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Publié par Saoudi Abdelaziz

Fin mars, sous Covid. File pour percevoir la retraite.  Photo DR

Fin mars, sous Covid. File pour percevoir la retraite. Photo DR

Par Kenza Adil,

Entre les longues files d’attente devant les bureaux de poste, le manque de liquidité, leurs maigres pensions, la vie est dure pour les retraités algériens. Idir, Djoudi, Brahim, Ahcene racontent avec un cœur plein d’amertume leur quotidien.

Nous avons été à leur rencontre. Dans les jardins publics, dans les squares, les cafés et placettes d’Alger. En solo ou en petits groupes, ils regardent filer les heures. Du temps, ils ont en à revendre. Ils ont accepté de nous raconter leur quotidien sur fond d’amertume.

Après plus de trois décennies de travail, la plupart d’entre eux arrive à peine à joindre les deux bouts. Factures, soins, alimentation… aussitôt leur pension empochée, elle fond déjà comme neige au soleil.

Nouveau calendrier des virements de retraite   

Ils attendent impatiemment le virement de leur pension entre le 19 et le 22 de chaque mois. Afin de diminuer le rush et les longues files d’attente devant les bureaux de poste, un nouveau calendrier de versement des pensions a été mis en place par la CNR (la Caisse nationale des retraités) et Algérie Poste.

Farid Zaoui (48 ans), agent au niveau de la poste de Didouche Mourad (Sacré -Cœur) dans le centre-ville d’Alger nous parle de cette nouvelle organisation.

« Le versement des pensions s’étale désormais sur plusieurs jours, en fonction du dernier numéro du compte CCP de chaque retraité. Par exemple, entre le chiffre 0 et 3, le virement s’effectue le 19 du mois etc », explique notre interlocuteur.

Il poursuit en détaillant le dispositif mis en place pour éviter les files d’attente à l’extérieur du bureau de poste : « Ce système a été instauré afin d’éviter les longues files d’attente. Des agents de la CNR ont été appelés en renfort dans les bureaux de poste pour expliquer cette nouvelle organisation aux concernés. Des flyers ont également été distribués. Par ailleurs,  dès la réouverture de notre bureau de poste le 28 juillet dernier après des travaux de réfection, nous avons installé un distributeur de tickets tactile. Particuliers, entreprises, personnes à mobilité réduite : chaque catégorie a sa file d’attente. À cause de la pandémie du coronavirus les gens attendent à l’extérieur. Les retraités âgés et malades passent toutefois en priorité ».

Même pas de quoi acheter un kilo de viande par semaine !

Mais ce dispositif n’est pas très efficace. En dépit de la mise en place de ce nouveau calendrier, les files d’attente s’étirent sur plusieurs mètres au niveau des bureaux de poste, au moment du virement des pensions de retraite.

Idir (72 ans) est à la retraite depuis une dizaine d’années. Il était chef de service comptabilité-finances dans l’entreprise ONCV.  « Le 19 de chaque mois je me pointe à ma poste de Belcourt une heure avant l’ouverture des portes. Je fais le pied de grue à 7 heures du matin. Je prends un ticket et j’attends mon tour. À cause du manque de liquidités, il y a toujours du monde. Personnellement, je me sens humilié par cette situation  J’ai travaillé pendant 40 ans pour me retrouver à attendre un ticket et plus d’une heure pour avoir ma pension. Un pécule qui ne me suffit pas à vivre dignement », regrette-t-il.

« De nos jours un retraité ne peut même pas se permettre un kilo de viande par semaine. S’il en achète une fois par mois, il peut déjà s’estimer heureux », résume-t-il, amer.

Inflation exponentielle

Djoudi (60 ans) est retraité du secteur de la finance. Nous le rencontrons sur une placette à Alger. « Les pouvoirs publics prétendent qu’avec 40 000 da on peut vivre décemment, moi ce genre d’annonce me hérisse le peu de cheveux qui me reste sur le crane. Chaque année, au mois de mai, on nous accorde une mini augmentation de 1500 da pour soi-disant faire face à l’inflation. Une goutte d’eau dans l’océan. Il n’y a qu’à voir les augmentations des prix des produits sur le marché, pour se rendre compte que c’est une hérésie », critique-t-il.

