depuis la fin des années 80 n’ait conduit ni à la démocratisation du champ politique ni à la fin de la dépendance de l’économie nationale à l’exportation des hydrocarbures et des cours mondiaux du brut. Au contraire, l’ouverture semble avoir menée à une crise où le projet démocratique se termine par la prise du pouvoir des islamistes, la libéralisation de l’économie et son accaparement par l’oligarchie qui a pris le contrôle de l’État. Et de ce point de vue, l’autorité publique puise sa légitimité de son contrôle aussi bien politique qu’économique.

Durant la période de règne de Bouteflika, le régime a tiré sa légitimité politique du fait qu’il aurait « sauvé l’Algérie du danger des islamistes hostiles aux valeurs de la république ».

Le pouvoir « post-22 février 2019 » tente aujourd’hui de tirer avantage du slogan de la « lutte contre l’argent corrompu et la séparation de l’argent de la politique »,  une nouvelle légitimité politique pour monopoliser la mise en œuvre des réformes exigées par la rue. Au cours des trente dernières années, c’est-à-dire depuis l’adoption du pluralisme et du libéralisme dans la constitution de 1989, le pouvoir s’est érigé en protecteur de l’État et de la société contre les effets pervers et hypothétiques de tout processus d’ouverture politique ou économique dans le seul but d’imposer un contrôle restrictif de la pratique politique et économique. Résultat : ni les institutions étatiques n’ont échappé ni à l’assaut des hommes d’affaires, ni l’économie algérienne n’a été libérée de la dépendance aux hydrocarbures.

Cet article tentera de comprendre les raisons pour lesquelles l’ouverture politico-économique, consacrée à la constitution de février 1989, n’a pas mis fin à l’autoritarisme et à la nature rentière de l’économie ? Pourquoi les hommes d’affaires ont-ils tendance à occuper le champ politique au lieu de se diriger vers le marché, lieu naturel d’accumulation du capital ? Et dans quelle mesure le capital privé peut représenter un stimulus démocratique ?

Le marché et la démocratie

Nous essaierons de répondre à ces questions en rappelant la relation historique entre la bourgeoisie et la démocratie, et comment la démocratie est née sur un terrain « économique ». Par la suite, nous passons en revue les origines du capital privé algérien et son rapport au pouvoir ainsi que les raisons qui font que le pouvoir politique représente un objectif stratégique du capital algérien, et dans quelle mesure cela peut-il freiner la transition démocratique ?

Pour des raisons historiques, la question de la transition démocratique dans les pays arabes a été soulevée sur des bases idéologico-culturelles. Ceci a mis la transition démocratique au point mort dans des pays qui ont passé trente ans depuis l’adoption du pluralisme politique, si bien qu’il est devenu possible de dire que ce sont des pays qui vivent dans un multipartisme politique sans alternance, et connaissent un pluralisme des médias sans liberté d’expression.

Les élections sont devenues des rendez-vous pour des controverses idéologiques, culturelles, linguistiques, régionales et sectaires qui menacent l’unité de la nation et la cohésion du tissu social, au lieu d’incarner des occasions pour l’alternance pacifique du pouvoir. En Algérie, par exemple, les premières élections législatives pluralistes (1991) ont abouti à une guerre civile entre le pouvoir et les islamistes. Elles ont créé une fracture sociologique dont les effets continuent à se faire sentir.

Pourquoi la démocratie se profile dans ces sociétés comme une menace pour l’unité sociale, alors que dans les démocraties anciennes, celle-ci représente un outil pour assurer leur cohésion et leur homogénéité ?

Ce dilemme historique est dû au fait que la démocratie dans le premier type de sociétés vise à résoudre des différends et des conflits de nature idéologique, sectaire, régionale, tribale ou linguistique, alors que dans son environnement historique (l’Europe occidentale), elle sert à résoudre des différends de nature sociale et économique entre le Capital (Partis de droite) et les forces de travail (partis de gauche).

Dans le cas des pays arabes, les élections divisent le champ politique entre « eux » et « nous ». Les deux parties sont définies par des caractéristiques héritées et immuables (ethniques, régionales, linguistiques, idéologiques), tandis que les partis à base sociale et ouvrière changent.

