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Publié par Saoudi Abdelaziz

Tijana Kojić. — « Inexorable », 2012

Tijana Kojić. — « Inexorable », 2012

Editorial du monde diplomatique d'octobre 2020

Par Serge Halimi

La Maison Blanche, vendredi 4 septembre 2020. La scène dure moins d’une minute (1). M. Donald Trump trône derrière un énorme bureau encombré de dorures et de téléphones que jouxtent deux petites tables nues qu’on pourrait prendre pour des pupitres d’écolier. Derrière l’une, le président serbe Aleksandar Vučić ; derrière l’autre, le premier ministre kosovar Avdullah Hoti. M. Trump interprète sans finesse le rôle du faiseur de paix. Manifestement enchanté, il vient de contraindre deux pays qui se sont fait la guerre à s’accorder dans une région où l’Union européenne avait jusqu’ici la main. Il est d’autant plus ravi de son coup — au point d’estimer mériter le prix Nobel de la paix — qu’un peu plus de vingt ans plus tôt c’est une administration démocrate, celle de M. William (« Bill ») Clinton, qui avait bombardé l’ex-Yougoslavie.

Et puis, subitement, M. Trump déclare : « La Serbie s’engage à ouvrir un bureau commercial dès ce mois-ci à Jérusalem et à y transférer son ambassade en juillet prochain. » Derrière sa petite table, le président Vučić paraît surpris par une annonce sans rapport avec l’objet de la cérémonie (un simple accord économique entre Belgrade et Pristina). Il jette un œil sur le document qu’il va signer puis se tourne vers ses conseillers, l’air inquiet. C’est déjà trop tard : M. Benyamin Netanyahou, apparemment mieux informé que lui, vient de le féliciter…

En échange de cette gâterie faite à M. Trump et à son électorat évangélique voué à la colonisation de la Palestine, M. Vučić récolte aussitôt les réprimandes de l’Union européenne, dont Belgrade contredit la politique officielle au Proche-Orient alors même que la Serbie mendie depuis des années son adhésion à l’Union. Un officiel européen, M. Carl Bildt, va jusqu’à railler publiquement l’air hagard du président serbe au moment de l’annonce « israélienne » de M. Trump. L’ambassadeur de Palestine à Belgrade fait part de sa colère. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères russe relaie une autre photographie de la rencontre de Washington, guère plus charitable pour M. Vučić : assis cette fois devant son homologue américain, impérial, le président serbe fait penser à un cancre convoqué par son directeur d’école. Trois jours plus tard, il doit donc « clarifier » sa position sur le Proche-Orient : « Nous faisons de notre mieux pour nous conformer aux déclarations de l’Union européenne. Cela dit, nous tenons compte de nos intérêts. »

Plus facile à dire qu’à faire. Nationaliste serbe issu de l’extrême droite, M. Vučić n’éprouve aucune nostalgie de la Yougoslavie (2). À l’époque, pourtant, Josip Broz, dit Tito, tenait son rang sur la scène internationale. Quant au Kosovo, s’il a assurément brisé ses liens de subordination avec la Serbie, c’est pour devenir une colonie des États-Unis.

Au fond, c’est bien là le dilemme habituel des nationalistes : lorsqu’ils rompent avec des peuples géographiquement et culturellement proches, ils conquièrent une « indépendance » dont le prix est souvent la subordination à des puissances lointaines et méprisantes. Ils doivent flatter tantôt l’une, tantôt l’autre. Autocrates dans leur petit État, ils deviennent des vassaux sitôt qu’ils en sortent.

NOTES

(1) « Serbian president Vucic asked about moving embassy in Israel to Jerusalem », Euronews, 7 septembre 2020 (avec les images de la scène).

(2) Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « L’autocrate serbe que Bruxelles dorlote », Le Monde diplomatique, mars 2020.

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