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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Lettre ouverte à Béatrice Hibou

Paris, le 17 octobre 2020

Madame et chère collègue,

J’ai bien reçu votre courriel daté du 9 octobre 2020 accompagné de l’évaluation, effectuée par le professeur Jean Leca, du texte litigieux de Mohammed Hachemaoui intitulé « Algeria: From one Revolution to the Other? » et paru dans le dernier numéro de la revue Sociétés Politiques Comparées (1). Tout en reconnaissant les « très vives attaques » dont j’ai été l’objet, Jean Leca estime néanmoins ne pas être convaincu du caractère diffamatoire des propos tenus à mon encontre.

Je considère plutôt que la revue que vous éditez se rend complice d’une opération malveillante qui, sous couvert de science politique, cherche à me dénigrer et à dénaturer mon itinéraire aux yeux d’un lectorat non initié aux problèmes de l’Algérie.

En effet, le libelle de Hachemaoui n’a pas sa place dans une revue scientifique tant du point de vue méthodologique que de la déontologie.

Au-delà de ma personne (mon nom apparaît une quarantaine de fois en 69 pages), le pamphlet de Hachemaoui prend à partie de nombreux intellectuels et universitaires, en se posant comme rédempteur et redresseur de torts. Bien plus, son argumentation conspirationniste se fonde sur ses données partielles et partiales ; son propos tend à inoculer chez un peuple en situation d’éveil les germes du désespoir ; sa démonstration n’offre aucune piste de réflexion sérieuse sur l’histoire contemporaine de l’Algérie.

Il ne s’agit pas de déconsidérer les premiers travaux de Hachemaoui, d’autant que j’ai préfacé son livre en 2013, comme je l’ai fait pour d’autres jeunes chercheurs. En revanche, son obsession notoire pour les services de sécurité l’a conduit à emprunter une pente glissante et à analyser les événements récents en Algérie à travers le prisme exclusif de la « contre-révolution », des manipulations et autres complots.

Une telle dérive doit interpeller la communauté universitaire et les intellectuels concernés par le sort de cette société, à moins de penser que l’on peut véhiculer les thèses les plus obscurantistes sur l’Algérie avec le soutien d’institutions scientifiques en France.

Occultation de mon itinéraire et de mes publications

Ainsi, appuyant son propos à l’aide de la définition de Gramsci, Hachemaoui se plaît à me présenter à de nombreuses reprises comme « l’ancien intellectuel organique du FLN » ou comme un « intellectuel organique ». Il utilise également cette appellation pour caractériser des personnes aussi différentes que Rachid Boudjedra, Lahouari Addi, Kamel Daoud, Madjid Bencheikh, Chafik Mesbah, Ihsane El Kadi, Hassan Zerrouki, Arezki Metref, Yasmina Khadra, Arezki Aït Larbi, Mohammed Bedjaoui, Noureddine Boukrouh, etc. 

Que penser de la falsification éhontée du parcours et des écrits du journaliste Akram Belkaïd ? Plus généralement, le pamphlet de Hachemaoui dénigre de nombreuses personnes ou institutions dont il a été proche, comme le quotidien El Watan. Il a pourtant été un des principaux collaborateurs de son ancien directeur et a organisé de nombreuses rencontres publiques avec le soutien de ce journal dont il dit désormais qu’il est « proche du DRS ». Comment comprendre ?

Hachemaoui cherche vainement à me présenter comme une caution intellectuelle du régime algérien en occultant volontairement mon itinéraire (7 années de prison et de résidence surveillée, sous autorité militaire et policière, 17 ans d’exil, 18 ans de privation de passeport, interdiction de mes ouvrages en Algérie jusqu’à une date récente, campagnes systématiques de dénigrement, persécution de ma famille, etc.) ainsi que mes nombreuses publications. Je rappelle, à titre d’exemple, ma lettre du 22 mai 1960 dans laquelle je donnais ma démission du poste de conseiller de Krim Belkacem en dénonçant « la conception policière de l’action politique qui prévaut au sein du FLN ». Ce document a été publié par mes soins, en 1981, dans Les Archives de la révolution algérienne.

À ma connaissance, et jusqu’à une période récente, Hachemaoui ne frayait pas avec les théoriciens marxistes. D’ailleurs, je ne pensais pas qu’en lui prêtant un ouvrage de Gramsci, il en ferait un tel usage contre ma personne. Plus fondamentalement, son libelle n’a rien de révolutionnaire au plan politique. En dehors d’une critique convenue du néolibéralisme, son ambition consiste, d’une part, à défendre a posteriori le « compromis démocratique » porté selon lui par Chadli Bendjedid, Abdelkader Hachani, Abdelhamid Mehri et Hocine Aït Ahmed et, d’autre part, à minimiser les questions posées par l’islamisme. Un des enjeux fondamentaux en Algérie reste pourtant celui de la réinsertion de l’islam dans une continuité historique, soulevant des problèmes pour la reconstruction de la société.