La même base électorale peut élire un parti de droite en période de récession économique et de taux de chômage élevé pour stimuler l’investissement, et élire un parti de gauche en période de bien-être économique pour allouer plus d’argent à la question sociale. L’acteur historique de la démocratie est la classe bourgeoise et les forces ouvrières issues du marché, et non pas les partis sectaires, islamiques, ethniques, régionaux … Le capitalisme et le marché ont éradiqué les structures organiques (tribu, clan, secte) avant même l’émergence de la démocratie.

Le rôle historique de la bourgeoisie

Il existe une relation historique entre le capitalisme et la démocratie. L’Angleterre n’est pas seulement le pays d’Adam Smith, théoricien du libéralisme capitaliste et l’auteur du livre « The Wealth of Nations » (La richesse des Nations), c’est aussi le berceau de la démocratie moderne. Ce n’est donc pas un hasard qu’elle ait été à la fois le berceau du libéralisme économique et celui de la démocratie politique. En Europe occidentale, c’est la bourgeoisie qui a limité le pouvoir de la monarchie absolue, après qu’elle eut été transformée en la seule puissance économique indépendante du pouvoir politique, produisant une plus-value à partir de rien et finançant le budget de l’État grâce aux impôts.

Le système de paiement des impôts a joué un rôle décisif dans l’émergence du parlement à travers le principe « pas de taxation sans représentation ». La bourgeoisie n’est pas de nature ou de culture démocratique, mais c’est à travers ses efforts pour protéger le marché de l’ingérence et de l’arbitraire du pouvoir politique qu’elle a progressivement travaillé pour créer des institutions de contrôle et de participation par lesquelles elle surveille le pouvoir politique et l’empêche de violer les lois de l’offre et la demande et la concurrence. Ainsi, la bourgeoisie a réussi à priver l’autorité politique de sa capacité d’abuser et de piller l’argent public. En créant un marché dans lequel n’importe qui pouvait vendre sa force de travail pour un salaire négocié, la bourgeoisie a libéré la société de la domination du pouvoir féodal. L’indépendance de l’individu passe d’abord par l’indépendance financière, c’est-à-dire sa capacité à subvenir à ses besoins quotidiens, sans qu’il soit nécessaire d’offrir une loyauté politique, religieuse ou clanique.

Selon Karl Polanyi, le marché a bouleversé les sociétés. Dès lors que l’activité économique s’est structurée au sein de l’activité sociopolitique, « la société encastrée dans le marché ». L’idée de société civile est basée sur le principe de l’indépendance de la société économique vis-à-vis de la société politique, c’est-à-dire la capacité à produire les besoins matériels et la richesse dans une relative indépendance du pouvoir politique. De ce point de vue, la bourgeoisie est l’acteur historique le plus influent dans l’émergence de la société civile. Mais alors pourquoi la bourgeoisie n’a-t-elle pas abusé du pouvoir ? Et pourquoi le pouvoir politique ne l’a-t-il pas tentée ? Pourquoi, dans le cas de l’Algérie par exemple, c’est le contraire qui s’est-il produit ?

Le mécanisme par lequel le « procès du travail » opère au sein de l’usine capitaliste repose sur une équation équitable entre capital et force de travail. L’ouvrier moderne n’est pas un esclave, à partir du moment où les forces de travail ont réalisé qu’elles étaient une partie essentielle du système capitaliste, et que la demande de travail devenait supérieure à l’offre sur le marché. Au début, les forces de travail ont utilisé ce pouvoir pour négocier les conditions de travail et les salaires, puis plus tard, à l’institutionnalisation de ces droits sur le plan politique.

Le droit de grève, c’est aussi ce qu’utilise l’employeur pour faire pression sur les travailleurs afin d’améliorer la productivité. L’employeur n’est lié aux travailleurs que par un contrat de travail basé sur un salaire en échange d’un volume de production convenu. En dehors de cela, les travailleurs n’ont pas d’autre compte (non économiques) à rendre à l’employeur, et il en est de même pour l’employeur envers ses employés. L’employeur « achète » seulement aux travailleurs leur force de travail. Il n’achète pas de loyauté politique parce que ce n’est pas nécessaire et que l’espace du profit est l’usine. Ceci peut se nommer le déplacement de la relation d’exploitation du champ politique vers l’usine.

