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Publié par Saoudi Abdelaziz

Extrait de l’étude Algérie, du soulèvement populaire d'octobre 1988 aux contestations sociales des travailleurs, de Saïd Chikhi, fondateur de NAQD. (1944/1993). Il note la motivation de son ouvrage: « scruter les nouveaux rapports de force en train de naitre et ce qui peut se traduire, a l'ombre de la "transition vers la démocratie" décidée par le haut, en nouvelles recettes de contrôle social et de domination politique ».

"Dimanche 25 Septembre 1988 : les 9 000 travailleurs du CVI se mettent en grève. Le lendemain se tient une Assemblée Générale avec les autorités politiques, administratives et syndicales mais sans succès : la grève est maintenue pour le 27 Septembre.

Ce jour-là, tous les travailleurs de la zone industrielle de Rouiba et de Réghaia rejoignent le mouvement et, forçant les troupes anti-émeutes, font jonction avec ceux du CVI pour occuper la rue. Les habitants de Rouiba apportent alors leur solidarité et, forts de ce soutien, les travailleurs en grève accueillent par des huées le Wali, le Mohafed et le Secrétaire Général de l'UGTA venus discuter de leurs problèmes. Il est procédé, le même jour, à l'arrestation d'une vingtaine d'ouvriers mais ils sont relâchés le lendemain.

Mercredi 28 septembre : c'est l'affrontement entre les troupes anti-émeutes et les ouvriers ; ces derniers regagnent leurs unités de travail et dégagent des délégués de base pour discuter de leurs revendications avec les autorités. Ils décident la reprise du travail pour le 1er octobre. Mais la contestation gagne ce jour-là les services des PTT où le même scénario est joué : grèves dans certains Complexes d'Alger, interventions et intimidations des autorités, désignation de délégués grévistes et reprise du travail au bout de 4 jours.

Ces luttes qui ont un retentissement national servent, en quelque sorte, de détonateur. Alors que le nombre de grèves est, entre janvier et septembre 1988, de 500 il atteint, entre Octobre et décembre de la même année, un chiffre jamais connu dans l'histoire sociale du pays : 1433. Au nombre de grèves relativement stationnaire et bas des cinq années précédentes (moyenne annuelle de 779) correspond donc un décollage de la courbe de ces grèves en 1988 (1933 au total). C'est assurément le mois de Novembre qui voit le mouvement atteindre son paroxysme : 824 contre une moyenne mensuelle de 68 grèves en 1985, de 58 en 1986 et de 54 en 1987.

A partir de ce mois le pays semble s'embraser et presque partout les travailleurs font passer leurs insatisfactions latentes à leur expression explicite. La grève commence à concerner toutes les catégories de travailleurs, des BTP à l'industrie en passant par les services et les administrations publiques. Toutes les wilayas sont, à l'exception de Tindouf, touchées par le mouvement de contestation généralisée17.

L'aspect frappant de ce mouvement est que les travailleurs semblent se lancer dans des luttes vraiment collectives et non pas simplement communes comme c'était le cas des années 1970 et du début des années 1980. En effet, c'est au même moment et c'est avec les mêmes revendications que se déclenchent les grèves.

Entre le 12 et le 13 Novembre, ce sont plus de 20 grèves qui sont déclenchées dans la zone industrielle d'Annaba. Plusieurs unités feront de même entre 15 et 19 dans la même ville. Dans la wilaya de Boumerdes, c'est le 12 novembre qui voit l'agitation ouvrière se déclarer en plusieurs endroits (CVI, SNTR, EMAC...). Il en est de même pour Aïn-Defla où plus de 20 unités se mettent en arrêt de travail le 19 Novembre...

C'est donc moins un processus de déferlement de grèves qu'un mouvement de concertation collective qui semble présider à la contestation généralisée des travailleurs. La détermination des grévistes est par ailleurs attestée par la durée moyenne des conflits. Cette durée est relativement longue et certaines grèves comme celle de Bâtiment de Rouiba ou comme celle de l'unité de mécanique lourde (Annaba) durent soit une semaine, soit plus 10 jours.

Les premiers mois de l'année 1989 témoignent encore de l'ampleur du refus du monde du travail. Il y a presque autant de grèves au cours du premier semestre de cette année (1 905 grèves) que tout au long de l'année 1988. C'est donc l'aspect massif voire unanime des grèves qui caractérise les neufs mois d'Octobre 88 à Juin 1989 : il y a plus de grèves pendant ces neuf mois qu'au cours des quatre années précédentes.

Tout comme l'année précédente, toutes les branches économiques sont concernées par le mouvement de grève. Il en est de même pour toutes les wilayas, y compris celles qui ne sont pas tellement industrialisées comme Blida, Tizi-Ouzou, Bedjaïa, Biskra, Médéa... Il faut indiquer aussi que l'agitation gréviste ne concerne plus seulement les ouvriers du bâtiment et de l'industrie mais également d'autres couches sociales appartenant notamment aux services de la formation, de l'éducation, de la santé, des banques. Bref, tous ces arrêts de travail qui s'étendent comme une marée finissent par donner l'impression que c'est le pays tout entier qui est en grève.

Cette impression est d'autant plus forte que les grèves touchent cette fois-ci les lieux névralgiques et ont une grande portée nationale. Deux jours de grève des travailleurs de l'unité de distribution du carburant de Naftal paralysent Alger. Celle-ci connaîtra la même paralysie suite aux grèves des travailleurs de la TVC (Transport des Voyageurs) et de ceux des travailleurs des PTT. Ces derniers poursuivent, de fait, leur mouvement d'Octobre et de Décembre 1988 sauf que cette fois-ci sont les 38 000 postiers qui sont en grèves nationale (du 19 au 23 Mars).

Autre trait marquant, toutes les grèves qui se suivent témoignent, à travers leur durée, d'un certain radicalisme des travailleurs. La grève au Complexe d'Aït-Idir dure 23 jours, celle des 2 400 ouvriers de la Cotitex de Batna plus d'un mois, celle de leurs collègues de Draa-Ben-Kheda 33 jours, celle des travailleurs de l'ENGC plus de 6 mois... C'est que, un peu partout, les travailleurs en grève ne trouvent plus d'interlocuteurs en face d'eux : l'Etat profondément divisé en groupes d'intérêts particuliers et habitué à gérer la société sur la base de rapports archaïques de pouvoir est incapable d'engager des négociations avec cette forte poussée du mouvement de grève et de contestation sociale.(…)

Texte intégral : Facebook

 

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