L’exécuteur testamentaire de Jacques Simon

Hachemaoui, qui n’a jamais travaillé sérieusement sur le mouvement national algérien, m’accuse d’avoir forgé en la matière un « récit dominant » (« hégémonique » voire « orthodoxe » selon les passages du texte), notamment au sujet de mon emploi de la notion de « populisme » et qui reprendrait, selon lui, les « anathèmes » staliniens à l’encontre de « Messali Hadj et ses camarades prolétariens ». De ce fait, il oublie volontairement ma contribution à la réémergence de Messali dans le débat public depuis la parution, en 1975, de mon ouvrage sur les origines du FLN.

En réalité, Hachemaoui se fait l’exécuteur testamentaire de l’historien controversé Jacques Simon qui a développé une lecture stéréotypée et acritique du mouvement messaliste, sans parvenir à convaincre les spécialistes de la question. L’absence de référence aux travaux d’historiens tels que René Gallissot, Mohammed Guénanèche, Mahfoud Kaddache ou Lemnouar Merrouche, comme l’usage superficiel des publications pourtant incontournables de Charles-Robert Ageron, Omar Carlier et Charles-André Julien montrent avec quelle légèreté Hachemaoui considère l’historiographie de mouvement anticolonialiste.

Car Hachemaoui, qui m’accuse de « présentisme », oublie seulement qu’il en est devenu l’un des fleurons. Pour ma part, j’ai utilisé la notion de populisme, non pas en référence aux débats médiatiques du moment, mais dans le sens que lui donne Franco Venturi. De plus, il ne suffit pas de présenter abstraitement l’Assemblée constituante comme la « solution démocratique » à tous les problèmes de l’Algérie. Encore faut-il comprendre que ce mot d’ordre, sans stratégie ni contenu réels, se réduisait pour l’essentiel à sa dimension propagandiste. En tant qu’acteur du mouvement indépendantiste, j’ai beaucoup de choses à dire sur la façon dont les questions de fond étaient évacuées par les dirigeants nationalistes, comme en témoigne le premier tome de mes mémoires politiques paru en 2001.

La crise des années 1990

En abordant la crise des années 1990, Hachemaoui s’appuie sur des citations pas du tout contextualisées, et souvent mal sourcées, pour me comparer à l’économiste ultralibéral Friedrich Hayek qui a soutenu le coup d’Etat de Pinochet en 1973. Il s’agit donc de me faire passer pour un complice des militaires algériens qui ont interrompu le processus électoral en janvier 1992.

Quelle personne connaissant un tant ce peu cette période et mes convictions peut croire une chose pareille ? Avec Youssef Fathallah, militant des droits humains, j’ai refusé avec clarté de donner quelque caution que ce soit aux auteurs du coup d’Etat. Par la suite, Khaled Nezzar m’a envoyé un membre de ma famille pour me demander de soutenir Mohammed Boudiaf. J’ai exprimé mon refus catégorique aussi bien à ce cousin qu’à Malek Rédha, un des principaux négociateurs des Accords d’Evian.

Au sujet de l’assassinat de Youssef Fathallah, un ami de longue date dont j’avais fait la connaissance en 1960 au Caire, Hachemaoui, ce nouveau venu sur la scène publique et trop pressé d’être reconnu, est pris en flagrant délit de malhonnêteté intellectuelle. 

En effet, il prétend s’appuyer sur un article du Monde daté du 13 avril 1994 pour m’attribuer des propos qui ne sont pas les miens. Je le cite : « [Harbi] affirmait ex cathedra que les islamistes ont tué Fathallah ». Précisons que ce n’est pas dans cette tribune intitulée « Algérie : la tragédie d’une démocratie sans démocrates » que j’évoque le cas de Fathallah. En revanche, une lettre parue le 21 juin 1994 dans le Monde, soit trois jours après l’exécution de mon ami, se conclut de la manière suivante:

« Il serait trop facile de faire circuler la rumeur selon laquelle Me Fathallah aurait été assassiné par d’autres mains que des mains islamistes. Il est temps que les chefs du FIS et des groupes armées apprennent à respecter l’opinion, à revendiquer leurs actions, ou à se démarquer des assassins. »

Dans un contexte politique fluide, il n’aurait pas été sérieux de la part d’un militant et d’un intellectuel d’attribuer à la légère cet assassinat à qui que ce soit. L’époque appelait à la prudence et à la nuance, ce qui semble manquer cruellement à Hachemaoui.