Quid du cas algérien ?

 L’Algérie est entrée dans le pluralisme politique sans les deux parties de l’équation historique de la démocratie : la classe bourgeoise et la classe ouvrière, c’est-à-dire la société civile. Leur absence est due au fait que le processus de formation des classes sociales a été perturbé pour deux raisons :

Premièrement, les choix économiques post-indépendance. L’activité du secteur privé étant interdite à l’époque, l’État s’est emparé de tous les moyens de production, éliminant les petits artisans et les industriels bourgeois actifs depuis la période coloniale. Ainsi, l’État devenait le seul employeur, et tout désaccord entre l’employeur et l’employé est perçu comme un différend avec l’État.

Dans l’économie dirigée par l’État, les mouvements syndicaux apparaissent comme des opposants politiques au système au pouvoir. C’est pourquoi tout fonctionnement qui se veut indépendant du pouvoir est refusé, tout comme les institutions économiques se voient, elles aussi, refuser le pouvoir économique (nous entendons par pouvoir économique toute institution ayant le pouvoir de déterminer les salaires, la masse de la main-d’œuvre et des investissements, le prix de vente de ses produits …etc.). Par conséquent, le système politique et économique perd sa capacité à faire pression sur les travailleurs pour qu’ils respectent leur contrat de travail, et à éviter que les conflits économiques ne se transforment en conflits politiques exploités par les « ennemis de l’État ».

Le système politique sacrifie les intérêts de l’Institution économique afin de préserver ses intérêts, c’est-à-dire, fournir un travail à tous, au-dessus des besoins réels de l’Institution ; ne pas faire pression sur les travailleurs et ne pas appliquer la loi contre l’absentéisme.

Les revenus pétroliers ou le recours à l’impression arbitraire d’argent ont permis de combler et d’épurer périodiquement le déficit structurel des institutions du secteur public pour leur permettre de survivre et de continuer à remplir leur fonction sociopolitique.

La Loi sur l’investissement de 1982 a donné une forte impulsion aux fortunes privées (…) ce qui a mené à la déperdition des richesses accumulées pendant les années Boumediene.

Deuxièmement, ce facteur a réagi à l’augmentation des revenus issus de la rente de l’État à partir de la première crise pétrolière (1973). L’économie centrale et administrée s’est transformée en un appareil bureaucratique qui sert à distribuer les revenus de la rente vers les divers segments de la société. Les institutions économiques stratégiques, mises en place par feu le président Boumediene, n’ont pas pu dégager de la plus-value, et les salaires des travailleurs ont été payés par le Trésor public et alimenté par les revenus des hydrocarbures. Désormais, ces institutions remplissaient des fonctions sociale et politique : l’absorption du chômage et de la colère de la population au lieu de leur fonction économique naturelle. Finalement, toutes les tentatives de stimulation de la productivité, souvent conduites par des discours enthousiastes, se sont soldées par l’échec.

La centralisation de la répartition de la rente et l’étatisation de l’économie a transformé l’État en un « objectif » pour toutes les couches sociales – un État pillé et pilleur selon l’expression de Mohamed Hachemaoui -. Ainsi, obtenir un poste au sein des institutions de l’État est devenu le seul moyen d’échapper à la pauvreté et au chômage. Occuper un poste dans les Douanes, l’administration centrale, l’armée, un parti ou l’inspection du commerce s’est transformé en un véritable investissement où le citoyen est autorisé à piller dès lors que les mécanismes de contrôle et de responsabilité sont absents.

La Loi sur l’investissement de 1982 a donné une forte impulsion aux fortunes privées en Algérie, en autorisant l’activité des privés dans les secteurs dits « non stratégiques », ce qui a mené à la déperdition des richesses accumulées pendant les années Boumediene et l’accaparement par de nouveaux acteurs des circuits commerciaux et économiques les plus rentables.

