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Publié par Saoudi Abdelaziz

Une convergence d’intérêts face à l’Iran

L’accord entre Israël et les Emirats rend plus difficile une résolution du conflit palestinien

16 août 2020

Benjamin Barthes est correspondant du Monde à Beyrouth

La spectaculaire annonce de la normalisation des relations entre Israël et les Emirats arabes unis (EAU) peut se résumer à un adage aussi populaire que lapidaire : l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Si la fédération du golfe Persique a décidé de sauter le pas de la reconnaissance diplomatique de l’Etat hébreu, après des années de coopération sécuritaire secrète, c’est d’abord pour former le front le plus solide possible face à l’Iran. La puissance croissante de la République islamique au Proche-Orient, parce qu’elle vient contester l’ordre stratégique pro­américain qui prévalait jusque-là dans la région, inquiète au plus haut point les EAU et Israël, deux partenaires clés des Etats-Unis.

Dans l’esprit de Mohammed Ben Zayed, 59 ans, l’homme fort des Emirats, surnommé « MBZ», l’arsenal balistique dont s’est doté Téhéran, ses menées dans le domaine nucléaire et son influence croissante en Syrie, au Yémen, en Irak et au Liban, imposent de serrer les rangs avec Israël, la première armée du Proche-Orient. En contrepartie, les EAU se targuent d’avoir obtenu le gel de la clause du plan de paix de Donald Trump prévoyant l’annexion de pans entiers de la Cisjordanie : « Une initiative courageuse (...) pour préserver les chances d’une solution à deux Etats », a écrit sur Twitter Anwar Gargash, le ministre d’Etat des affaires étrangères émirati.

Appréhension similaire

Mais dans les faits, cette décision rend toute résolution du conflit israélo-palestinien encore un peu plus improbable qu’elle ne l’est déjà, dans la mesure où elle enterre le plan Abdallah de 2002. Pierre angulaire de la diplomatie arabe, ce texte conditionnait toute reconnaissance d’Israël à la création d’un Etat palestinien sur les territoires de 1967 (Cisjordanie et bande de Gaza) avec Jérusalem-Est pour capitale. En renonçant à cette demande, qui faisait jusque-là consensus, les EAU privent l’Organisation de libération de la Palestine d’une précieuse monnaie d’échange.

Dans une longue enquête parue en 2018, le magazine américain The New Yorker a dressé la généalogie de cette realpolitik, froide et cynique. Les premiers contacts entre les deux pays remontent à une réunion organisée à Washington, en 1994, entre un diplomate israélien et un universitaire émirati, patron d’un think tank dans l’orbite du pouvoir. L’entrevue portait sur le souhait de « MBZ », alors jeune chef de l’armée émiratie, d’acheter des avions américains F­16, le genre d’équipement militaire de pointe dont l’acquisition par un Etat arabe est toujours surveillée de près par Israël. L’entretien s’étant bien déroulé, l’Etat hébreu n’avait pas formulé d’objection à la vente.

Dans les années qui suivirent, d’autres rencontres semi-officielles eurent lieu, sous le couvert du même think tank. Elles permirent aux deux parties de se découvrir une appréhension similaire face aux ambitions alors émergentes de l’Iran et d’amorcer un dialogue dans le domaine du renseignement. L’assassinat, en 2010, à Dubaï, d’un cadre du Hamas, le mouvement islamique palestinien, par des agents secrets israéliens, a ralenti ce rapprochement pendant quelque temps. Mais les ouvertures du président américain Barack Obama en direction de Téhéran, vues d’un très mauvais œil par Israël et les EAU, ont vite relancé le mouvement.

Dimension idéologique

Ainsi, en septembre 2012, d’après le quotidien israélien Haaretz, le premier ministre, Benyamin Netanyahou, a rencontré secrètement le ministre émirati des affaires étrangères, Abdallah Ben Zayed, dans un hôtel de New York. Dans les années qui ont suivi, des athlètes et des ministres israéliens ont été accueillis à Abou Dhabi. En plus de leur hostilité envers l’Iran, les dirigeants des deux pays partagent une méfiance teintée de dédain à l’égard des sociétés arabes et de leur soif de liberté. Entre M. Netanyahou, le néoconservateur, qui préfère à l’évidence voisiner avec des régimes autoritaires qu’avec des systèmes démocratiques, suspects de faire le jeu des radicaux, et le très répressif « MBZ », chef de file de la contre­révolution arabe, allergique aux Frères musulmans, la convergence a une forte dimension idéologique.

Pendant longtemps, Abou Dhabi affirmait que cette proximité ne pourrait pas être officialisée sans avancée vers la création d’un Etat palestinien. La menace de l’annexion d’une partie de la Cisjordanie, encouragée par le plan Trump et agitée par M. Netanyahou, a fourni aux Emiratis l’opportunité de s’affranchir à bon compte de cet obstacle. En juin, l’ambassadeur de la fédération à Washington, Yousef Al Otaiba, avait publié une tribune dans la presse israélienne affirmant qu’une telle mesure saperait le processus de rapprochement entre les deux pays. Mais ces dernières semaines, l’annexion ne semblait plus d’actualité en Israël et rien ne garantit in fine que Netanyahou ait été véritablement disposé à la mettre en œuvre.

La manœuvre pourrait inspirer d’autres monarchies du Golfe, à commencer par Bahreïn. L’archipel, qui a multiplié les gestes et les déclarations favorables à Israël ces dernières années, a ouvertement félicité Abou Dhabi pour sa décision de normalisation. Même si l’Arabie saoudite n’a pas réagi officiellement, il est fort probable qu’elle approuve ce tournant. L’homme fort du royaume, le prince héritier Mohammed Ben Salman, fait partie, comme « MBZ », de cette nouvelle génération de leaders arabes, pour qui la cause palestinienne s’apparente à un fétiche anachronique, une crispation d’un autre âge.

Source :  Le Monde

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