« Essentialisme », Hirak et ressentiment

Hachemaoui se réfère à l’un de mes ouvrages, L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens, paru en 1992, pour m’accuser également « d’essentialisme » ou d’employer des « arguments culturalistes »… Autant d’accusations gratuites, lancées sans le moindre fondement, dans le but de discréditer mes travaux aux yeux de ceux qui n’en ont pas pris connaissance, mais aussi de s’auto-congratuler, en cherchant à se placer au-dessus de la mêlée.

Dès son texte paru en 2018, « Algérie : qui gouverne quelle société politique ? », Hachemaoui propose une relecture fort discutable de l’histoire algérienne à travers le prisme de la « contre-révolution » dont le premier épisode remontrait à la période de la lutte anticoloniale et dont la responsabilité incomberait au FLN. En réalité, sa dernière livraison ne fait que reprendre cette thèse qui prétend se démarquer de la « narration orthodoxe » à laquelle je ne suis toutefois pas associé chez lui, en 2018, mais dont je deviens le chef de file en 2020. 

Que s’est-il passé entre temps ?

L’Algérie a connu une « rupture historique majeure » avec le hirak, venant ainsi démonter l’analyse pessimiste de Hachemaoui. Dans son texte, Hachemaoui fait référence à une déclaration rendue publique en mars 2019 et rédigée avec Nedjib Sidi Moussa (dont le nom est effacé, dans le plus pur style stalinien). Il mentionne cette tribune dans son pamphlet par le biais d’un compte-rendu publié sur le site internet du fils de Khaled Nezzar, Algérie Patriotique, sous-entendant ainsi une collusion entre ma personne et l’ancien chef d’état-major qui me dénigre pourtant dans ses mémoires. Faut-il rappeler que cette déclaration intitulée « l’Algérie est au bord de l’éclosion » a été reprise par de nombreux journaux de la gauche internationale et traduite dans plusieurs langues ?

Quel crédit enfin accorder à une personne qui, dans une interview à La Croix (3 avril 2018) déclarait avec beaucoup d’assurance que l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia (qui croupit aujourd’hui en prison) serait le prochain président algérien ? Deux ans plus tard, toujours dans le même journal, Hachemaoui affirmait : « le hirak, qui se veut en rupture radicale avec le système, ne réclame pas la vérité ni ne demande de comptes » (21 février 2020)… Il faut avoir été sourd et aveugle pour ne pas mesurer, non seulement les limites de cette dynamique mais aussi les attentes exprimées par la population depuis février 2019 et l’enthousiasme qu’elle a soulevée.

En tant qu’intellectuel et militant socialiste, je me serais senti indigne de laisser cette affaire traitée entre deux personnes. C’est pourquoi je n’ai pas voulu m’adresser aux tribunaux.  Quant à Hachemaoui, je rappellerais le concernant cette citation de Nietzsche pour qui l’homme du ressentiment nous dit « n’est ni franc ni naïf ni loyal et droit envers lui-même. Son âme louche, son esprit aime les recoins, les faux fuyants et les portes dérobées et tous les endroits dissimulés… »

Pour moi, cette affaire est définitivement close.

Le peuple algérien est confronté actuellement à de nombreux défis. Je continuerai à appuyer ses aspirations, à marcher à ses côtés et à le servir.

Mohammed HARBI

Source : 24Hdz

(1)Article incriminé : “Société politiques comparées”, par Mohammed Hachemaoui

 

Lire aussi cette interview 

 Selon Mohammed Hachemaoui, « La police secrète gouverne toujours l’Algérie »

 

Propos recueillis par Marie Verdier, le 3 avril 2018. La Croix

Qui gouverne l’Algérie actuellement ?

Mohammed Hachemaoui : L’accident vasculaire cérébral qui a foudroyé le président Abdelaziz Bouteflika en avril 2013 a mis à nu le régime en révélant au grand jour les institutions qui gouvernent l’Algérie, à savoir la police secrète, l’État profond. Depuis lors s’est mise en place une narration hégémonique qui fait de Saïd Bouteflika, le frère du président, un vice-roi à la tête du clan présidentiel et qui prétend à une destructuration et une décapitation du DRS (département du renseignement et de la sécurité, NDLR), la puissante police politique.

N’est-ce pas crédible ?

 Pourquoi un président attendrait-il d’être affaibli par la maladie pour s’attaquer au monstre institutionnel qu’est le DRS, alors qu’il n’a pu le faire pendant les quinze ans de ses trois premiers mandats ? La légèreté de ce récit fait fi de la grammaire qui structure la politique depuis les fondations de l’Algérie indépendante, à savoir la prévalence du pouvoir de fait sur le pouvoir formel. Depuis lors, le chef de l’État n’est que la façade institutionnelle qui couvre le DRS et son incontournable patron depuis 1990, le général Mohamed Mediène dit « Toufik ».