D’une manière générale, on peut dire que les pratiques de l’État rentier pendant la période de l’économie dirigée ont permis l’émergence de fortunes financières privées par le pillage de l’argent public et l’exploitation des privilèges accordés à certains groupes sociaux (la famille révolutionnaire en particulier) afin qu’ils se positionnent dans les circuits de l’économie distributive – par les pratiques rentières, nous entendons la transformation de l’économie en un simple cercle de distribution de la rente et des biens de consommation importés au lieu d’être un espace de production qui fonctionne selon les lois de l’offre et de la demande, et la transformation de l’État en un appareil bureaucratique de gestion des revenus du carburant et de les répartir entre divers-.

Mais le dénominateur commun est qu’il n’est pas possible d’accumuler des richesses sans disposer d’un solide réseau de relations au sein de l’appareil d’État. L’État étant le seul centre de distribution des revenus de la rente.

Si le capital privé est redevable à l’État dès sa création et sa pérennité, sans obtenir des contrats, des facilités et des services de l’État, il n’y a pas d’autre moyen de l’accumuler. C’est ce que certains ont appelé le capitalisme d’État ou capitalisme d’Etat_ capitalisme des copains.

À la veille de l’adoption du libéralisme économique et du pluralisme politique, le champ politique était traversé par de vives divisions idéologiques (islamistes, patriotes, démocrates) et le champ social divisé en segments rentiers en compétition pour parvenir au  « cœur de l’État ». Mais il y avait un segment de la société qui a pu accumuler d’énormes fortunes en exploitant d’abord sa position politique en premier lieu et le monopole commercial par la suite.

Ce segment de la société, tel qu’expliqué par feu le sociologue Djilali Liabès, a pour objectif de parvenir au cœur de l’État après avoir occupé la plupart des canaux commerciaux rentables, dont l’État s’est retiré et qu’il a cédés au profit du capital privé. En effet, c’est ce qui est arrivé après le recul du pouvoir par rapport aux réformes du gouvernement de Mouloud Hamrouche. L’objectif était de ramener le marché au cœur du champ économique, c’est-à-dire de libérer l’économie de l’hégémonie du pouvoir politique et de permettre à la société de produire ce dont elle a besoin.

Les réformes avortées du  gouvernement Hamrouche

Le gouvernement Hamrouche, connu sous le nom de gouvernement des réformes, a été formé en septembre 1989. Son programme « déclaré » était de trouver une solution à la crise économique, politique et sociale qui a émergé après la crise pétrolière de 1986 menant vers l’explosion sociale d’octobre 1988. À cette fin, le gouvernement Hamrouche a élaboré un programme de réformes sur deux niveaux : des réformes économiques pour passer à un nouveau type d’accumulation de richesses (l’économie de marché) et des réformes politiques qui mettent fin aux partis, aux syndicalistes et aux médias uniques.

L’équipe réformiste a bien compris que la logique politique et clientéliste dans la gestion de l’économie est la source de l’échec du secteur public. Pour cela, trois mesures ont été prises visant à :

• Démanteler les fondements du système politique rentier qui utilise les revenus des hydrocarbures pour acheter une légitimité sociopolitique, en mobilisant une logique politique dans le champ économique. Ceci a conduit à la perturbation de tous les équilibres généraux de l’économie algérienne, devenue incapable de fournir les produits les plus simples au marché local, ce qui a consolidé sa dépendance au marché mondial.

• Démanteler les fondements juridiques et institutionnels du système clientéliste qui utilise les revenus du pétrole pour « neutraliser » politiquement la société, empêcher la formation d’une société civile en combattant le marché, en bureaucratisant la société et en arrosant les réseaux clientélistes au sein du corps social.

Le programme économique de ce gouvernement peut se résumer en trois points :

L’approbation d’une nouvelle loi sur la monnaie et le crédit qui accorde une indépendance absolue à la Banque d’Algérie afin de mettre un terme aux pratiques du pouvoir du recours à l’impression de monnaie sans rentabilité économique pour combler le déficit budgétaire et manipuler la valeur d’échange du dinar.