Djoudi poursuit pour poser un autre problème : « Puisque l’occasion m’est offerte, je vais soulever un point épineux : les remboursements des frais médicaux chez le privé s’effectuent toujours sur la base de l’ancien barème. Dernièrement j’ai payé 7000 da pour des analyses médicales. La sécurité sociale m’a remboursée à peine 450 da sur cette somme. Les laboratoires privés s’enrichissent sur le dos des pauvres citoyens. Les malades chroniques sont lésés. Certes ils obtiennent les médicaments gratuitement grâce à la carte chiffa mais quand il s’agit de passer une IRM ou un scanner, ils doivent aligner les billets tout en sachant qu’ils seront remboursés à hauteur de 500 da dans le meilleur des cas ».

Tout ça pour ça

Tout le monde le surnomme Da Ahcène. À 77 ans, ce retraité pensait qu’il allait savourer une douce retraite après plus de 40 ans de travail.

« A 18 ans, j’étais militant du FLN en France. Je suis rentré en Algérie le 28 août 1962. J’ai enseigné le français à l’École Normale Supérieure de Bouzaréah jusqu’en 1967. J’ai ensuite rejoint la RTA où j’ai travaillé comme administrateur avant de prendre mon dernier poste en 1986 à la société de production et de diffusion TDA de Bouzaréah (télédiffusion d’Algérie) où j’ai fini ma carrière en tant que chef de département, en 1998. Par décence, je ne vous dirai pas le montant de ma retraite, mais sachez qu’elle ne permet pas de vivre dignement en Algérie. Et ce n’est pas les augmentations annuelles entre 0,5 % et 5% consenties par les pouvoirs publics qui améliorent le pouvoir d’achat des retraités. »

Da Ahcène se plaint aussi des longues files d’attente devant les bureaux de poste. « Je veux aussi citer les conditions d’accueil au niveau des postes. Dernièrement, j’ai fait une longue queue dans une poste en Kabylie (Larba Nath Irathen). Et quand je suis enfin arrivé au guichet pour encaisser mon chèque, on m’a annoncé que je ne pouvais pas retirer plus de 20 000 da à cause du manque de liquidité. C’est juste humiliant et énervant ! ».

Tirer le diable par la queue

Sur la terrasse d’un café à Place Audin dans le centre d’Alger, nous avons échangé avec Brahim. À 59 ans, il en parait dix de plus. Cheveux blancs et bouche édentée, il nous parle de sa vie de retraité.

« J’ai travaillé comme docker au port de Bejaia pendant 32 ans. Je suis à la retraite depuis 2016 et je touche 70 000 da. Une pension qui aurait pu me suffire si je vivais seul ou juste avec ma femme. J’ai 5 enfants âgés entre 12 et 26 ans. L’aînée, a décroché un master et n’arrive toujours pas à trouver un travail. La vie est très dure. Je vais au marché tous les 3 jours et j’y laisse 2000 da chaque fois. Cela concerne juste l’alimentaire. Je ne parle ni des factures, ni des soins médicaux… »

Malade chronique, il dénonce les tarifs exorbitants des analyses médicales en Algérie.

« Je suis diabétique et quand je dois passer des analyses chez le privé, c’est le coup de massue. Je dois tout le temps serrer la ceinture. À mon âge, j’ai voyagé une seule fois dans ma vie. Et encore, c’est mon frère qui habite en France qui m’a payé le billet et m’a accueilli chez lui. Mais il y a pire que moi. J’en connais qui touchent à peine 20 000 da de retraite. Comment prétendre à une vie décente avec ce revenu ? »

Autre retraité à tirer le diable par la queue : Djamel (60 ans). Après 32 ans comme agent de bureau à l’hôpital de Beni- Messous à Alger, il a pris sa retraite.

« Je touche une pension de 30 000 da. Je suis divorcé et je n’ai personne à ma charge. Même comme ça je dois me priver de tout. J’arrive à peine à régler mes factures et à manger. Cela fait des années que je rêve de changer mon téléviseur qui ne fonctionne plus mais je n’arrive pas à faire des économies ».

Avec l’inflation galopante à laquelle nous assistons actuellement et l’érosion du pouvoir d’achat, les retraités n’arrivent plus à vivre dignement. Ils ont consacré leurs plus belles années au labeur en rêvant d’une retraite agréable loin des privations. Tous ceux que nous avons rencontrés, lors de ce reportage, avaient les mêmes mots : la vie de retraité qu’ils mènent est loin d’être celle qu’ils avaient imaginée en commençant leur carrière il y a 30 ou 40 ans !

Source : TSA-Algérie

 

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