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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Nadjib Belhimer, journaliste, 25 septembre 2020

photo DR

Le lecteur des précédentes contributions de l’ancien chef de gouvernement, Mouloud Hamrouche, constatera que les avertissements contenus dans le texte publié aujourd’hui (24 septembre 2020) par le journal El Khabar se répètent à chaque fois. Là également, il consacre la plus grande partie de son analyse à corriger ce qu’il considère comme un manque de compréhension et d’assimilation de la réalité des crises et des risques encourus par l’Etat. Son diagnostic de la situation actuelle et son discours sur les libertés servent d’introduction à une proposition politique adressée à ceux qui détiennent le pouvoir aujourd'hui. 

La proposition se trouve dans le passage suivant* : “Chacun a le droit d’espérer, de proposer, d’ambitionner ou d’augurer, mais en matière de souveraineté, d’Etat et de gouvernement, seuls, la clarté d’un énoncé, le réel et le possible comptent. D’où l’indissociable exigence d’un exercice intelligible de la politique et de son art du possible. Les processus d’élaboration de consensus et de réalisation de compromis sont des legs de cet art, combinés avec l’audace de la conviction et le courage de la lucidité.

Un processus politique est une volonté, un choix et une finalité. Une fois engagé, il vit de sa propre dynamique pour atteindre son but sans créer de vide d’autorité. Il permet de restaurer la confiance, de bénéficier d’apports et de soutiens nouveaux, de rendre les liens et rapports sociopolitiques plus évidents sans nier les divergences”.

Plusieurs éléments sont à relever dans ce passage :

1- La solution doit se fonder sur les réalités de la situation, elle doit donc être réaliste.

2 - L’objectif doit être la mise en œuvre d’un processus de consensus politique fondé sur le compromis.

3 - Que la solution soit le produit d’une dynamique politique propre au processus engagé. Ce qui signifie que les résultats ne sont pas préalablement fixés et ne sont pas imposés par une partie (la partie qui impose dans cette situation étant le pouvoir). Cela signifie également qu’il n’existe pas un plan prêt à être exécuté, mais un dialogue global et ouvert qui produit un plan.

4 - Il ne sera pas nécessaire de créer un vide dans le pouvoir. Cela signifie que la solution ne comporte pas comme condition la remise en cause des résultats du choix du pouvoir imposé dès le début du Hirak et qui a abouti à l’installation de Abdelmadjid Tebboune comme président. 

5 - L’objectif recherché est que la majorité des Algériens s’engagent dans ce processus dont la finalité est de construire un système de pouvoir sur de nouvelles bases et de manière consensuelle.

Cette proposition de Mouloud Hamrouche n’est pas une nouveauté. Il avait déjà souligné précédemment la nécessité de trouver une solution loin des élections et de l’idée d’une période de transition. Cela découle de sa lecture de la nature du système de pouvoir et des forces qui y sont influentes : les élections n’ont pas résolu les crises du système de pouvoir par le passé car elles ne constituent pas, dans le cas de l'Algérie, un mécanisme de changement ou d’arbitrage ; quant à la période de transition, elle suscite les craintes du pouvoir d’un “vide” comme cela est apparu dans sa manière de gérer la situation après la révolution pacifique. 

Là, Hamrouche fait une proposition spéciale pour la mise en œuvre d’un processus réel et conscient fondé sur la participation de tous, sans exclusion, pour parvenir à un consensus, sans pour autant revenir à la situation d’avant les élections du 12/12.

Avant d’arriver à cette proposition, Mouloud Hamrouche dresse un état des lieux alarmant de la situation présente qu’il résume ainsi : “une situation de vide politique et organisationnel outrageant qui risque de nous engloutir. Aucune structure politique ou institutionnelle n’est réactive et crédible, hormis les forces de sécurité et les administrations pérennes et territoriales (instruments de la loi). Aucune force partisane ou organisation syndicale ne jouit de légitimité organique avérée ni de représentation sociale évaluée, y compris celles qui s’auréolent de mythes révolutionnaires ou se flattent de leurs rôles et apports passés. Aucune structure économique et financière non plus n’est capable d’impulser ou de peser de manière décisive sur le devenir économique du pays”.

Cette description, notamment celle relative au vide politique et organisationnel, est sans doute ce qui conduit Hamrouche à penser que la solution la plus sûre doit venir de l’intérieur du pouvoir à la condition qu’elle soit réaliste: et le réalisme, ici, signifie la prise en compte des données produites par le Hirak, de la réalité de l’échec durable dont souffre le pouvoir exécutif à tous les niveaux, de son échec à résoudre la crise de légitimité à travers des solutions unilatérales imposées: et aussi du fait que la seule garantie de la cohésion et de l’unité de l’armée est le peuple ainsi que le Hirak l’a démontré. 

Comment un tel processus pourrait être possible et fructueux ? D’abord, selon Hamrouche, en corrigeant le regard sur les libertés et en les considérant comme une garantie de la pérennité de l’Etat et sa protection contre les ingérences.  Il faut donc changer de regard sur les libertés, les contre-pouvoirs et le contrôle qui sont essentiels pour la pérennité de la sécurité de l’Etat, pour sa stabilité et la protection des responsables et des dirigeants des risques de déviation et pour immuniser l’Etat contre les ingérences étrangères. 

Ce sont les libertés qui permettent à la société de s’organiser permettant à la dynamique politique découlant du processus à enclencher de construire une solution consensuelle basé sur un compromis.

Hamrouche semble fidèle à sa vision d’un changement de l’intérieur du régime et il ne se lasse pas à réitérer ses avertissements et son appel à engager un processus réel de changement du système de pouvoir et à le construire sur des bases saines. 

Il nous met de ce fait face à une autre question : existe-t-il des possibilités de voir le pouvoir répondre à cette proposition ?  

La réponse ne se construit pas sur des visions théoriques mais plutôt sur les précédents du pouvoir en matière de réponse aux offres et propositions qui lui ont été faites, y compris les idées de Hamrouche lui-même. 

Et là, il faut admettre que le pouvoir ne donnera pas de réponse, non parce qu’il n’est pas d’accord avec la proposition, mais parce qu’il ne dispose pas des mécanismes d’écoute et de réflexion pour des solutions, en dehors des réactions mécaniques qui se mettent en branle à chaque crise et qui se résument en trois séquences (destitution de responsables, puis organisation d’élections et adoption d’une nouvelle constitution).

Hamrouche n’a rien à donner en contrepartie au pouvoir et contrairement aux assertions de ses nombreux accusateurs, il n’attend rien du pouvoir. Mais sa vision est fondée sur l’acceptation du fait accompli imposé par le pouvoir pour aller de l’avant dans un autre processus.

Cela comporte un risque car la conception qu’à le pouvoir de la force et sa vision du rapport de forces l’amènent à réduire la réalité à ce qu’il a imposé par la force. Cela signifie la possibilité de vider tout processus de toute substance à mi-chemin. Ce dont il a d'ailleurs mis en garde en soulignant qu’un “processus de consensus ou de compromis, une fois engagé, peut être suspendu, mais ne peut être inversé, même submergé par des déviations, des surenchères et des prétentions”.

Reste un autre point. L’extrémisme qui marque le comportement du pouvoir le place dans une situation de rupture totale vis à vis de la société. C’est une situation inquiétante dans un contexte politique et économique critique dont on ne peut conjurer les risques que par un retour à la politique en tant qu’art du possible.

Source : Maghreb-spirit

Le texte de Nadjib Belhimer en langue arabe

*Hiatus, méprises et augures. Par Mouloud Hamrouche

 

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