Accorder aux institutions publiques l’indépendance économique et empêcher toute forme d’ingérence économique dans leur fonctionnement dans le but d’arrêter l’emploi de type politique et social qui a conduit à des déficits chroniques et la consommation des fonds du Trésor public.

Libérer le commerce extérieur sous l’emprise de l’État afin d’éliminer les lobbies locaux et internationaux qui ont drainé le Trésor public par la corruption, les commissions et le monopole.

Les « réformistes » ont compris qu’il ne peut y avoir d’ouverture politique sans une ouverture économique. Le problème de l’économie algérienne ne résidait pas seulement dans la domination de l’État sur le secteur économique, mais aussi dans l’empêchement du secteur économique de fonctionner selon les lois du marché nécessaire à la loi sur la plus-value.

Cependant, une question se pose : pourquoi les réformes économiques ont-elles été annulées et les réformes politiques préservées?

Selon nous, cette question est essentielle pour comprendre la relation entre le marché et la société civile et entre le capital privé et la démocratie.

Lorsque la démocratie est présentée sur une base économique, cela signifie l’imposition des restrictions au pouvoir politique, l’abandon de sa nature prédatrice et l’empêchement de son intervention arbitrairement pour violer les lois qui permettent à la société de produire ses besoins matériels et d’accumuler du capital. Autrement dit, cela lui permet d’atteindre le bien-être social et l’indépendance du pouvoir politique.

Lorsque la démocratie se pose sur des bases idéologiques, raciales, religieuses, sectaires ou ethniques, elle aboutit à une équation à somme nulle par laquelle elle ne signifie que l’alternance d’un groupe, d’une secte, d’un parti au pouvoir aux dépens d’autres groupes. En d’autres mots, ce qu’un groupe gagne, c’est ce que l’autre groupe perd.

Le glissement de l’expérience d’ouverture démocratique vers la violence trouve une partie de ses racines dans la transformation du pouvoir en une fin en soi pour les groupes sociaux. En empêchant la formation du marché (société civile), le pouvoir politique reste le seul centre où les rentes et le capital se répartissent dans la société sans aucun contrôle institutionnel ou populaire. Cela explique également l’insistance du pouvoir à échapper à la censure populaire et aux restrictions institutionnelles, et à rester au-dessus de la justice, de l’économie et du contrôle; soit un lieu pour accumuler des richesses privées en obtenant des privilèges ou par le pillage et la prédation.

De ce point de vue, l’abolition des réformes économiques lancées par le gouvernement Hamrouche était plus importante pour les réseaux clientélistes et les groupes rentiers du pouvoir que l’arrêt du processus électoral lui-même.

Se défaire des réformes économiques sans se défaire de la Constitution du pluralisme

L’échec de l’expérience de la transition démocratique en Algérie est souvent daté à la suspension du processus électoral mené par la hiérarchie militaire après la victoire du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des élections de décembre 1991. Cependant, un autre événement, moins connu et plus important, s’est produit six mois plus tôt, soit le 4 juin 1991. Lorsque le gouvernement réformiste dirigé par Mouloud Hamrouche a été démis de ses fonctions, et qu’un nouveau gouvernement avait été nommé, dirigé par Sid-Ahmed Ghezali qui a été chargé officiellement de préparer les élections législatives et d’annuler officieusement la plupart des réformes économiques de Hamrouche en échange du maintien des mesures d’ouverture politique. Il s’agit d’un coup d’État économique contre une série de réformes visant à libérer la société de l’emprise du Pouvoir en éliminant les mécanismes qui contrôlent et mettent en pratique la domination du pouvoir sur l’économie.

Le retour au processus électoral en début des années 1995 par les élections présidentielles et lors des élections locales et législatives en 1997, sans revenir sur l’achèvement des réformes économiques abolies par le pouvoir en 1991, révèle que le pari sur les réseaux clientélistes et les groupes rentiers à l’intérieur du pays afin de maintenir le pouvoir passe par la poursuite de la domination de ces groupes sur l’économie. À son tour ceci reflète la persistance du pouvoir politique comme principal outil de collecte de richesses plutôt que l’activité économique, ou du moins la nécessité pour les acteurs économiques d’avoir des relations de pouvoir fortes pour assurer l’accumulation de leur capital.