N’a-t-il pas été limogé en septembre 2015 ?

 Les décrets de sa mise à la retraite et de la nomination de son prétendu successeur, Bachir Tartag, n’ont pas été publiés. Or ils sont indispensables pour mettre fin aux fonctions du patron de l’appareil le plus puissant de l’Algérie et pour asseoir l’autorité de son successeur. Et ce n’est pas parce que la police secrète aurait une nouvelle fois changé de nom – DSS, département de surveillance et de sécurité – qu’elle a été dissoute. L’élément de langage « dissolution du DRS » est trompeur.

Saïd Bouteflika n’a-t-il pas pris les rênes du pouvoir ?

Si le frère du président était aussi puissant qu’on le dit, pourquoi se serait-il vu imposer le quatrième mandat et les protégés du DRS aux postes clés du pays, à commencer par Ahmed Ouyahia comme directeur de cabinet de la présidence en 2014 puis comme premier ministre, alors que les relations entre celui-ci et Abdelaziz Bouteflika sont notoirement tendues de longue date.

À qui peut-on penser pour succéder au président ?

 Le premier ministre Ahmed Ouyahia, comparé aux présidents égyptien Sissi et turc Erdogan, symboles d’un autoritarisme décomplexé dont les pays occidentaux s’accommodent, est désigné de longue date, comme je l’avais dit à votre journal lors de la visite du président Hollande à Alger le 15 juin 2015 ! Et l’escale effectuée par le président Macron le 6 décembre dernier a donné une caution internationale à cette succession cousue de fil blanc par l’État profond algérien.

Pendant la décennie noire, ce « DRS boy » a été imposé au général président Zeroual comme directeur de cabinet de la présidence puis chef du gouvernement de 1994 à 1998, période pendant laquelle il a appliqué avec zèle la feuille de route de la contre-révolution prétorienne néolibérale avec thérapie de choc et terrorisme d’État. Il est ensuite ministre de la justice de 1999 à 2003, à l’époque où la politique de l’impunité et de l’oubli sur les crimes des années 1990 est institutionnalisée. C’est encore lui qui est chef du gouvernement de 2003 à 2006 et de 2008 à 2012 pendant les deuxième et troisième mandats. Et c’est à nouveau lui qui est aux commandes lors du quatrième mandat.

L’élévation du tamazight comme langue officielle dans la Constitution de 2016 et la décision en janvier dernier de décréter le Nouvel An berbère jour férié ont surtout vocation à légitimer en amont l’élection, pour la première fois dans les annales de l’Algérie, du futur président kabyle Ouyahia.

La société algérienne ne réagit-elle pas ?

 Depuis la décennie noire, la communauté politique a poursuivi son processus de fragmentation et les institutions civiles de l’État et de la société se sont délitées au rythme des assassinats, des purges, des massacres de populations, des départs en exil des cadres, de l’effondrement de l’école et de l’université, etc.

Et depuis les soulèvements populaires arabes, la police politique est soucieuse de véhiculer une rhétorique réactionnaire sur la futilité de la révolution et ses risques inhérents de bain de sang. Les intellectuels organiques, la presse dite indépendante qui pullule d’officiers, les partis dits d’opposition ne remettent pas en cause les fondamentaux de l’État garnison qui ont été totalement intériorisés. Qui revendique la vérité sur l’assassinat du président Boudiaf en 1992 et sur les nombreux assassinats qui égrènent la vie politique algérienne, sur les massacres de populations, sur tous les crimes institutionnalisés ? Qui remet en cause l’intégration de l’Algérie dans le dispositif de l’Otan ?

Quel rôle joue la religion ?

 À la différence des démarches d’un Bourguiba en Tunisie ou d’un Atatürk en Turquie, il n’y a jamais eu la volonté de s’attaquer au système de domination culturel et religieux.

Le FLN avait pour seul but d’arracher l’indépendance et de procéder à la « restauration de l’État souverain algérien » d’avant la colonisation française – là où Messali Hadj, le père de l’indépendance écarté dès 1955 dans un combat fratricide, prônait la lutte contre le féodalisme et l’élection d’une constituante souveraine par un collège unique « sans distinction de race ou de religion ».

Ainsi le régime prétorien, soucieux de ne pas s’aliéner les secteurs conservateurs de la population, fut dès le départ assis sur une contre-révolution. Il a ensuite achevé de fabriquer un fondamentalisme d’un genre nouveau : rigoriste, antipolitique et néolibéral.

Source : La Croix

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