À moyen et à long terme, il a été également constaté qu’à l’arrêt du processus électoral n’a pratiquement rien à voir avec le renversement de l’ouverture économique initié par le gouvernement d’Ahmed Ghazali (1991-1992), complété par le gouvernement de Belaïd Abdel Salam (1992-1993). L’idée étant d’annuler l’effet du pluralisme dans la production d’une alternative au pouvoir.

L’annulation des réformes économiques du gouvernement Hamrouche aura trois conséquences principales:

Premièrement, la persistance du caractère rentier de l’économie algérienne, et par conséquent, sa dépendance continue vis-à-vis du marché international.

Deuxièmement, la nature rentière de l’économie a fait que le pouvoir politique reste le principal outil d’accumulation et de collecte des richesses au détriment du travail.

Troisièmement, les institutions politiques deviennent la cible des hommes d’affaires, autant pour influencer les décisions qui servent leurs intérêts que garantir la protection et les facilités nécessaires à leurs activités commerciales et économiques.

Après l’an 2000, la hausse des prix des carburants a donné au pouvoir toutes les ressources financières pour appliquer de nouvelles des pratiques rentières. Toutefois, celles-ci ont été exercées sous une constitution qui garantir le pluralisme politique et la liberté d’initiative privée. Ceci a conduit à la transformation des élections en un moyen pour les hommes d’affaires d’accéder ou de rester au pouvoir, et aux médias d’être des outils de pillage de l’argent public – notamment par la publicité- ou des dispositifs idéologique et propagandiste du pouvoir.

Le capital privé pendant les deux décennies de Bouteflika

L’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir lors des élections présidentielles d’avril 1999 peut être considérée comme la consécration de l’étape de retrait et de repentance face aux réformes économiques mises en place au début des années 1990. La « marche en arrière » sur les questions des réformes économiques a commencé avec le limogeage du gouvernement Hamrouche. Les élites dirigeantes de l’époque se sont rendu compte que la soumission du champ économique aux forces du marché libre était une menace directe sur les intérêts qu’ils ont tissés et construit depuis les années de l’économie socialiste.

Les gouvernements de Sid-Ali Ghezali et Belaid Abdelsalam ont entamé le processus inverse de l’ouverture économique en s’appuyant sur les prêts de la Banque mondiale, puis sur le saut qualitatif des prix des hydrocarbures. Cependant, dès que les prix se sont de nouveau effondrés, l’Algérie a atteint le seuil de l’incapacité de payer sa dette et a été obligée de se conformer aux conditions des bailleurs internationaux dans les sphères économique et sociale.

Les gouvernements de Reda Malek et Mokdad Sifi ont lancé la mise en œuvre du plan de restructuration de l’économie algérienne (PAS) qui annonce la privatisation des institutions économiques publiques et l’arrêt des pratiques économiques populistes, notamment l’emploi dans le secteur administratif, l’arrêt des subventions alimentaires, libéralisation du commerce extérieur, l’ouverture du marché algérien à la concurrence internationale. Mais au vu de l’Etat d’urgence, de la guerre contre le terrorisme et de la faiblesse des institutions étatiques, on peut se poser les questions suivantes : à qui profitera ce processus de « privatisation » ? Quels sont les groupes les plus préparés à bien se positionner sur le marché de la privatisation ?

Après que le système politique ait resserré l’emprise sur le jeu politique, et finalement, désamorcé ses effets depuis la constitution de 1996 – en raison de la création du Conseil de la Nation qui s’est transformée en « mur » contre le Parlement-, les pratiques économiques des gouvernements de M. Abdelaziz Bouteflika ont consolidé la « peur » du pouvoir quant à l’émergence de groupes économiques productifs et indépendants. Tant sur le plan politique qu’économique, la disparition de la peur de la faillite de l’État – grâce à un revenu énergétique record – a incité l’autorité à revenir à ses pratiques populistes et rentières, tant sur le plan économique que politique.

Le populisme est revenu par la grande porte alors que tout le monde pensait qu’il était complètement rejeté après l’échec de l’expérience économique et politique à l’ère du parti unique. Même si au début, il ressort de la rhétorique du Pouvoir une volonté d’attirer les investissements étrangers (1999-2004) et d’encourager les initiatives privées, mais personne ne peut dépasser les pratiques et les blocages bureaucratiques sans de « fortes épaules » au sein de l’administration.

Ceci confirme la volonté du pouvoir de délaisser le capital privé dans des recoins étroits (commerce extérieur, contrats de construction, et dans les meilleurs des cas, à certaines industries manufacturières telles que l’industrie du plastique ou du synthétique, l’électroménager et les voitures). Au bout du compte, ces pratiques ne servent qu’à rééquilibrer des rapports de forces au sein de la société, et ne permettent pas l’émergence de forces économiques productrices de plus-value, sans les soutiens du pouvoir.

Depuis les années 2000, l’État a injecté des centaines de milliards de dollars dans des projets de relance économique. Le dernier plan quinquennal appelé « Programme du président de la République » dont la plupart étaient orientés vers les infrastructures : irrigation, travaux publics, routes, logement, santé, enseignement supérieur…etc. Ces sommes massives ont stimulé l’appétit des réseaux à la recherche des dépenses publiques. Elles ont permis à des entreprises privées actives dans les domaines de la construction, des travaux publics, de l’irrigation et d’autres activités liées à la manutention de prospérer.

Les entrepreneurs privés avaient désespérément besoin d’un pied au sein des groupes contrôlant la distribution des contrats. Pour cela, il était nécessaire pour ceux qui veulent travailler dans ces secteurs de maîtriser les règles de la négociation et des transactions informelles.

Cependant, la prospérité qui découle de ce type de contrats privés ne se développait pas sans impacter d’autres secteurs. Au fil du temps, le nombre de ce type d’entreprises privées augmentait tandis que celui des entreprises actives dans les secteurs productifs diminuait.

En moins de quatre ans, l’Algérie a perdu plus de 50000 petites et moyennes entreprises productives, tandis que le nombre des entreprises activant dans les secteurs de la négociation circulaire, c’est-à-dire le commerce extérieur, les contrats de construction et d’irrigation et les services contractés avec l’État, est passé de 12000 en 2003 à 40000 en 2012. Les obstacles bureaucratiques posés ici et là par le pouvoir ont joué un rôle important dans la disparition de ces entreprises productives et leur conversion dans le domaine du commerce extérieur et des marchés publics. Ceux-ci ne comportent aucun risque si l’entrepreneur maîtrise les règles non écrites et bien connues du jeu.

Comprendre le capital privé algérien et le rôle que le pouvoir veut qu’il joue au sein des cercles économiques, c’est-à-dire l’activité dans des secteurs qui ne nuisent pas au commerce des cartels qui « prend les Algériens au coup » et qui s’éloignent autant que possible de la production de biens que ces mêmes cartels monopolisent en ayant recours à l’importation sur le marché mondial. Il est donc souhaitable pour les patrons d’aller vers l’entrée dans des réseaux de distribution et de manutention qui recourt des soutiens du pouvoir.

À un moment donné, les patrons ont appris les lois et les règles de la richesse en Algérie. Pour que chaque patron réussisse, il doit quotidiennement s’assurer d’avoir quelqu’un pour le défendre, parler en son nom et le protéger en cas de violation de la loi. Dans de nombreux cas, le sous-traitant se retrouve dans les couloirs des tribunaux en raison de la modification des rapports de force au sein du pouvoir et la disparition de son parrain, ou en raison de son insistance à rivaliser avec ceux qui sont mieux positionnés politiquement. Tels sont les éléments qui peuvent expliquer la nature des grandes entreprises privées qui dominent l’économie nationale.

Combattre le marché

L’on peut dire que l’histoire des pratiques économiques de l’État algérien est celle de la lutte contre le « marché » comme mécanisme d’ajustement et de gestion du champ économique. Si cela a été justifié par la lutte contre l’impérialisme et la bourgeoisie avide pendant la période de l’économie dirigée, l’argument mis en avant lors de la période de « l’ouverture », c’est la protection des classes fragiles du marché brutal. Aujourd’hui, c’est la lutte contre la corruption et la séparation des circuits de l’argent de la politique.

Mais rien des pratiques justifiées par le pouvoir contre le marché n’a été réalisé. L’Algérie est encore aujourd’hui plus que jamais connectée aux exportations d’hydrocarbures et au marché mondial, et le pouvoir d’achat des personnes à revenu fixe est en déclin constant, et l’écart entre les riches et les pauvres se creuse de plus en plus. Quant aux institutions politiques, elles sont devenues une cible pour les entrepreneurs et les financiers.

Le pouvoir post-22 février a soulevé le slogan de la lutte contre l’argent sale et la séparation du « business » et de la politique. Ceci ne manque pas de rappeler aux Algériens le slogan de Boumediene: « chacun doit choisir : la révolution ou la richesse ». Les Algériens savent que ceux qui ont choisi la Révolution à l’époque sont ceux qui ont accumulé les richesses, et c’est eux qui se sont emparés des institutions publiques qu’elles aient été privatisées, car l’économie socialiste n’a pas d’autre espace pour accumuler les richesses qu’en occupant une position au cœur de l’État.

La bourgeoisie n’est pas une classe démocratique par sa culture, tout comme le capital privé algérien n’est pas corrompu et pilleur par essence. Dans les conditions actuelles de verrouillage du pouvoir sur le marché et du positionnement des intérêts politiques au-dessus des considérations économiques, le libéralisme économique ne peut pas produire une bourgeoisie productive, car les conditions politiques et juridiques pour le fonctionnement de la loi de la plus-value ne sont pas encore réunies. C’est pour cette raison, le capital privé s’est tourné vers des activités commerciales hautement spéculatives, ou vers les secteurs de la construction et des travaux publics où des dépenses publiques généreuses stimulent l’appétit des entrepreneurs.

Si le bourgeois anglais s’intéresse à la manière d’améliorer le rendement de la production, d’améliorer la qualité du produit et d’étudier le marché pour vaincre ses concurrents, l’entrepreneur algérien doit rechercher des connaissances au sein de l’autorité pour lui frayer la voie nécessaire des ports, des banques, des inspections du travail dans le but de faire du commerce sans trop de problèmes. À défaut, il peut maîtriser les enjeux de la négociation afin d’obtenir une fonction stratégique dans les listes électorales pour accéder aux institutions politiques dans lesquelles s’organisent les circuits de distribution des marchés publics, des licences et des activités d’importation. Il doit aussi se protéger des poursuites judiciaires, et s’efforcer d’analyser les équilibres au sein du pouvoir pour ne pas finir comme victime des conflits entre ses factions.

Si l’entrepreneur algérien ne porte pas de projet démocratique, cela est dû au fait que l’activité économique et commerciale qu’il exerce n’a pas besoin de démocratie pour s’épanouir et fonctionner. L’entrepreneur a plutôt besoin de tisser des relations fortes au sein de l’appareil du pouvoir et être un allié, toujours prêt à fournir des services (financement de campagnes électorales, cadeaux et commissions) à chaque fois que cela est nécessaire. Ainsi, la démocratie, la responsabilité et la transparence dans la conduite des affaires publiques ainsi que le contrôle du pouvoir deviennent une menace pour ce type d’économie qui repose sur les activités commerciales et spéculatives et le recyclage de fonds dans les marchés publics.

Le capital privé continuera d’être pris pour cible pour des fonctions politiques en monnayant des postes, des listes électorales ou des patrimoines indirects. Tant que le pouvoir refusera de libérer l’économie d’un point de vue politique, et tant qu’il tirera sa légitimité au sein du gouvernement de la « lutte contre le marché », le pouvoir politique, à ses divers niveaux, restera un lieu de pillage et d’enrichissement illégal.

Source : Twala

 

 

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